AU PRESIDENT HERAULT
jEvoudrois bien, monsieur mon illustre confirère , donner trois ou quatre livres de YE^rit dêê Lois pour savoir écrire une lettre comme la tôtre ; et pour vos sentimens d'estime, je vous en rends bien d'admiration. Vous donnez la vie à mon âme , qui est languissante et morte , et qui ite sait plus que se reposer. Avoir pu vous amuser
FAMILliRES. 527
à Compiègne , c^est pour moi la vraie gloire. Mon cher président, permettez-moi de vous aimer, permettez-moi de me souvenir des charmes de votre société , comme on se souvient des lieux que Ton a vus dans sa jeunesse ^ et dont on dit : J'étois heureux alors ! Yous faites des lectures sérieuses à la cour , et la cour ne perd rien de vos agrémens; et moi^ qui n'ai rien à faire , je ne puis me résoudre à faire quelque chose. J'ai toujours senti cela : moins on travaille , moins on a de force pour travs^iller, Yous êtes dans le pays des changemens ; ici , autour de nous, tout est immobile. La marine, les affaires étrangères, les finances , tout nous semble la même chose : il est vrai que nous n'avons point une grande finesse dans le tact. J'apprends que nous avons eu à Bordeaux plusieurs conseillers au parlement de Paris, qui, depuis le rappel, sont venus admirer les beautés de liotre ville, outre qu'une ville où l'on n'est point exilé est plus belle qu'une autre. Mon cher président, je vous aimerai toute nt^ vie.
De la Brède , le 1 1 août 1754.
A L'ABBÉ DE GUASCO
Mon cher abbë , tous devez avoir reçu la lettre que je vous ai écrite à Naples, et celle que j'adressai depuis à Rome. Je ne sais plus en quel endroit de la terre vous êtes ; mais comme une de vos lettres du i3 août 1 764 est datëe de Bologne, et m'annonce votre prochain retour à Paris , j'adresse celle-ci à Turin , chez votre ami le marquis de Bafe*ol.
Je commence par vous remercier de votre souvenir pour le vin de Roche-Maurin^ vous assurant que je ferai avec la plus grande attention la commission de milord Pembrock. C'est à mes amis, et surtout à vous , qui en vale^ dix autres , que je dois la réputation où sVst mis mon vin dans l'Europe depuis trois ou quatre ans : à l'égard de l'argent, c'est une chose dont je ne suis jamais pressé, Dieu merci. Yous ne me dites point si milord Pembrock, qui vous parle de mon vin se souvient de ma personne : je l'ai quitté il y a deux ans, plein d'e&time et d'admiration pour ses belles qualités. Yous ne me parlez point , de M. de Gloire, qui étoit avec lui, et qui est un homme d'un très-grand mérite , très-éclairé ,
FAMILIÈRES. 52g
et que je voudrois fort revoir. Je youdrois bien que Yos affaires vous permissent de passer de Turin à Bordeaux. Vous qui voyez tout, pourquoi ne voudriez-vous point voir vos amis, et la Brède, toute prête à vous recevoir avec des lo ? Mais peut-être vous verrai-je à Paris , où vous ne devez point chercher d'autre logement que chez moi, d^autant plus que la dame Boyer, votre ancienne hôtesse , n'est plus : dès qye je vous saurai arrivé , je hâterai mon départ.
Ce que^ vous a dît le pape de la lettre (i) de Louis XIY à Clément XI est une anecdote assez curieuse. Le confesseur n'eut pas sans doute pluâ de difficulté d'engager le roi à promettre qu'il feroit rétracter les quatre propositions du clergé,
(i) Sa Sainteté lui avoit dit avoir entre ses mains nne lettre par laquelle ce monarque promettoit à Clément XI de faire rétracter son clergé de la délibération touchant les quatre propositions du clergé de France , de iQSa ; que cette lettre lui avoit tenu si fort à cœur , que , pour la tirer des mains du cardinal Annibal ÂIbani , camertiogue , qui faisoit di£BicuIté de la livrer , il avoit .été obligé de lui accorder , non sans quelque scrupule , disoit-il , certaines dispenses que ce cardinal exigeoit. •
Le cardinal de PoUgnac a conté à quelqu'wi une anecdote qui a rapport à ceci y et qui est digne d'être rapportée. Le P. Le Tellier alla un jour le trouver , et lui dit que , le roi étant déterminé de faire soutenir dans toute la France l'infaillibilité, il prioit S. Em. d'y donner la main. A quoi le cardinal répondit : «Mon père , si vous » entreprenez une pareille chose , vous ferez mourir le roi bientôt. • Ce qui fit suspendre les démarches et les intrigues du confesseur à ce sujet.
