‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 41 sur 92 · DE ME CORAM DOMINO, ET CONTEMNAM ILLUD · texte numérisé non relu

DE ME CORAM DOMINO, ET CONTEMNAM ILLUD

HO DIE. { Lib. Reg^ I, xil, 3. )

Je ne parlerai donc point de ces grandes cor-

DISC. AU PARLEM. DE BORDEAUX. sSg

ruplioïis qui , dans tous les temps , ont été le présage du changement du de la chute des états ; de ces injustices de dessein formé ; de ces méchancetés de système ; de ces vies toutes marquées dé crimes , où des jours d'iniquités ont toujours suivi des jours d'iniquités ; de ces magistratures exercées au milieu des reproches, des pleurs, des murmures , et des craintes de tous les citoyens : contre des juges pareils , contre des hommes si funestes, il faudroit un tonnerre; la honte et les reproches ne sont rien.

Ainsi supposant dans un magistrat sa vertu essentielle , qui est la justice , qualité sans laquelle il n'est qu'un monstre dans la société, et avec laquelle il peut être un très-mauvais citoyen , je ' ne parlerai que des accessoires qui peuvent faire que cette justice abondera plus ou moins. Il faut qu'elle soit éclairée; il faut qu'elle soit prompte , qu'elle rie soit point austère, et enfin qu'elle soit universelle.

Dans IWigine de notre monarchie, nos père s, pauvres , et plutôt pasteurs que laboureurs , soldats plutôt que citoyens, avoient peu d'intérêts à régler; quelques lois sur le partage du butin , sur la pâture ou le larcin des bestiaux, régloient tout dans la république : tout le monde étoilbon pour être magistrat chez un peuple qui dans ses

mœurs suivoit la simplicité de la nature , et à qui son ignorance et sa grossièreté fournissoient des moyens aussi faciles qu'injustes de terminer les différends, comme le sort, les épreuves parTeau, parle feu, les combats singuliers, etc.

Mais depuis que nous avons quitté nos mœurs sauvages ; depuis que , vainqueurs des Gaulois et des Romains , nous avons pris leur police ; que le code militaire a cédé au code civil; depuis surtout que les lois des fiefs n'ont plus été les seules lois de la noblesse , le seul code de l'état, et que parce dernier changement le commerce et le labourage ont été encouragés ; que les richesses des particuliers et leur avarice se sont accrues; qu'on a eu à démêler de grands intérêts ,. et des intérêts presque toujours cachés; que la bonne foi ne s'est réservé que quelques affaires de peu d'importance , tandis que l'artifice et la fraude se sont retirés dans les contrats; nos codes se sont augmentés ; il a fallu joindre les lois étrangères aux nationales ; le respect pour la religion y a mêlé les canoniques ; et les magistratures n'ont plus été le partage que des citoyens les plus éclairés.

Les juges se sont toujours trouvés au milieu des pièges et des surprises, et la vérité a laissé dans leur esprit les mêmes méfiances que l'erreur.

AU PARLEMENT DE BORDEAUX. 2l^l

L'obscurité du fond a fait naître la forme. 'Les fourbes , qui ont espërë de pouvoir cacher leur malice , s'en sont fait une espèce d'art : des professions entières se sont établies , les unes pour obscurcir, les auères pour allonger les affaires; et le juge a eu moins de peine à se défendre de la mauyaise foi du plaideur , que de l 'artifice de celui à qui il confioit ses intérêts.

Pour lors il n'a plus suffi que le magistrat examinât la pureté de ses intentions; ce n'a plus été assez qu'il pût dire à Dieu , Proba me^ Dem^t scito cor memn (Psal. cxxxviii , 23) : il a falliij qu'il examinât son esprit, ses connoissances et ses talens ; il a fallu qu'il se rendît compte de ses études, qu'il portât toute sa vie le poids d'une application sans relâche , et qu'il TÎt si cette application pouroit donner à son esprit la mesure de connoissances et le degré de lumière que son état exigeoit.

