PREMIER CHANT
Vénus préfère le séjour de Gnide à celui de Paphos et d^Amathonte. Elle ne descend point de r Olympe sans venir parmi les Gmdiens. Elle a tellement accoutumé ce peuple heureux à sa vue , qu'il ne sent plus cette horreur sacrée qu^inspire la présence des dieux. Quelquefois elle se couvre d^un nuage , et on la reconnoît à Fodeur divine qui sort de ses cheveux parfumés d^ambrosie.
La ville est au milieu d^une contrée sur laquelle les dieux ont versé leurs bienfaits à pleines mains. On y jouit d'un printemps étemel; la terre, heureusement fertile , y prévient tous les souhaits ; les troupeaux y paissent sans nombre ; les vents semblent n'y régner que pour répandre partout l'esprit des fleurs ; les oiseaux y chantent sans cesse , vous diriez que les bois sont harmonieux ; les ruisseaux murmurent dans les plaines ; une
chaleur douce fait tout éclore ; Tair ne s'y respire qu'avec la volupté. .
Auprès de la ville est le palais de Vénus. Vulcain lui-même en a bâti les fondemens ; il travailla pour son infidèle /quand il voulut lui faire oublier le cruel affront qu'il lui fit devant les dieux.
Il me seroit impossible de donner une idée des charmes de ce palais ; il n'y a que les Grâces qui puissent décrire les choses qu'elles ont faites. L'or, l'azur, les rubis, les diamans , y brillent de toutes parts — Mais j'en peins les richesses et non pas les beautés.
Les jardins en sont enchantés : Flore e t Pomone en ont pris soin ; leurs nymphes les cultivent. Les fruits y renaissent sous la main qui les cueille ; les fleurs succèdent aux fruits. Quand Vénus s'y promène, entourée de ses Gnidiennes , vous diriez que , dans leurs jeux folâtres , elles vont détruire ces jardins délicieux : mais, par une vertu secrète , tout se répare en un instant.
Vénus aime à voir les danses naïves des filles de Gnide. Ses nymphes se confondent avec elles. La déesse prend part à leurs jeux, elle se dépouille de sa majesté : assise au milieu d'elles , elle voit régner dans leurs cœurs la joie et l'innocence.
On découvre de loin une grande prairie , toute
parée de rémail des fleurs. Le berger vient les ^ cueillir avec sa bergère", mais celle qu'elle a trouvée est toujours la plus belle, et il croit que Flore Ta faite exprès.
Le fleuve Céphée arrose cette prairie , et y fait mille détours. Il arrête les bergères fiigitives; il faut qu'elles donnent le tendre baiser qu'elles avoient promis.
Lorsque les nymphes approchent de ses bords, il s'arrête ; et ses flots , qui fuyoient, trouvent des flots qui ne fuient plus. Mais lorsqu'une d'elles se baigne , il est plus amoureux encore : ses eaux tournent autour d'elle ; quelquefois il se soulève pour l'embrasser mieux : il l'enlève , il fuit , il l'entraîne. Ses compagnes timides commencent à pleurer : mais il la soutient sur ses flots; et, charmé d'un fardeau si cher , il la promène sur sa plaine liquide ; enfin , désespéré de la quitter, il la porte lentement sur le rivage , et console ses compagnes.
A côté de la prairie est un bois de myrtes, dont les routes font mille détours. Les amans y viennent se conter leurs peines : l'Amour, qui les amuse , les conduit par des roules toujours plus secrètes.
Non loin de là est un bois antique et sacré où le jour n'entre qu'à peiné : des chênes , qui
semblent immortels , portent au ciel une tête qui se dérobe aux yeux. On y sent une frayeur religieuse : vous diriez que c'ëtoit la demeure des dieux lorsque les hommes nVtoient pas encore sortis de la terre.
Quand on a trouvé la lumière du jour, on monte une petite colline sur laquelle est le temple de Vénus : l'univers n'a rien de plus saint ni de plus sacré que ce lieu.
Ce fut dans ce temple que Vénus vit pour la première fois x\donis : le poison coula au cœur de la déesse. Quoi! dit-elle, j'aimerois un mortel! hélas! je sens que je l'adore. Qu'on ne m'adresse plus de vœux : il n'y a plus à Gnide d'autre dieu qu'Adonis.
Ce fut dans ce lieu qu'elle appela les Amours lorsque , piquée d'un défi téméraire , elle les consulta. Elle étoit en doute si elle s'exposeroit nue aux regards du berger troyen. Elle cacha sa^ceinture sous ses cheveux ; ses nymphes la parfumèrent; elle monta sur son char traîné par des cygnes, et arriva dans la Phrygie. Le berger balançoit entre Junon et Pallas ; il la vit , et ses regards errèrent et moururent. La pomme d'or tomba aux pieds de la déesse : il voulut parier, et son désordre décida.