vu. 34
53o LETTRSS
quUl e A eut à £siire promettre que sa bolk serou reçue sans conbradiction : mais les rois ne peuvent pas tenir tout ce qu^ils promettent, parce qu^ils promettent quelquefois sur la foi de ceux qui les conseillent suirant leurs intérêts. Adieu, mon cher comte ; je vous salue et embrasse mille fois.
De la Brède, le 3 noTenbre 1754.
A MONSEIGNEUR CERATL
. Jb commence par tous embrasser bras dessus et bras dessous. J^ai Thonneur de tous pvésenter M. de La Condamine , de Tacadëmie des sciences de Paris. Yous connoissez sa célébrité : il Taut mieux que tous connotssies sa personne ; et je TOUS le présente parce que tous êtes toute Htalie pour moi. SouTenez-TOus , \e tous prie , de celui qui^Tous aime , tous honore et tous estime pl^ que personne dans le monde.
ne BordeMix, le i«* A6MiiibE«i754.
FAMILIE&ES. S3l
A TABBÉ MARQUIS NICCOLINL
Permettez, mon cher abbé , que je me rappelle à votre amitié : je vous recommande M. de La Condamine. Je ne vous dirai rien, sinon qu^il %st de mes amis : sa grande célébrité vous dira d^autres choses , et sa présence dira le reste. Mon cher abbé, je vous aimerai jusqi^^à la mort.
De Bordeaux , le %•' défiçmltv^ ^yS^,
A L'ABBÉ COMTE DE 6UASC0
SoYEX le bienvenu , mon cher comte : je ne doute pas que ma concierge n'ait fait bien échauffer votm lit. Fatigué comme vous deviez Fétre d'avoir couru la poste jour et nuit , et des courses faites à Fontainebleau , vous aviez besoin de ces petits ;&oins pour vous remettre. Vous ne devez point partir de ma chambre ni de Paris que je n'arrive, à moins que voqs ne vouliez venir k Paris pour me dire que je ne vous verrai pas. Je vois que vous allez en Flandre. Je voudrais bien que vous eussiez d'as&ez bonnes raisons de re&tier
53â LETTRES
ayec nous , outre celle de l^amidë ; mais je yois • qu^II ne faudra bientôt plus à nos prëlats pour coopërateurs que des Doyenart (i). Eussiez- Yous cru que ce laquais, métamorphosé en prêtre fanatique , conservant les sentimens de son premier ëtat, parvînt à obtenir une dignité dans un chapitre? J^aurai bien des choses k tous dire, si je tous trouve à Paris , comme je Tespère ; cai vous ne brûlerez pas un ami qui abandonne ses foyers pour vous courir, dès qu^il sait où vous prendre.
Je suis fort aise que S. A. R. monseigneur le
(i) Pierre Doyenart fut laquais du fils de Montesquieu , pendant qu'il étoit au coUége de Louîs-le-6rand. Ayant appris un peu de latin , il se sentit appelé à l'état ecclésiastique , et par rintercession d'une dame , il obtint dm l'évêque de Bayonne , dont il étoit diocésain , la permission d'en prendre l'habit. Derenu prêtre et bénéficier dans l'église, il vint à Paris demander à Montesquieu sa protection auprès du comte de Maurepas, pour avoir un meilleur bénéfice qui Taqnoit, le priant à cet effet de se charger d'#ie reqv'fite pour le ministre. Elle débutoit par ces mots : «Pierre Doyenart» » prêtre du diocèse de Bayonne , ci-devant employé par feu M. l'é- » Têque à découvrir les complots des jansénistes , ces perfides qni » ne connoissent. ni pape , ni roi , etc. • Montesquieu ayant lu <^ début , plia la requête , la rendit au suppliant , et lui dit : « Al- • lez , monsieur , la présenter vous-même ; elle vous fera honnenr » et aura plus d'effet: mais auparavant passez dans ma cuisine » » pour déjeuner avec mes valets.. » Ce que M. Doyenart n'oublioit jamais de faire dans les visites fréquentes qu'il faisoit à son ancien maître. Il parvint , quelque temps après, à la dignité de trésorier dans un chapitre d'une cathédrale en Bretagne.