On lit dans les relations de certains voyageurs qu'il y a des mines où les travailleurs ne voient jamais le jour : ils sont une image bien' naturelle de ces gens dont l'esprit, appesanti sous les organes , n'est capable de recevoir aucun degré de clairvoyance. Une pareille incapacité exige d'un homme juste qu'il se retire de la magistrature ; une moindre incapacité exige d'un homme juste qu'il la surmonte par des sueurs et par des veilles, vu. 16

Il faut encore que la justice soit prompte. Souvent Tinjustice n^est pas dans le jugement^ elle est dans les délais; souvent Pexamen a fait plus de tort qu^une décision contraire. Dans la constitution présente , c^est un état que d^étre plaideur; on porte ce titre jusqu'à son dernier âge : il va à la postérité; il passe, de neveux en neveux , jusqu'à la fin d'une malheureuse famille.

La pauvreté semble toujours attachée à ce titre si triste. La justice la plus exacte ne sauve jamais que d'une partie des malheurs; et tel est Tétat des choses^ que les formalités introduites pour conserver Tordre public sont aujourd'hui le fléau de» particuliers. L'industrie du palais est devenue une source de fortune , comme le commerce et le labourage^ la maltôte a trouvé à s'y repaître, et à disputer à la chicane la ruine d'un malheu^ reux plaideur.'

Autrefois les gens de bien.menoient devant les tribunaux les hommes injustes : aujourd'hui ce sont les hommes injustes qui y traduisent les gens de bien. Le dépositaire a osé nier le dépiôt, parce qu'il a espéré que la bonne foi craintive se lasseroit bientôt de le demander en justice ; et le ravisseur a fait cotainoître à celui qu'il opprimoit qu'il n'étoii point de «a prudence de continuer à lui demander raison de»fites violences^

On a VU ( ô siècle xnalheiureiix! ) des hommes iniques menacer de la justice ceux à qui ils enlevoient leurs biens, et apporter pour raison de leurs vexations la longueur du temps , et la ruine inévitable de ceux qui Toudroient les faire cesser. Mais quand Tétat de ceux qui pbidentne seroit point ruineux , il suffiroil qu^il fât incertain pour nous engager à le £iire finir. Leur condition est toujours malheureuse , parce qu'il leur manque quelque sûre të du côté de kurs biens , de leur fortune et de leur vie.

Cette même considération doit inspirer à un magistrat juste une grande a£&bîlité ^puisqu'il a toujours affaire à des gens malheureux^ il faut que le peuple soit toujours présent à ses inquiétudes ; semblalde à ces bornes que les voyageurs trouvent dans les grands chemins, sur lesquelles ils reposent leur fardeau. Cependant on a vu des juges qui , refusant à leui^ parties tous les égards , pom* conserver , disoi#nt-ils , la neutralité , tomboient dans une rude$se qui les en faisoit plus sûrement sortir.

Mais qui esJhce qm a jamais pu dire^ si l^on en excepte les stOAçie^is , que cette affection gé-^ nérale pour le ^ewe humain , qui est la vertu de rhomome considéré «n lui-même , «oit une vertu étrangère au c^adère de fuge ? Si c Vst la puis-^^

sance qui doit endurcir les cœurs , voyez comme l'autorité paternelle endurcit le cœur des pères, et réglez votre magistrature sur la première de toutes les magistratures.

Mais , indépendamment de Thumanité , la bienséance et Taffabilité, chez un peuple poli, deviennent une partie de la justice ; et un juge qui eniiiajEique poiur ses cliens commence dès lors à ne plus rendre à chacun ce qui lui appartient. Ainsi , dans nos mteurs , il faut qu'un juge se conduise envers les parties de manière qu'il leur paroisse' bien plutôt réservé que grave , et qu'il leur fasse voir la probité de Gaton sans leur en montrer la rudesse et l'austérité.