Ce fut dans ce temple que la jeune Psyché vin t
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avec sa mère , lorsque rAmour, qui Toloit aaiour des lambris dores , fut surpris lui-même par un de ses regards. Il sentit tous les maux qu^il fait souffrir. C^est ainsi , dit-il , que je blesse ! Je ne puis soutenir mon arc ni mes flèches. Il tomba sur le sein de Psyché. Ah! dit-il, je commence à sentir que «je suis le dieu des plaisirs. *
Lorsqu^on entre dans ce temple , on sent dans le cœur un charme secret qu'il est impossible d'exprimer : Famé est saisie de ces rayissemens que les dieux ne sentent eux-mêmes que lorsqu'ils sont dans la demeure céleste.
Tout ce que la nature a de riant est joint à tout ce que l'art a pu imaginer de plus noble et de plus digne des dieux.
Une main , sans doute immortelle , l'a partout orne de peintures qui semblent respirer. On y Toit la naissance de Venus, le ravissement des dieux qui la virent, son embarras de se voir toute nue , et cette pudeur qui est la première de&gràceâ.
On y voit les amours de Mars et de la déesse. Le peintre a représente le dieu sûr son char, fier et même terrible : la Renommée vole autour die lui ; la Peur et la Mort marchent devant ses coursiers couverts d'écume ; il entre dans la mêlée, et une poussière épaisse commence à le dérober. D'un autre côté , on le voit couché langtiissam-
ment sur un lit de roses ; il sourit à Venus : vous ne le reconnoissez qu^à quelques traits divins, qui restent encore. Les Plaisirs font des guirlandes dont ils lient les deux amans : leurs yeux semblent se confondre ; ils soupirent; et, attentifs l'un à l'autre , ils ne regardent pas les Amours '^qui se jouent autour d'eux.
Il y a un appartement séparé où le peintre a représenté les noces de Vénus et de Vulcain : toute la cour céleste y est assemblée. Le dieu paroît moins sombre , mais aussi pensif qu'à l'ordinaire. La déesse regarde d'un air froid la joie commune ; elle lui donne négligemment une main, qui semble se dérober; elle retire de dessus lui des regards • qui portent a peine , et se tourne du côté des Grâces.
Dans un autre tableau on voit Junon qui fait la cérémonie du mariage. Vénus prend la coupe pour jurer à Vulcain une fidélité étemelle : les dieux sourient, et Vulcain l'écoute avec plaisir.
De l'autre côté on voit le dieu impatient qui entraîne sa divine épouse : elle fait tant de résistance, que Ton croiroit que c'est la fille de Cérès que Pluton va ravir, si l'œil qui voit Vénus" pouvoit jamais se tromper.
Plus loin de là on le voit qui l'enlève pour l'emporter sur le lit nuptial. Les dieux suivent en
foule. La déesse se dëbat , et veut échapper des bras qui la tiennent. Sa robe fuit ses genoux, la toile vole : mais Yulcain répare ce beau désordre, plus attentif à la cacher qu'ardent à la ravir.
Enfin on le Toit qui vient de la poser sur le lit que l'hymen a préparé : il Tenferme dans les rideaux , et il croit Fy tenir pour jamais. La troupe importune se retire : il est charmé de la voir s'éloigner. Les déesses jouent entre elles : mais les - dieux paroissent tristes ; et la tristesse de Mars a quelque chose d'aussi sombre que la noire jalousie.
Charmée de la magnificence de son temple , la déesse elle-même y a voulu établir son culte : elle en a réglé les cérémonies , institué les fêtes ; et elle y est en même temps la divinité et la prêtresse.)
Le culte qu'on lui rend presque par toute la terre est plutôt une profanation qu'une religion. Elle a des temples où toutes les filles de la ville se prostituent en son honneur, et se font une dot des profits de leui* dévotion. Elle en a où chaque femme mariée va une fois en sa vie se donner à celui qui la choisit, et jette dans le sanctuaire l'argent qu'elle a reçu. Il y en a d'autres où les courtisanes de tous les pays, plus honorées que les matrones , vont porter leurs of&andes.Il y en a
enfin où les hommes se font eunuques , et s^habillent en femmes pour servir dans le sanctuaire , consacrant à la déesse et le sexe qu^ils n^ont plus et celui qu^ils ne peuvent pas avoir.
Mais elle a voulu que le peuple de Gnide eût un culte plus pur, et lui rendit des honneurs plus dignes d^elle. La , les sacrifices sont des soupirs, et les offrandes un cœur tendre. Chaque amant adresse ses vœux à sa maîtresse , et Venus les reçoit pour elle.