duc de Savoie agrée la dédicace de votre traduction italienne , et très-flattë que mon ouvrage paroisse en Italie sous de si grands auspices. J^ai achève de lire celte traduction , et j'ai trouve partout mes pensées rendues aussi clairement que fidèlement. Votre épître dédicatoire est aussi trèsbien ; mais je ne suis pas assez fort dans la langue italienne pour juger de la diction.
Je trouve le projet et le plan de votre traité sur les statues ( i ) intéressant et beau, et je suiis bien curieux de le voir. Adieu.
D(e la Brède » le a décembre 1754.
AU MÊME
Dans Tincertitude où je suis que vous m'attendiez , je vous écrirai encore une lettre avant de partir. Vous êtes chanoine de Toumay ; et moi
(1) Cet ouvrage , qni n'étoit alors que commencé , a été continué ; mais les incommodités surrenues à l^uteur l'ont empêché , pendant quelques années , d'y donner la dernière main.
J'apprends cependant qu'il rient d'être terminé , et qu'il ne reste plus que d'être copié , pour être mis en état d'être imprimé. Quelques chapitres qui ont été lus par des savans en font bien juger , et souhaiter d'avoir l'ouvrage en entier. On dit qu'on y trouve autant de philosophie que d'érudition.
554 IiETTRES
)€ &is des piairies. J^aurois besoin de cinquante libres de graine de trèfle de Flsoidre, que Vnuttk poorroit m'enToyer par Donkerque à Bordeaux. Je TOtis prie donc de chaiiger quelqu^na de \o& amis à Tovmay de me faire cette commission , et je TOUS paierai comme un gentilhomme, ou, poiar mieux dire , connue un mafclund ; et quand ifoos viendrez à la Brède ^ tous Terrez votie trèfle dans toule sa ^oire. Considérez que mes prés sont de votre création : ce sont des enfans à qui vcms devez continuer Téducs^ion. Je compte que votts aurez vu nos amis, et que vous leur aurez un peu parlé de moi. Je vous verrai certainemeni bientôt : mais cela ne doit point vous empêcher de faire des histoires du prétendant à mademoiselle Betti (i) ; vousn^en serez que mieux soigné. Je vous marquerai, par une lettre particulière, le jour de mon arrivée, qne je ne sais point ; et quand je ne vous écrirois pas, en cas que j^apparusse devant vous salis vous avoir prévenu.^ vous aurez bientôt transporté votre pelisse, votre bréviaire et vos médailles dans Tappartement de mon fils. Qi^nd vùtts verrtz nyidame Ikipré de Saint-Matir, demandez-lui si elle a reçu une lettre de moi. Présentesi-luî ; je vous prie , mes respects-, et à
(i) Irhiidtife , >concîerge 4e la maÎMii ^qn'il Mtooit à Paris , imi zélée pour le prétendant.
FAMILlà&ES. 535
M. île Tmâaioe , notre respectable ami. L^abbë^ «Dcore uùe fois ^ aitendetHOMH.
Puisque tous êtes idWîs «piefécriiire à M. Paur <liilettr Bertolint, ^e trous adresse la lettre pour la ku faire fteoJr. Je vous embrasse de tout mmi
• i>e la Brède, le 5 décen^bre 1754.
. A M. L'AUDITEUR BË&TOLIML
A Florence.
Je fiais la lecture des deux morceaux de votre préface (i),monsîeur,et je prends la plume poiu* vous dire que j'en aiëté enchanté; et quoique je ne Taie vue«^u'au travers démon amour-propre, parce que je m'y trouve paré comme dans un jour de fête , je ne croîs pas que j'eusse pu y trouver tant de beautés si elles n'y étoient pas. Il y a un endroit que je vous supplie de retrancher : c'est l'article qui concerne les Anglais (2) , et où vous dites que j'ai fait mieux sesitîr la beauté de leur gouverai^ne&t que leuns auteiurs mâmes. Si les
(1) Ce magistrat éclairé , de Florence , a fait un ourrage dans lequel il prouve que les prineipet de VEtprit dêi Lois «ont ceux des meilleurs écrivains de l'antiquité.