•J'avoue qu'il y a des occasions oii il n'est point d'âme bienfaisante qui ne se sente indignée. L'usage qui. a introduit les sollicitations , semble avoir été fait pour éprouver la patience des juges qui ont du courage et de la probité. Telle est la corruption du cœur des hommes , qu'il semble que la conduite générale soit de la supposer toujours dans le cœur des autres.

; 0 vous qui employez pour nous séduire tout ceque vous pouvez vous imaginer de plus inévitabdej; qui pour nous mieux gagner cherchez toutes noiSi foiblesses ; qui mettez en œuvre la flatterté) ks'bassesses , le crédit des grands, le charme

de nos amis, Tascendant d^une ëpouse chérie , quelquefois même un empire que vous croyez plus fort ; qui , choisissant toutes nos passions , faites attaquer notre cœur par Pendroit le moins défendu ; puissiez-vous à jamais manquer tous vos desseins, et n^ obtenir que de la confusion' dans vos entreprises! Nous n'aurons point à vous faire les reproches qiie Dieu fait aux pécheurs dans les livres saints , J^ous m* avez fait servir à vos iniquités ; nous résisterons à vos sollicitations les plus hardies^ et nous vous ferons sentir la corruption de votre cœur et la droiture dunâtre. Il faut que la justice soit universelle. Un juge ne doit pas être comme Tancien Caton , qui fut le plus juste sur son tribunal^ et non dans sa famille. La justice doit être en nous une conduite générale. Soyons justes dans tous les lieux, justes à tous égards, envers toutes personnes, en toutes

occasions.

tjeux qui ne sont justes que dans les cas où leur profession l'exige ,.jqui prétendent être équitables dans les affaires des autres lorsqu'ils ne sont pas incorruptibles dans ce qui les touche eux-mêmes , qui n'ont point mis l'équité dans les plus petits événemens de leur vie , courent risque de perdre bientôt cette justice même qu'ils .rendent sur le tribunal. Des juges de cette espèce

ressemblent, à ces monstrueuses divinités que la fable avoit inventées, qui mettoient bien quelque ordre dans Tunivers , mais qui , cbargëes de crimes etd'imperfections , troubloient elles-mêmes leurs lois , et faisoient rentrer le monde dans tous les dérëglemens qu'elles en avôient bannis.

Que le rôle de Fbomme prive ne fasse donc point de tort à celui de Thomme public : car dans quel trouble d'esprit un juge ne jette-t-il point les parties, lorsqu'elles lui voient les mêmes passions que celles qu'iHaut qu'il corrige , et qu'elles trouvent sa conduite rëprëhensible comme celle qui a fait naître leurs plaintes ! « S'il aimoit la » justice, diroient^elles , la refuseroit-il aux per^ » sonnes qui lui sont unies par des liens si doux, 9 si forts , si sacres , à qui il doit tenir par tant de i> motifs d'estime , d'amour , de reconnoissance , j» et qui peut-être ont mis tout leur bonheur entre » ses mains ?» »

Les jugemens que noua» rendons sur le tribunal peuvent rarement décider de notre probité; c'est dans les affaires qui nous intéressent particulièrement que notre cœur se développe et se fait connoître ; c'est là-dessus que le peuple nous juge ; c'est là-dessus qu'il nous craint ou qu^il espère de nous. Si notre conduite est condamnée, si elle est soupçonnée, nous devenons soumis à

AU PARLEMENT DE BaRDEAVX. a47

une espèce de rëcusation publique ; et le droit de juger que nous exerçons est mis , par ceux qui sont obliges de le soufiBrir, au rang de leurs calamitës.

