SUR
Ce ne fut ni la crainte ni la piété qui établit la religion chez les Romains, mais la nécessité où sont toutes les sociétés d'en avoir une. Les premiers rois ne furent pas moins attentifs à régler le culte et les cérémonies qu'à donner des lois et bâtir des murailles.
Je trouve cette différence entre les législateurs romains et ceux des autres peuples , que les premiers firent la religion pour l'état , et les autres l'état pour la religion. Romulus, Tatius et Numa asservirent les dieux à la politique : le culte et les cérémonies qu'ils instituèrent furent trouvés si sages, que, lorsque les rois furent chassés, le joug de la religion fut le seul dont ce peuple , dans sa fureur pour la liberté, n'osa s'affranchir.
Quand les législateurs romains établirent la religion , ils ne pensèrent point à la réformation des mœurs, ni à donner des principes de
morale : ils ne voulurent point gêner des gens qails ne connoissoient pas encore ^ Ils n'eurent donc d'abord qu'une vue générale , qui étoit d'inspirer à un peuple qui ne craignoit rien la crainte des dieux, et de se servir de cette crainte pour le conduire à leur fantaisie.
Les successeurs de Numa n'osèrent point faire ce que ce prince n'avoit point fait : le peuple , qui avoit beaucoup perdu de sa férocité et de sa rudesse , étoit devenu capable d'une plus grande discipline. Il eût été facile d'ajouter aux cérémonies de la religion des principes et des règles de morale dont elle manquoit ; mais les législateurs des Romains étoient trop clairvoyants pour ne point connoître combien une pareille réformation eût été dangereuse : c'eût été convenir que la religion étoit défectueuse; c'étoit lui donner des âges , et affoiblir son autorité en voulant l'établir. La sagesse des Romains leur fit prendre un meilleur parti en établissant de nouvelles lois. Les institutions humaines peuvent bien changer, mais les divines doivent être immuables comme les dieux mêmes.
Ainsi le sénat de Rome, ayant chargé le préteui Pétilius ^ d'examiner les écrits du roi Numa , qui
• Variante. «Qui ne connoissoient pas encore les engagements d'une société dans laquelle ils venoient d'entrer. »
* Tite-Live, liv. xl, chap. xxix.
DANS LA RELIGION. sSq
avoient été trouvés dans un coffre de pierre, quatre cents ans après la mort de ce roi, résolut de les faire brûler , sur le rapport que lui fit ce préteur que les cérémonies qui étoient ordonnées dans ces écrits différoient beaucoup de celles qui se pratiquoient alors; ce qui pouvoit jeter des scrupules dans l'esprit des simples, et leur faire voir que le culte prescrit n'étoit pas le même que celui qui avoit été institué par les premiers législateurs, et inspiré par la nymphe Egérie.
On portoit la prudence plus loin : on ne pouvoit lire les livres sibyllins sans la permission du sénat , qui ne la donnoit même que dans les grandes occasions, et lorsqu'il s'agissoit de consoler les peuples. Toutes les interprétations étoient défendues ; ces livres mêmes étoient toujours renfermés ; et, par une précaution si sage, on ôtoit les armes des mains des fanatiques et des séditieux.
Les devins ne pouvoient rien prononcer sur les affaires publiques sans la permission des magistrats; leur art étoit absolument subordonné à la volonté du sénat ; et cela avoit été ainsi ordonné par les livres des pontifes, dont Cicéron nous a conservé quelques fragments ^
• De leg. , lib. il , cap. ix : Bella cUsceptanto : prodigia , portenta , ad Etruscos et aruspices , si senatus jusserit , defeninto. Et dans un autie endroit, liv. ir, chap. viii : Sacerdotum duo gênera sunlo : unuin , quod prœsit ccerimoniis et sacris ; alterum , quod interpretetur fatidicorum et vatum effata incognita , cum senatus populusque adsciverit.