(a) Cet article lut retranché.
Anglais trouvent que cela soit ainsi , eux qui connoissent mieux leurs livres que nous , on peut être sûr qu^ils auront là générosi të de le dire ; ainsi renvoyons-leur cette question. Je ne puis m'empêcher, monsieur, de voué dire combien j'ai été étonné de voir un étranger posséder si bien notre langue ; et j'ai encore des remercîmens à vous faire sur mon apologie que vous faites , vous qui m'entendez si bien, contre des gens qui m'ont si mal entendu, qu'on pourroit gager qu'ils ne m'ont pas seulement lu. D'ailleurs je dois me féliciter de ce que quelques endroits de mon livre vous ont fourni une occasion de faire l'éloge de la grande reine ( i ). J'ai, monsieur, l'honneur d'être avec des sentimens remplis de respect et de considération.
De la Brède, le 5 décembre 1754.
A L'ABBÉ DE GUASCO
Je suis bien étonné, mon cher ami, du procédé de la Geoffrin; je ne m'attendois pas à ce trait malhonnête de sa part contre un ami que j'estime , que je chéris , et dont elle me doit la
(1) L'impératrice Marie-Thérèse , reine de Hongrie,
connoissance. Je me reproche de ne, vous avoir pas prévenu de ne plus aller chez elle. Où est Phospitalitë ? où est la morale ? Quels sont les gens de lettres qui seront en suretë dans cette maison, si Ton y dépend ainsi d^un caprice ? Elle n'a rien à vous reprocher, j^ensuis sûr; ce qu'elle a dit de vous ne sont que des sottises (i) qu'il ne
(i) Gomme cette tracasserie courut tout Paris , dans le temps , il ne sera pas indifférent d'en dire quelque chose. Les raisons que madame Geoffrin disoit avoir pour rompre avec cet étranger , qui aToit été de sa société , étoient , i « que lui ayant donné une commission d'un service de faïence, pendant qu'il étoit en Angleterre, il le lui avoit fait rembourser en trois paiemens différens , des fonds qu'il avoit à Paris , au lieu de lui envoyer une lettre de change du total ; i« qu'il avoit manqué au ton de la bonne coinpagnie , en parlant un jour ehes elle , dans le moment qu'on alloit dîner , d'une colique dont il étoit tourmenté, et qui l'obligea de se retirer ; S» qu'il tenoit à trop de sociétés ; 4** qu'elle le soupçonnoit d'être un espion des cours de Vienne ou de Turin , puisqu'il étoit tant lié avec les ministres étrangers. Mais à ces raisons ^ sans doute véritables, des gens ont ajouté malicieusement, i» que cet étranger ayant contracté plus de liaisons dans Paris qu'il n'en eut d'abord, et n'allant plus journellement chez elle, elle se crut négligée ; 2*> qu'ayant fait la vie du prince Gantimir , et parlé des personnes avec qui il étoit en liaisons, il ne l'a voit pas nommée; S" que lui ayant fait espérer là connoissance de M. le marquis de Saint-Germain , ambassadeur de Sardaigne , homme très-estimé , qu'elle ambitionnoit beaucoup de voir chez elle , la chose n'eut pas lieu , parce que cet ambassadeur ne s'en soucioit pas , et que ce fut là l'époque du refroidissement. Quoi qu'il en soit , une avanie qu'elle lui fit un jour chez elle décida la rupture totale ; elle chercha ensuite k la justifier par bien des voies , jusqu'à viser à indisposer M. 4e Montesquieu contre lui ; mais leur amitié étoit à toute épreuve.