Il est temps, messieurs , de vous parler de ce jeune prince , héritier de la justice de se< an* cétres comme de leur couronne. L^histoire ne connoît point de roi qui , dans Tige mûr et dans la force de son gouvernement , ait eu des jours si précieux à FEurope , que ceux de TenfiBiiIce de ce monarque. Le ciel aroit attaché au cours de sa vie innocente de si grandes destinées » qu^il sembloit être le pupille et le roi de toutes les nations. Les hommes dfes climats les plus reculés regardoient ses jours comme leurs propres jours. Dans les jalousies des inréréts divers , tous les peuples vivoient dans une crainte commune. Nous , stê fidèles sujets , nous Français , à qui on donne reloge d'aimer uniquement notre roi , à peine avions-nous en ce point l'avantage surles nations alliées, sur les nations rivales, sur les nations ennemies. Un tel présent du ciel , si grand par ce qui s'est passé , si grand dans le temps pré* sent, nous est encore pour l'avenir une illustre promesse. Né pour la félicité du genre humain, n'y auroit-il que &es sujets qu'il ne rendroit pas heureux ? U ne sera point comme le soleil , qui

donne la vie à tout ce qui est loin de lui , et qui brûle tout ce qui Tapproche.

. Nous venons de voir une grande princesse (i) sortir du deuil dont elle étoit environne'e. Elle a paru, et les peuples divers, dans ces sortes d^évënemens , uniquement attentifs à leurs intérêts, n'ont regardé que les vertus et les agrémens que le ciel a répandus sur elle. Le jeune monarque s''est incliné sur son cœur ; la vertu nous est garante pour l'avenir de ce tendre amour que les charmes et les grâces ont fait naître.

Soyez, grand roi, le plus heureux des rois. Nous , qui vous aimons , bénissons le ciel de ce qu'il a commencé le bonheur oe la monarchie par celui de la famille royale. Quelque grande que soit la félicité dont vous jouissez, vous n'avez rien que ce que vos peuples ont mille fois désiré pour vous : nous implorions tous les jours le ciel; il nous a tout accordé: mais nous l'implorons encore. Puisse votre jeunesse être citée à tous les rois qui viendront après vous ! Puissiezvous, dans un âge plus mûr, n'y trouver rien à reprendre , et , dans les grands engagemens où vous entrez, toujours bien sentir ce que doitk l'univers le premier des mortels ! Puissiez-vous toujours cultiver , dans la paix , des vertus qui

(i) Ce discours fut prononcé dans le temps du mariage du roi.

ne sont pas moins royales que les vertus militaires, et n'oubliez jamais que le ciel, en vous faisant naître , a déjà fait toute votre grandeur , et que , cpmme Timmense océan, vous n'avez rien à acquérir ?

Que le prince en qui vous avez mis votre principale confiance , qui ne trouve votre gloire que là où il voit votre justice, ce prince inflexible comme les lois mêmes , qui décerne toujours ce qu'il a résolu une fois, ce prince qui aime les règles et ne connoit pas les exceptons ; qui se suit toujours lui-même , qui voit la fin comme le commencement des projets , et qui sait réduire les courtisans aux demandes justes , distinguer leurs services de leurs assiduités, et leur apprendre qu'ils ne sont pas plus à vous que vos autres sujets , puisse être long-temps auprès de votre trône, et y partager avec vous les. peines de la monarchie !

Avocats , la cour connoit votre intégrité, et elle a du plaisir de pouvoir vous le dire. Les plaintes contre votre honneur n'ont point encore monté jusqu'à elle. Sachez pourtant qu'il ne sufBt pas que votre ministère soit désintéressé pour être pur. Vous avez du zèle pour vos parties, et nous le louons ; loa^s ce zèle devient criminel, lorsqu'il vous fait oublier ce que vous devez h vos ad ver-

â5o DISCOURS

saires. Je sais bien qae la loi d'une juste défense vous oblige souvent de révëler des 'choses que la honte avoit ensevelies; mais c/est un mal que nous ne tolérons que lorsqu'il est absolument nécessaire. Apprenez de nous cette maxime , et souvenes^vous-en toujours : Ne dites jamais la vérité aux dépens de votre vertu*

Quel triste talent que celui de savoir déchirer les hommes ! Les saillies de certains esprits sont peut-être les plus grandes épines de notre ministère ; et , bien loin que ce qui fait rire le peuple puisse mériter nos applaudissemens, nous pleurons toujours sur les infortunés qu'on déshonore.