Polybe met la superstition au rang des avantages que le peuple romain avoit par dessus les autres peuples : ce qui paroît ridicule aux sages est nécessaire pour les sots; et ce peuple, qui se met si facilement en colère , a besoin d'être arrêté par une puissance invisible.
Les augures et les aruspices étoient proprement les grotesques du paganisme : mais on ne les trouvera point ridicules, si on fait réflexion que , dans une religion toute populaire comme celle-là, rien ne paroissoit extravagant ; la crédulité du peuple réparoit tout chez les Romains : plus une chose étoit contraire à la raison humaine , plus elle leur paroissoit divine. Une vérité simple ne les auroit pas vivement touchés : il leur falloit des sujets d'admiration , il leur falloit des signes de la divinité ; et ils ne les trouvoient que dans le merveilleux et le ridicule.
C'étoit, à la vérité, une chose très extravagante de faire dépendre le salut de la république de l'appétit sacré d'un poulet, et de la disposition des entrailles des victimes : mais ceux qui introduisirent ces cérémonies en connoissoient bien le fort et le foible , et ce ne fut que par de bonnes raisons qu'ils péchèrent contre la raison même. Si ce culte avoit été plus raisonnable, les gens d'esprit en auroient été la dupe aussi bien que le peuple , et par là on auroit perdu tout l'avantage qu'on en
pouvoit attendre : il falloit donc des cérémonies qui pussent entretenir la superstition des uns, et entrer dans la politique des autres; c'est ce qui se trouvoit dans les divinations. On y mettoit les arrêts du ciel dans la bouche des principaux sénateurs , gens éclairés , et qui connoissoient également le ridicule et Futilité des divinations.
Cicéron dit ' que Fabius , étant augure , tenoit pour règle que ce qui étoit avantageux à la république se faisoit toujours sous de bons auspices. Il pense, comme Marcellus ^, que, quoique la crédulité populaire eût établi au commencement les augures , on en avoit retenu l'usage pour l'utilité de la république ; et il met cette différence entre les Romains et les étrangers , que ceux-ci s'en servoient indifféremment dans toutes les occasions, et ceux-là seulement dans les affaires qui regardoient l'intérêt public. Cicéron ^ nous apprend que la foudre tombée du côté gauche étoit d'un bon augure, excepté dans les assemblées du peuple, prœterquam ad comitia. hesrègles de l'art cessoient dans cette occasion : les magistrats y jugeoient à leur fantaisie de la bonté des auspices, et ces auspices étoient une bride avec laquelle ils menoient
' Optlmis auspiciis ea geri quœ pro reipublicce salute gererentur; quœ contra rempublicam fièrent , contra auspicia fieri. De sencctutc, cap. iv, * De divinalione, lib. 11, cap. xxxv.
î Ibid.
le peuple. Cicéron ajoute : Hoc institutum reipuhllcœ causa est y utcomitlorum , vel injure legum , vel injudiciis populi , vel in creandis magislratibus , principes civitatis essent interprètes ^. Il avoit dit auparavant qu'on lisoit dans les livres sacrés : Jove tonante et fulgurante^ comitia populi habere ne/as esse^. Cela avoit été introduit, dit-il, pour fournir aux magistrats un prétexte de rompre les assemblées du peuple ^. Au reste il étoit indifférent que la victime qu'on immoloit se trouvât de bon ou de mauvais augure ; car, lorsqu'on n'étoit pas content de la première, on en immoloit une seconde, une troisième, une quatrième, qu'on ap^eXoit hostiœ succeda/ieœ. Paul Emile, voulant sacrifier, fut obligé d'immoler vingt victimes : les dieux ne fLirent apaisés qu'à la dernière , dans laquelle on trouva des signes qui promettoient la victoire. C'est pour cela qu'on avoit coutume de dire que , dans les sacrifices , les dernières victimes valoient toujours mieux que les premières. César ne fut pas si patient que Paul Emile : ayant égorgé plusieurs victimes , dit Suétone 4j sans en trouver de favorables , il quitta les autels avec mépris, et entra dans le sénat.
