‹ Œuvres de Montesquieu (volume 3)Chapitre 96 sur 168 · LETTRE LXXXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXII

RICA A IBBEN

A Smyrne.

Quoique les François parlent beaucoup , il y a cependant parmi eux une espèce de dervis taciturnes qu'on appelle chaiircux. On dit qu'ils se coupent la langue en entrant dans le couvent ; et on souhaiteroit fort que tous les autres dervis se retranchassent de même tout ce que leur profession leur rend inutile.

A propos de gens taciturnes , il y en a de bien

plus singuliers que ceux-là, et qui ont Un talent bien extraordinaire; ce sont ceux qui savent parler sans rien dire, et qui amusent une conversation pendant deux heures de temps, sans qu'il soit possible de les déceler, d'être leur plagiaire , ni de retenir un mot de ce qu'ils ont dit.

Ces sortes de gens sont adorés des femmes; mais ils ne le sont pas tant que d'autres qui ont reçu de la nature l'aimable talent de sourire à propos , c'est-à-dire à chaque instant , et qui portent la grâce d'une joyeuse approbation sur tout ce qu'elles disent.

Mais ils sont au comble de l'esprit lorsqu'ils savent entendre finesse à tout, et trouver mille petits traits ingénieux dans les choses les plus communes.

J'en connois d'autres qui se sont bien trouvés d'introduire dans les conversations des choses inanimées , et d'y faire parler leur habit brodé , leur perruque blonde , leur tabatière , leur canne , et leurs gants. Il est bon de commencer de la rue à se faire écouter par le bruit du carrosse, et du marteau qui frappe rudement la porte : cet avant -propos prévient pour le reste du discours; et quand l'exorde est beau, il rend supportables toutes les sottises qui viennent ensuite , mais qui par bonheur arrivent trop tard.

Je te promets que ces petits talents, dont on ne

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fait aucun cas chez nous, servent bien ici ceux qui sont assez heureux pour les avoir, et qu'un homme de bon sens ne brille guère devant eux.

De Paris, le 0 de la lune fie Rebiab, a, 1715.

LETTRE LXXXIIL

USBEK A RHÉDL A Venise.

S'il y a un Dieu, mon cher Rhédi, il faut nécessairement qu'il soit juste; car s'ilnel'étoit pas, il seroit le plus mauvais et le plus imparfait de tous les êtres.

La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses : ce rapport est toujours le même, quelque être qui le

'considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange , ou enfin que ce soit un homme.

i II est vrai que les hommes ne voient pas toujours ces rapports; souvent même lorsqu'ils les voient , ils s'en éloignent ; et leur intérêt est toujours ce qu'ils voient le mieux. La justice élève sa voix ; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions.

Les hommes peuvent faire des injustices, parce

20G MITHKS 1»i:KSANF.S.

qu'ils ont intérêt de les coinniettrc, et qu'ils préfèrent leur propre satisfaction à celle des autres. C'est toujours par un retour sur eux-mêmes qu'ils agissent: nul n'est mauvais gratuitement; il faut qu'il y ait une raison qui détermine , et cette raison est toujours une raison d'intérêt.

Mais il n'est pas possible que Dieu fasse jamais rien d'injuste : dès qu'on suppose qu'il voit la justice, il faut nécessairement qu'il la suive; car, comme il n'a besoin de rien et qu'il se suffit à lui-même, il seroit le plus méchant de tous les êtres , puisqu'il le seroit sans intérêt.

Ainsi , quand il n'y auroit pas de Dieu , nous devrions toujours aimer la justice, c'est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, s'il existoit, seroit nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas letre de celui de l'équité.

Voilà, Rhédi, ce qui m'a fait penser que la justice est éternelle, et ne dépend point des conventions humaines; et, quand elle en dépendroit, ce seroit une vérité terriLfle qu'il faudroit se dérober à soi-même.

Nous sommes entourés d'hommes plus forts que nous ; ils peuvent nous nuire de mille manières différentes; les trois quarts du temps ils peuvent le faire impunément. Quel repos pour nous de

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savoir qu'il y a dans le cœur de tous ces hommes un principe intérieur qui combat en notre faveur et nous met à couvert de leurs entreprises !

Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle ; nous passerions devant les hommes comme devant les lions, et nous ;ie serions jamais assurés un moment de notre bien , de notre honneur et de notre vie.

Toutes ces pensées m'animent contre ces docteurs qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance;. qui le font agir d'une manière dont nous ne voudrions pas agir jious- mêmes de peur de l'offenser, qui le chargent de toutes les imperfections qu'il punit en nous, et, dans leurs opinions contradictoires, le représentent tantôt comme un être mauvais, tantôt comme un être qui hait le mal et le punit.

Quand un homme s'examine, quelle satisfaction pour lui de trouver qu'il a le cœur juste ! ce plaisir, tout sévère qu'il est, doit le ravir: il voit son être autant au dessus de ceux qui ne l'ont pas, qu'il se voit au dessus des tigres et des ours. Oui , Rhédi, si j'étois sûr de suivre toujours inviolablement cette équité que j'ai devant les yeux, je me croirois le premier des hommes.

De Paris, le premier de la lune de Geramadi, i, r7i5.

ao8 LETTRES PERSANES.

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