Quoi ! la honte suivra tous ceux qui approchent de ce sacré tribunal! Hélas ! craint-on que les grâces de la justice ne soient trop pures ? Que peut-on faire de pis pour les parties ? On les fait gémir sur leurs succès mêmes, et on leur rend, pour me servir des termes de TÉcriture, les fruits de la justice amers comme de l'absinthe.

Eh ! de bonne- foi , que voulex«vous que nous répondions, quand on viendra nous dire : « Nous » sommes venus devant vous , et on nous y a » couverts de confiision et d'ignominie; vous » avez vu nos plaies , et vous n'avez pas vouhi y » mettre d'huile; vous vouliez réparer les ou-

AU PARLEMENT DE BORDEAUX. â5l

» trages quW nous a £siits loin de tous, et on nous » en a fait sous tos yeux de plus réels; et vous » n'avez rien dit : vous que , sur le tribunal où »YOU5 ëties, nous regardions comme les dieux » de la terre, vous avez été muets cotn^me des statues y^de bois et de pierre. Vous dites que tous nous » conservez nos biens : eh ! notre honneur nous »est mille fois plus cher que nos biens. Vous » dites que vous mettez en sûreté notre vie : ah ! » notre honneur nous est bien d'un autre prix )»que notre vie. Si vous n'avez pas la force d'ar* x> réter les saillies d'un orateur emporté , indi* » quez-nous du moins quelque tribunal plus juste » que le vôtre. Que savons-nous si vous n'avez »pas partagé le barbare plaisir que l'on vient de » donner à nos parties , si vous n'avez pas joui »de notre désespoir, et si ce que nous vous re- » prochons comme une foiblesse , nous ne de-* » vons pas plutôt vous le r^rocher comme un » crime ? »

Avocats, nous n^aurions jamais la force de soutenir de si cruels reproches , et il ne seroit jamais dit que vous auriez été plus prompts à manquer aux premiers devoirs , que nous à vousi les faire connoitre.

Procureurs , vous devez trembler tous les jour» de votre vie sur votre ministère. Que dis-^e ? vous

devez nous faire trembler nous-mêmes. Vous pouvez à tous momens nous fermer lés yeux sur la ve'rité, nous les ouvrir sur -des lueurs et des apparences. Vous pouvez nous lier les mains , éluder les dispositions les plus justes et en abuser ; présenter sans cesse à vos parties la justice, et ne leur fsiire embrasser que son ombre ; leur faire espérer la fin , et la rfeciiler toujours ; les faire marcher dans un dédale d'erreurs. Pour lors, d'autant plus dangereux que vous seriez plus habiles , vous feriez verser sur nous-mêmes une partie de la haine. Ce qu'il y auroit de plus triste dans votre profession , vous le répandriez-surla nôtre ; et nous deviendrions bientôt les plus grands. criminels, après les premiers coupables. Mais que n'ennoblissez - vous votre profession par la vertu qui les orne toutes? Que nous serions charmés de vous voir travailler à devenit plus justes que nous ne le sommes ! Avec quel plaisir vous pardonnerions -nous cette émulation! et combien nos dignités nous paroîtroientelles viles auprès d'une vertu qui vous seroit chère !

Lorsque plusieurs de vous ont mérité l'estime de la cour, nous nous sommes réjouis des suffrages que nous leur avons donnés :il nous senibloit que nous allions marcher dans des sentiers

plus sûrs; nous nous imaginions nous-mêmes avoir acquis un nouveau degré de justice.