' De divin atione , lib. ii, cap. xxxv. ' Ibid., lib. II, cap. XVIII.
3 Hoc reipuhlicœ causa constituium ; comidorum enim non habendorum causas esse voluerunt. Ibid.
4 Pluribus hosiiis ccesis , cum l'tare non posset , introiit curiam, spreta religione. (In Jul. Cses. , cap. lxxxi.)
Comme les magistrats se trouvoieiit maîtres des présages , ils avoient un moyen sûr pour détourner le peuple d'une guerre qui auroit été funeste , ou pour lui en faire entreprendre une qui auroit pu être utile. Les devins, qui suivoient toujours les armées, et qui étoient plutôt les interprètes du général que des dieux , inspiroient de la confiance aux soldats. Si par hasard quelque mauvais présage avoit épouvanté l'armée , un habile général en convertissoit le sens , et se le rendoit favorable : ainsi Scipion , qui tomba en sautant de son vaisseau sur le rivage d'Afrique, prit de la terre dans ses mains. « Je te tiens , dit-il , ô terre d'Afrique î » et par ces mots il rendit heureux un présage qui avoit paru si funeste.
Les SiciHens s'étant embarqués pour faire quelque expédition en Afrique , furent si épouvantés d'une éclipse de soleil , qu'ils étoient sur le point d'abandonner leur entreprise ; mais le général leur représenta « qu'à la vérité cette éclipse eût été de « mauvais augure si elle eût paru avant leur em- « barquement; mais que, puisqu'elle n'avoit paru « qu'après, elle ne pouvoit menacer que les Afri- « cains. » Par là il fit cesser leur frayeur, et trouva dans un sujet de crainte le moyen d'augmenter leur courage.
César fut averti plusieurs fois par les devins de ne point passer en Afrique avant l'hiver. Il ne les
écouta pas, et prévint par là ses ennemis, qui, sans cette diligence , auroient eu le temps de réunir leurs forces.
Crassus , pendant un sacrifice , ayant laissé tomber son couteau des mains, on en prit un mauvais augure; mais il rassura le peuple en lui disant : « Bon courage ! au moins mon épée ne a m'est jamais tombée des mains. »
Lucullus étant près de donner bataille à Tigi'ane, on vint lui dire que c'étoit un jour malheureux : ce Tant mieux, dit-il, nous le rendrons heu- « reux par notre victoire. »
Tarquin-le-Superbe , voulant établir des jeux en l'honneur de la déesse Mania , consulta l'oracle d'Apollon , qui répondit obscurément , et dit qu'il falloit sacrifier têtes pour têtes , capitibus pro capitibus supplicandum. Ce prince , plus cruel encore que superstitieux, fit immoler des enfans : mais Junius Brutus changea ce sacrifice horrible; car il le fit faire avec des têtes d'ail et de pavot, et par là remplit ou éluda l'oracle '.
On coupoit le nœud gordien quand on ne pouvoit pas le délier : ainsi Claudius Pulcher, voulant donner un combat naval, fit jeter les poulets sacrés à la mer, afin de les faire boire , disoit-il , puisqu'ils ne vouloient pas manger ^.
* Macrob. Saturnal., lib. i, cap. vu.
» Quia esse nolunt, bibant. Val. Maxim., lib. I, cap. iv, art. m.