Partout où se trouve la beauté on l'adore comme Vënusméme; car la beauté est aussi divine qu'elle.
Les cœurs amoureux viennent dans le temple ; ils vont embrasser les autels de la fidélité et de la constance.
Ceux qui sont accablés des rigueurs d'une cruelle y viennent soupirer : ils sentent diminuer leurs tourmens ; iU trouvent dans leur cœur la flatteuse espérance.
La déesse, qui a promis de faire le bonheur des vrais amans , le mesure toujours à leurs peines.
La jalousie est une passion qu'on peut avoir, mais qu'on doit taire. On adore en secret les ca* prices de sa maîtresse , comme on adore les décrets des dieux , qui deviennent plus justes lors* qu'on ose s'en plaindre.
On met au rang des faveurs divines le feu , les transports de Famour , et la fureur même ; car moins on est maître de son cœur , plus il est à la déesse.
Ceux qui n^ont point donné leur cœur sont des profanes , qui ne peuvent pas entrer dans le temple : ils adressent de loin leurs vœux à la déesse , et lui demandent de les délivrer de cette liberté , qui n'est qu'une impuissance de former dès désirs.
La déesse inspire aux filles de la modestie : cette qualité charmante donne un nouveau prix à tous les trésors qu'elle cache.
Mais jamais , dans ces lieux fortunés , elles n'ont rougi d'une passion sincère , d'un sentiment naïf, d'un aveu tendre.
Le cœur fixe toujours lui-même le moment auquel il doit se rendre ; mais c'est une profanation de se rendre sans aimer.
L'Amour est attentif à la félicité des Gnidiefis : il choisit les traits dont il les blesse. Lorsqu'il voit une amante affligée , accablée des rigueurs d'un amant, il prend une flèche trempée dans les eaux du fleuve d'oubli. Quand il voit deux amans qui commencent à s'aimer, il tire sans cesse sur eux de nouveaux traits. Quand il en voit dont l'amour s'afïbiblit, il le fait soudain
8o LE TEMPLE
renaître ou mourir ; car il épargne toujours les derniers jours d^une passion languissante : on ne passe point par les dégoûts ayant de cesser d^aimer; mais de plus grandes douceurs font oublier les moindres.
L'Amour a ôté de son carquois les traits cruels dont il blessa Phèdre et Ariane , qui , mélës d'amour et de haine , servent à montrer sa puissance, comme la foudre sert à faire connoître Fempire de Jupiter.
A mesure que le dieu donne le plaisir d'aimer. Venus y joint le bonheur de plaire.
Les filles entrent chaque jour dans le sanctuaire pour faire leur prière à Venus. Elles y expriment des sentimens naïfs comme le cœur qui les fait naître. Reine d'Ama^onte, disoitune d'elles, ma flamme pour Thyrsis est éteinte; je ne te demande pas de me rendre mon amour ; fais seulement qu'Ixiphile m'aime.
Une autre disoit tout bas : Puissante déesse f donne-moi la force de cacher quelque temps mon amour à mon berger , pour augmenter le prix de l'aveu que je veux lui en faire.
Déesse de Cythère, disoit une autre, je cherche la solitude ; les jeux de mes compagnes ne me plaisent plus. J'aime peut-être. Ah! si j'aime quelqu'un, ce ne peut être que Daphnis.
DE GNIDE. 8l
Dans les jours de fêtes , les filles et les jeunes garçons viennent réciter des hymnes en l'honneur de Venus : souvent ils chantent sa gloire, en chantant leurs amours.
Un jeune Gnidien , qui tenoit par la main sa maîtresse , chantoit ainsi : Amour, lorsque tu vis Psyché , tu te hlessas sans doute des mêmes traits dont tu viens de blesser mon cœur : ton bonheur nMtoit pas différent du mien ; car tu sentois mes feux, et moi j'ai senti tes plaisirs.
J'ai vu tout ce que je décris. J'ai été a Gnide ; ' j'y ai vu Thémire , et je l'ai aimée : je l'ai vue encore, et je l'ai aimée davantage. Je resterai toute ma vie à Gnide avec elle , et je serai le plus heureux des mortels.
ïïdus irons dans le temple , et jamais il n'y sef a entré un amant si fidèle; nous irons dans le parlais de Vénus, et je*croirai que c'est le'palais'de Thémire ; j'irai dans la prairie , et je cueillerai des fleurs que je mettrai sur son sein. Peut-être que je pourrai la conduire dans le bocage où tant de routes vont se confondre ; et quand elle sera égarée L'Amour, qui m'insp^e > me défend de
révéler ses mystères. ^ir
vu.