Nous n^aurons point, disions-nous, à nous défendre, de leurs artifices; ils vont concourir avec nous kV œuvre du jour^ et peut-ôtre verronsnous le temps où le peuple sera délivré de tout fardeau. Procureurs , vos devoirs touchent de si près les nôtres , que nous, qui sommes préposés pour vous reprendre , nous vous conjurons de les observer. Nous ne vous parlons point en juges ; nous oublions que nous sommes vos magistrats : nous vous prions de nous laisser notre ])robité , de ne nous point ôter le respect des peuples, et de ne nous point empêcher d^en être les pères.

sua LES MOTIFS QUI BOIYEÎÏT NOUS ENCOURAGER AUX SCIENCES,

P&ONONGÉ LB l5 HOVIXB&E l^lS.

La différence quHl j a enlre les grandes nations et les peuples sauvages , c'est que celles-4à se sont appliquées aux arts e taux sciences, et que ceux-ci les ont absolument négligés. C'est peutêtre aux connoissances qu'ils donnent que la plupart des nations doirent leur existence. Si nous avions les mœurs des sauvages de l'Amerique , deux ou trois nations de l'Europe auroient bientôt mangé toutes les autres ; et peut-être que quelque peuple conquérant de notre monde se vanteroit, comme les Iroquois, d'avoir mangé soixante-dix nations.

Mais sans parler des peuples sauvages , si un Descartes étoit venu au Mexique ou au Pérou cent ans avant Gortezet Pizarre , et qu'il eût app^à ces peuples que les hommes , composés comme ils sont , ne peuvent pas être immortels ; que les ressorts de leur machine s'usent, comme ceux de toutes les machines; que les effets de la na-

DISCOURS ACADEMIQUES. â55

ture ne sont qu^une suite des lois et des communications du mouyement; Cortex, avec une poignée de gens, n'auroit jamais détruit l^empire du Mexique, ni Pizarre celui du Pérou.

Qui diroit que cette destruction , la plus grande dont Thistoire ait jamais parlé , n^ait été qu^un simple effet de Pignorance d^un principe de philosophiePOela est pourtantvrai, etje vais le prouver. Les Mexicains n^avoient point d'armes à feu; mais ils avoientdes arcs et des flèches, c'est-à-dire ils avoient les armes des Grecs et des Romains : ils n'avoientpointde fer; mais ils avoientdes pierres à fasil qui coupoient comme du fer , et qu'ils mettoient au bout de leurs armes : ils avoient même une chose excellente pour Fart militaire , c^est qu^ils faisoient leurs rangs très-serrés ; et sit^t qu'un soldat étoit tué^il étoit aussitôt remplacé par un autre : ils avoient une noblesse gé* néreuse et intrépide , élevée sur les principes de celle d'Europe , qui envie le destin de ceux qui meurent pour la gloire. D'ailleurs la vaste étendue de Témpire donnoit aux Mexicains mille moyens de détruire les étrangers, supposé qu'ils ne pussent pas les vaincre. Les Péruviens avoient les m^es avantages; et même partout où ils se défendirent, partout où ils combattirent, ils le firent avec succès. LesEspagnolspensèrentmême

être extermines par de petits peuples qui eurent la résolution de se défendre. D^où vient donc qu^ils furent si facilement détruits ? c^est que tout ce qui leur paroissoit nouveau , un homme barbu, un cheval , une arme à feu , étoit pour eux Teffet d^une puissance invisible , à laquelle ils se jugeoient incapables de résister. Le courage ne manqua jamais aux Américains , mais seulement Tespérance du succès. Ainsi un mauvais principe de philosophie , l'ignorance d'une cause physique , engourdit dans un moment toutes les forces de deux grands empires.

Parmi nous l'invention de la poudre à canon donna un si médiocre avantage à la nation qui s'en servit la première , qu'il n'est pas encore décidé laquelle eut cet avantage. L'invention des lunettes d'approche ne servit qu'une fois aux Hollandais. Nous avons appris à ne considérer dans tous ces effets qu'un pur mécanisme, et par-là il n'y a point d'artifice que nous ne soyons en état d'éluder par un artifice.