▼atH pas la peine de vous ren^e. Après toast , qa^est-ce que tout cela vous ùil ? £Ue ne doBoe pas le ton dans Paris « et il ne peut y aimr que quelques esprits rampans et s^alialternes et quelques caillettes qui dai^ent modeler leur façon de penser siur la sienne. Vous êtes connu dans la bonne compagnie ; tous y ayez fait tos fueeuve^ depuis long-temps ; vous tomberez toujours sur vos pieds : voyez la duchesse d^Aiguillon, elle ne pense pas d'après les autres; voyez nos amis du Marais (i)^ et je suis persuade que vous ne trouverez point de cfaangeme»t dans leur façon de penser et d'agir à votre ëgard. Nous nous verrons bientôt, et nous parleroijis de cette affaire; elle ne vaut pas la peine que vous vous -cliagriniez;
Tout bien pesë, je ne puis encore raie déterminera livrer mon roman d'Arsaceàrimprîmeuf. Xe triomphe de ramour conjugal de l'Orient est peut-être trop éloigne de nos moeurs pour croire qu'il seroit bien reçu en France. Je vous apporterai ce manuscrit; nous le lirons ensemble, et je le donnerai à lire à quelques amis. A l'égard de mes voyages , je vous promets que je les mettrai en ^rdre dès que j'aurai un pett de loisir , A
(i) M. 4e TïBdfliiie.
FAMILIERES. S5g
nous deviseroi» à Paris sur la forme (i) «que je leur donnerai. U y a encore trop de personnes , dont je parle , vÎTaates pour pnUter cet outrage , et je ne suis pas dans le système de ceux qui conseillèrent à M. de Fontenelle de vider le sac (2) avant que de mourir. LHmpression de ses comédies n^a rien ajoute à sa réputation.
Puisque vous vous piquez d'être quelquefois antiquaire , je ne vois point d^nconvénient de donner à votre collection le titre de Galerie de portraits politiques de ce siècle, et pour moi , qui ne suis point antiquaire, }e la prëlererai à mut galerie de statues. Vous songez sans doute qu^isn pareil ouvrage xnt doit être que pour le siècle à venir , auquel on peut >ê<re utile sans danger; car, comme vous le remarquez , le caractère et les qua^és personnelles des oëgociateurs et des
(t) il béritoît «iil rédnisoit les mémoiries de «es fvjwfpm eu forme de lettres , pu en simple récit : prérenu par -la mort, nous sommes privés jusqu'ici de Touvraj^ d'un voyageur philosophe qui savoit Tolr %i où les «utres «e font que regarder.
(i) £a )749, V(mteiieUe4«iit«Bt4e publier ses^eeméaies, en St lec^me dans la «oeiétéde tnadame de TencÂBi, pour savoir s'il devoit les faire paroitre. Elles furent jugées au-dessous de la grande réputation de leur auteur, et madame de Tencin fut chargée de le détour- «er deles-bive imprimer, ce A quoi PonteiMlle déKWm ': «lais l'Uiiénr paternel s'étant réveillé^ il T#idut avoir l'avû d*niie aotue «odété^ qui lui persuada de vider U sac de tons ses manuscrits , et cet avis f emporta; mais le public ne fut pas si indulgent pour ses comédies.
54o LETTRES
ministres ayant une grande influence sur les affaires publiques et les «ëvënemens politiques , Fentrëe de ce sanctuaire est dangereuse aux profanes. Adieu.
De ia Brède, le i5 décembre 1754.
AU MÊME
Que voulez-vous que je vous dise , mon cher ami ? je ne veux pas vous porter à la vengeance , mais vous êtes dans le cas de la défense naturelle. Je suis vëritablement indigné contre le trait malhonnête de cette femme ; mais rien ne m'étonne. Si vous saviez les tours que j^ai essuyés moi-même plus d'une fois, vous seriez moins surpris , et peut-être moins piqué. Votre réputation est faite ; les honnêtes gens ne vous la contestieront jamais. Tout le monde n'a pas fait ses preuves comme vous ; vous ne devez votre place à l'académie qu'à des triomphes réitérés. Une femme capricieuse ne sauroit vous ravir tout ce que les gens de mérite de Paris, tout ce que les autres nations vous accordent. Ne vous .faites point des chimères; vos observations sur la prétendue différence du traitement sont peut-être
FAMILIERES. S^l
l'effet de votre découragement. Que tous soyez encore ou que vous ne soyez plus des nôtres, les honnêtes gens , les gens de lettres , sont de toutes les nations, et tous les honnêtes gens de toutes les nations sont leurs compatriotes. Vous ëtiezbienreçu et aimé de nous lorsque nous étions en guerre contre votre pays ; pourquoi fausserions^nous la paix à votre égard ? Allez, votre train : vous nous contioissez, et savez qu'il y a souvent plus d'étourderie ou de précipitation de jugement que de méchanceté dans notre fait; ' vous connoissez aussi ceux sur qui vous pouvez compter. Ne vous souciez pas d'une femme acariâtre , des caillettes et des âmes basses. Je vous défends bien positivement a présent d'aller chanter i&atines à Toumay avant que j'arrive à Paris : il ne faut point avoir le cœur plein d'amertume pour louer Dieu. Quand je serai à Paris , j'espère que nous éclaire irons toute cette affaire , et que nous connoîtrons la source de cette tracasserie. Vous êtes un pyrrhonien, si vous doutez de mon voyage : nous nous verrons plus tôt que vous ne croyez. Mon fils ( i ) , qui est à Clérac , a bien mal aux yeux ; nous serons peut-être trois aveugles ,
(i) Le baron de Secondât, fils de Montesquieu, est mort à Bordeaux en 1795. Il aToit paisiblement cultivé les lettres toute sa vie. Il n'a eu qu'un fils. *
54^ LETTRBS
iwus, kd, et soi. Nous renouTellerons Im danse de$ eweugl^ê (i) pour nous consoler.