Il est vrai qu'on punissoit quelquefois un général de n'avoir pas suivi les présages; et cela même étoit un nouvel effet de la politique des Romains. On vouloit faire voir au peuple que les mauvais succès, les villes prises, les batailles perdues, n'étoient point l'effet d'une mauvaise constitution de l'état, ou de la foiblesse de la république , mais de l'impiété d'un citoyen contre lequel les dieux étoient irrités. Avec cette persuasion il n'étoit pas difficile de rendre la confiance au peuple ; il ne falloit pour cela que quelques cérémonies et quelques sacrifices. Ainsi , lorsque la ville étoit menacée ou affligée de quelque malheur, on ne manquoit pas d'en chercher la cause, qui étoit toujours la colère de quelque dieu dont on avoit négligé le culte : il suffisoit, pour s'en garantir, de faire des sacrifices et des processions, de purifier la ville avec des torches, du soufre et de l'eau salée. On faisoit faire à la victime le tour des remparts avant de l'égorger, ce qui s'appeloit sacrijîcium amburbium , et ainburbiale. On alloit même quelquefois jusqu'à purifier les armées et les flottes , après quoi chacun reprenoit courage.
Scévola, grand -pontife, et Varron, un de leurs grands théologiens , disoient qu'il étoit nécessaire que le peuple ignorât beaucoup de choses vraies et en crût beaucoup de fausses : saint Augustin
dit ^ que Varron avoit découvert par là tout le secret des politiques et des ministres d'état.
Le même Scévola, au rapport de saint Augustin ^ , divisoit les dieux en trois classes : ceux qui avoient été établis par les poètes, ceux qui avoient été établis par les philosophes , et ceux qui avoient été établis par les magistrats a principibus civitatis.
Ceux qui lisent l'histoire romaine , et qui sont un peu clairvoyants , trouvent à chaque pas des traits de la politique dont nous parlons. Ainsi on voit Cicéron , qui en particulier et parmi ses amis fait à chaque moment une confession d'incrédulité ^ , parler en public avec un zèle extraordinaire contre l'impiété de Verres. On voit un Claudius, qui avoit insolemment profané les mystères de la bonne déesse, et dont l'impiété avoit été marquée par vingt arrêts du sénat, faire lui-même une harangue remplie de zèle à ce sénat, qui l'avoit foudroyé, contre le mépris des pratiques anciennes et de la religion. On voit un Salluste , le plus corrompu de tous les citoyens , mettre à la tête de ses ouvrages une préface digne de la gravité et de l'austérité de Caton. Je
• Totum consilium prodidit sapientum per quod civitates etpopuU regcrentur. De civit. Dei , lib. iv, cap. xxxi.
' md.
^ Adeone me dclirarc censés ut ista credarn ?
n'aurois jamais fait si je voulois épuiser tous les exemples.
Quoique les magistrats ne donnassent pas dans la religion du peuple , il ne faut pas croire qu'ils n'en eussent point. M. Cudworth a fort bien prouvé que ceux qui étoient éclairés parmi les païens adoroient une divinité suprême , dont les divinités du peuple n'étoient qu'une participation. Les païens, très peu scrupuleux dans le culte, croyoient qu'il étoit indifférent d'adorer la Divinité même , ou les manifestations de la Divinité ; d'adorer , par exemple , dans Vénus la puissance passive de la nature, ou la Divinité suprême, en tant qu'elle est susceptible de toute génération; de rendre un culte au soleil ou à l'Etre suprême , en tant qu'il anime les plantes et rend la terre féconde par sa chaleur. Ainsi le stoïcien Balbus dit , dans Cicéron ^ , « que Dieu participe par sa nature à « toutes les choses d'ici bas ; qu'il est Gérés sur la « terre , Neptune sur les mers. » Nous en saurions davantage si nous avions le livre qu'Asclépiade composa, intitulé Y Harmonie de toutes les théologies.
Comme le dogme de l'ame du monde étoit
» Deus pertinens per naturam cujusque rei, per terras Ceres , per maria Neptunus , alii per alla , poterunt intelligi ; qui qualcsque sint , quoque eos nomine consuetudo nuncupaverit , hos deos et venerari et colère debcinus. De nat. deonim , lib. ir,cap. xxviii.
presque universellement reçu, et que l'on regardoit chaque partie de l'univers comme un membre vivant dans lequel cette ame étoit répandue , il sembloit qu'il étoit permis d'adorer indifféremment toutes ces parties , et que le culte devoit être a*'^itraire comme étoit le dogme.