Les sciences sont donc très-utiles, en ce qu'elles guérissent les peuples des préjugés destructifs ; mais , comme nous pouvons espérer qu'une nation qui les a une fois cultivées les cultivera toujours assez pour ne pas tomber dans le degré de grossièreté et d'ignorance qui peut causer sa

ruine , nous allons parler des autres motifs qui doivent nous engager à nous y appliquer.

Le premier , c^est la satisfaction intérieure que Ton ressent lorsque l'on voit augmenter l'excellence de son être , et que Ton rend plus intelligent un être intelligent. Le second, c'est une certaine curiosité que tous les hommes ont , et qui n'a jamais été si raisonnable que dans ce siècle-ci. Nous entendons dire tous les jours que les bornes des connoissances des hommes viennent d'être infiniment reculées, que les savans sont étonnés de se trouver si savans , et que la grandeur des succès les a fait quelquefois douter de la vérité des succès: ne prendrons-nous aucune part à ces bonnes nouvelles ? Nous savons que Tesprit humain est allé très-loin : ne verrons-nous pas jusqu'où il a été , le chemin qu'il a fait , le chemin qui lui reste à faire, les connoissances

qu'il se flatte * , celles qu'il ambitionne, celles

qu'il désespère d'acquérir ?

Un troisième motif qui doit nous encourager aux sciences , c'est l'espérance bien fondée d'y réussir. Ce qui rend les découvertes de ce siècle si admirables, ce ne sont pas des vérités simples qu'on a trouvées, mais des méthodes pour les trouver ; ce n'est pas une pierre pour l'édifice ,

(i) Le mot manque à roriginal.

Vil. 1 7

a58 DISCOURS

mais les instrumens et les machines pour le bâtir tout entier.

Un bomme se vante d^ avoir de Tor,; un autre se vante d^en savoir faire : certainement le véritable riche seroit celui qui sauroit faire de Tor.

Un quatrième motif c'est notre propre bonheur. L'amour de Tétude est presque en nous la seule passion étemelle ; toutes les autres nous quittent , à mesure que cette misérable machine qui nous les donne s** approche de sa ruine. L'ardente et impétueuse jeunesse , qui vole de plaisirs en . plaisirs , peut quelquefois nous les donner purs, parce qu'avant que nous ayons eu le temps de sentir les épines de Tun , elle nous fait jouir de l'autre. Dans l'âge qui la suit, les sens peuvent nous offrir des voluptés , mais presque jamais des plaisirs* C'est pour lors queuQus sentons que notre âme est la principale partie de nousmêmes ; et , comme si la chaîne qui l'attache aux sens étoit rompue , chez elle seule sont les plaisirs , mais tous indépendans.

Que si dans ce temps nous ne donnons point à notre âme des occupations qui lui conviennent , cette âme faite pour être occupée , et qui ne l'est points tombe dans un ennui terrible qui nous mène à l'anéanûssement; et si, révoltés contre la nature , nous nous obstinons à chercher des

ACADEMIQUES. âSg

plaisirs qui ne sont point faits pour nous, ils semblent nous fuir à mesure que nous en approchons. Une jeunesse folâtre triomphe de son bonheur, et nous insulte sans cesse ; comme elle sent tous ses avantages , elle nous les fait sentir; dans les assemblées les plus vives toute la joie est pour elle , et pour nous les regrets. LMtude nous guérit de ces inconvéniens , et les plaisirs qu'elle nous donne nçnous avertissent point que nous vieillissons.