Adieu « je tous embrasse de tout mon cmr.
De BofdMW, le iS dècenbie 17^4.
AU MÊME
A Touroay.
Je n^aî rien négligé , mon cher ami , pour découvrir d'où est partie la bêtise qu'on, a fait courir sur votre compte : mais je n'ai réussi qu'à vérifier qu^on Ta dite, sans en déterrer la source. Je ne jurerois pas que vous ayez eu tort de la soupçonner sortie de la boutique près de VAssomption. Quand on a un grand tort , il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'excuser par toutes sortes de voies : des tracasseries on va jusqu'aux horreurs. Madame Geofifrin est venue ch^z moi , à ce qu'il m'a paru pour me sonder ; elle n'a pas manqué de vous mettre sur le tapis d'un air moqueur : mais j'ai coupé court en lui faisant sentir combien j'étois choqué de son procédé à l'égard d'un ami qu'elle sait bien que j'aime et que j'estime . Elle a été un peu surprise : notre conversation
(1) Pièce de verv de Michaut , poëte contemporaÎD de Louis XX«^
FAMILliRES. 543
n^a pa» été longue, et je me profiose Ùen de j>ompre avec |^le(i). Je ne la croyoi» pas capable de lanl de méchanceté et de noirceur. Madaœae d^Aiguillon est aussi choquée que moi de tout ceci : elle a péroré, avec la vivacité que vou$ lui coanoi&ses ^ contre la futilité du soupçon de Fespioimage politique, et le ridicule de cette prétendue découverte ; elle n^a pas manqué de relever que vous aviez vécu parmi nous pendant toute la guerre , sans «voir jamais donné lieu de vous soupçonner , et qu^il n^ a nulle occasion de le faire dans le temps que nous sommes en pleine paix avec les pays auxquels vous tenez. Une conjecture jetée en passant à l'occasion de votre voyage à Vienne , et de vos engagemens en Fl^ttidre, a pu aisément prendre corps en passant d'uiie bouche à Tautre ; et la malignité en ^ sans doute profité. Ce qui m'a le pl^s scandalisé en tout cela, c'est la conduite de quelques-uns de vos confrères. Mais , mon cher abbé , il y a de petits esprits et des âmes viles partout , même parmi les gens de lettres , même dans les sociétés
(i) On sait de bonne part qu'il dit à quelqu'un qu'il étoit si indigné , qu'il ne mettroit plus les pieds chez elle ; ce qui ne fut malheureusement que trop ^rai ,,p«iisq«i'il tomba malade quelques jours après , et mourut à imcis , d'une fièvre maligne qui l'enleva en peu de jours. Il est sttt que cette rupture eût été en même temps l'apdogie et la vengeance la plus complète de son ami.
littéraires. Mais enfin vous ne deyez votre place qu^à vos succès. ^
Au reste, puisque vous voilà en repos, profitez, de votre loisir pour mettre vos dissertations en ëtat de paroître , ainsi que votre Histoire de Clément V ^ que nous attendons toujours à Bordeaux avec empressement. Le plaisir de chanter I au chœur ne doit pas vous faire perdre le goût des plaisirs littéraires.