Il faut se faire un bonheur qui nous suive dans tous les âges; la vie est si courte , que Ton doit compter pour rien une félicité qui ne dure pas autant que nous. La vieillesse oisive est la seule qui soit à charge : çn elle-même elle ne Test point ; car si elle nous dégrade dans un certain monde» elle nous accrédite dans un autre. Ce n^est point le vieillard qui est insupportable , c'est Thomme ; c'est rhomme qui s'est mis dans la nécessité de périr d'ennui , ou d'aller de sociétés en sociétés rechercher tous les plaisirs.

Un autre motif qui doit nous encourager à nous appliquer à l'étude, c'est Futilité que peut en tirer la société dont nous faisons partie ; nous pourrons joindre à tant de commodités que nous avons, bien des commodités que nous n'avons pas encore,. Le commerce , la navigation , l'asrronomie,

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la géographie , la médecine , la physique , ont reçu mille avantages des travaux de ceux qui nous ont précédés: n*est-ce pas un beau dessein que de travailler à laisser après nous les hommes plus heureux que nous ne l'avons été ?

Nous ne nous plaindrons point, comme un courtisan de Néron, de Tinjustice de tous les siècles envers ceux qui ont fait fleurir les sciences et les arts. Miron , qui fere hominum animas fe-* rarumque œre deprehenderat , non invenit hœredem. Noire siècle est bien peut-être aussi ingrat qu'un autre ; mais la postérité nous rendra justice, et paiera les dettes de la génération présente.

On pardonne au négociant riche par le retour de ses vaisseaux , de rire de Pinutilité de celui qui Ta conduit comme parla main dans des mers immenses. On consent qu'un guerrier orgueilleux, chargé d'honneurs et de titres, méprise les Archimèdes de nos jours, qui ont mis son courage en œuvre. Les hommes qui, de dessein formé, sont utiles à la société , les gens qui l'aiment , veulent bien être traités comme s'ils lui étoient a charge.

Après avoir parlé des sciences , nous dirons un mot des belles-lettres. Les livres de pur esprit ^ comme ceux de poésie et d'éloquence , ont au moins des utilités générales ; et ces sortes d'avan-

tages sont souvent plus grands que des avantages particuliers.

Nous apprenons dans les livres de pur esprit l'art d'ëcrire^ Tart de l'endre nos idées, de les exprimer Qoblement , vivement , avec force , avec grâce, avec ordre, et avec cette variété qui dëlasse Tesprit.

Il n^y a personne qui n^aitvu en. sa vie des gens qui , appliques à leur art , auroient pu le pousser très-loin, mais qui, faute d'éducation,, incapables également de rendre une ide'e et de la suivre , perdoient tout l'avantage de leurs travaux et de leurs talens.

Les sciences se touchent les unes les autres ; les plus abstraites aboutissent à celles qui le sont moins , et le corps des sciences tient tout entier aux belles-lettres. Or les sciences gagnent beaucoup à être traitées d'une manière ingénieuse et délicate ; c'est par^là qu'on en ôte la sécheresse , qu'on prévient la lassitude , et qu'on les met à la portée de tous Ijes esprits. Si le P. Malebranche avoit été un écrivain moins enchanteur , sa philosophie seroit restée dans le fond d'un collège comme dans une espèce de monde souterrain. Il y a des cartésiens qui n'ont jamais lu que les Mondes de M. de Fontenelle ; cet ouvrage est plus utile qu'un ouvrage plus fort , parce que c'est le

plus Sérieux que la plupart àe& gens soient en état de lire.

Il ne faut pas juger deTutilitë d'un ouvrage par le style que Fauteur a choisi : souvent on a dît gravement des choses puériles ; souvent on a dit en badinant des vérités très-sérîeùses.

Mais , indépendamment de ces considérations, les livres qui récréent l'esprit des honnêtes gens ne sont pas inutiles. De pareilles lectures sont les amusemens les plus innocens des gens du monde, puisqu'ils suppléent presque toujours aux jeux , aux débauches , aux conversations médisantes , AUX projets et aux démarches de l'ambition.

COHTSHART

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