Quelques mois d'absenc^e feront tomber tous les bruits ridicules , et vous serez à Paris aussi bien^ que vous y étiez avant cette tracasserie de femmelette. Je vous somme de votre parole pour le voyage de la Brède après votre résidence ; je calcule que ce sera pour le mois d'août. Votre départ me laisse im grand vide ; et je sens combien vous me manquez. N'oubliez pas mon trèfle, vos prairies, et vos mûriers de Gascogne. Je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris, le ... . janvier 1755.
AU MÊME
Vous fûtes hier de la dispute ayecM.deMairan (i) sur la Chine. Je crains d'y savoir mis trop
(1) De l'académie des sciences et de Tacadéitiie fraiiçaise, très-
de yiTacité , et je serois au désespoir d^avoir Ûchë cet excellent homme. Si vous allez dîner aujourd'hui chez M. de Trudaine (i ), vous Vy trouverez peut-être : en ce cas je vous prie de sonder un peu s'il a mal pris ce que j'ai dit; et sur ce que vous me rendrez, j'agirai de façon avec lui qu'il soit convaincu du cas que je fais de son mérite et de son amitié.
De Paris, en 1755.
A HELYÉTIUS i!à).
Mon cher, l' affaire s'est faite, et de la meilleure grâce du monde. Je crains que vous n'ayez eu quelque peine là-dessus; et je ne voudrois donner
connu par des ouvrages excellens , et par l'honnêteté et la douceur de son caractère. Ces deux savans n'étoient pas du même avis sur quelques points qui regardoicnt les .Chinois , pour lesquels M. de Mairan étoit prévenu par les lettres du P. Parennin , jésuite, dont Montesquieu se méfioit. Lorsque le Voyage de Vomirai Anton parut , il s'écria : c Ahl je l'ai toujours dit , que les Chinois n'é- • toient pas si honnêtes gens qu'ont voulu le faire croire les Lettres » édifiantes, »
(1) Conseiller d'état et intendant des finances , qui vit beaucoup avec les hommes de lettres les plus distingués , et s'œcupe avec sèle de l'encouragement des arts. Il étoit un des amis, les plus intimes de Montesquieu.
(3) Cette lettre est tirée de VAtmanack Uitéraire de Tannée 1763. YII. 55
aucune peine à mon cher Helvëdus; mais je suis bien aise de tous remercier des marques de votre amitié. Je vous déclare de plus que je ne vous ferai plus de complimens ; et au lieu de coinplimens qui cachent ordinairement les sentimens qui ne sont pas , mes sentimens cacheront toujours mes complimens. Faites mes complimens, non complimens, à notre ami Saûrin. J'ai usurpé sur lui , je ne sais comment , le titre d'ami , et me suis venu fourrer en tiers. Si vous autres me chassez, je reviendrai; tamen usque recurret. A l'égard de ce qu'on peut reprocher , il en est comme des vers de Grébillon : tout cela a été fait quinze ou vingt ans auparavant. Je suis admirateur sincère de Catilina^et je ne sais comment cette pièce m'înspîre du respeôl. La lecture m'a tellement ravi , que j'ai été jusqu'au cinquième acte sans y trouver un seul défaut, ou du moins sans le sentir. Je crois bien qu'il y en a beaucoup, puisque le public y en trouve beaucoup; et d€ plus , je n'ai pas de grandes connoissances surles choses du théâtre. De plus , il y a des cœurs qui sont faits pour certains genres de dramatique; le mien, en particulier, est fait pour celui de Crébillon : et comme dans ma jeunesse je devins fonde Rhadamiste ^ j'irai aux Petites -Maisons pour CéHilina. Jugez si j'ai eu du plaisir quand
je vous ai entendu dire que vous trouviez le caractère de CatUina peut-être le plus beau qu'il y eût au théâtre. En un mot, je ne prétends point donner mon opiinion pour les auti^ês. Quand un sultan est dans son sërail , va-t-il choisir la plus belle ? Non. Il dit : Je Taiihe , je la prends. ¥oilà comme décide ce grand personnage. Mon cher Helvétius , je ne sais point si tous êtes autant audessus des autres que je le sens ; mais je sens que vous êtes au-dessus des autres, et moi je suis audessus de tous pour Famitié.