Voilà d'où étoit né cet esprit de tolérance et de douceur qui régnoit dans le monde païen : on n'avoit garde de se persécuter et de se déchirer les uns les autres; toutes les religions, toutes les théologies, y étoient également bonnes; les hérésies, les guerres et les disputes de religion y étoient inconnues ; pourvu qu'on allât adorer au temple, chaque citoyen étoit grand pontife dans sa famille.
Les Romains étoient encore plus tolérants que les Grecs, qui ont toujours gâté tout : chacun «^^it la malheureuse destinée de Socrate.
Il est vrai que la religion égyptienne fut toujours proscrite à Rome : c'est qu'elle étoit intolérante, qu'elle vouloit régner seule, et s'établir sur les débris des autres; de manière que l'esprit de douceur et de paix qui régnoit chez les Romains fut la véritable cause de la guerre qu'ils lui firent sans relâche. Le sénat ordonna d'abattre les temples des divinités égyptiennes ; et Valère- Maxime ^ rapporte à ce sujet qu'Emilius Probus
» Lib. I, cap. m, art. m.
donna les premiers coups, afin d'encourager par son exemple les ouvriers, frappés d'une crainte superstitieuse.
Mais les prêtres de Sérapis et d'Isis avoient encore plus de zèle pour établir ces cérémonies qu'on n'en avoit à Rome pour les proscrire. Quoique Auguste, au rapport de Dion ' , en eût défendu l'exercice dans Rome, Agrippa, qui commandoit dans la ville en son absence, fut obligé de le défendre une seconde fois. On peut voir dans Tacite et dans Suétone les fréquents arrêts que le sénat fut obligé de rendre pour bannir ce culte de Rome.
Il faut remarquer que les Romains confondirent les Juifs avec les Egyptiens, comme on sait qu'ils confondirent les chrétiens avec les Juifs : ces deux religions furent long -temps regardées comme deux branches de la première , et partagèrent avec elle la haine, le mépris et la persécution des Romains. Les mêmes arrêts qui abolirent à Rome les cérémonies égyptiennes mettent toujours les cérémonies juives avec celles-ci , comme il paroît par Tacite', et par Suétone , dans les Vies de Tibère et de Claude. Il est encore plus clair que les historiens n'ont jamais distingué le culte des chrétiens d'avec les autres. On n'étoit pas même re-
' Liv. XXXIV.
* Annal. , lib. 11 , cap. lxxxv.
\enu de cette erreur du temps d'Adrien , comme il paroît par une lettre que cet empereur écrivit d'Egypte au consul Servianus * : « Tous ceux qui « en Egypte adorent Sérapis sont chrétiens, et « ceux même qu'on appelle évéques sont attachés « au culte de Sérapis. Il n'y a point de Juif, de « prince de synagogue , de Samaritain , de prêtre « des chrétiens , de mathématicien , de devin , de « baigneur, qui n'adore Sérapis. Le patriarche « même des Juifs adore indifféremment Sérapis « et le Christ. Ces gens n'ont d'autre dieu que « Sérapis : c'est le dieu des chrétiens, des Juifs et « de tous les peuples. » Peut - on avoir des idées plus confuses de ces trois religions, et les confondre plus grossièrement?
Chez les Egyptiens , les prêtres faisoient un corps à part , qui étoit entretenu aux dépens du public : de là naissoient plusieurs inconvénients ; toutes les richesses de l'état se trouvoient englouties dans une société de gens qui, recevant toujours et ne rendant jamais , attiroient insensible-
' Jlli qui Serapin colunt, christiani sunt ; et devoti sunt Serapi , qui se Ckrîsd episcopos dicunt. Nemo illic archi - synagogus Judœorum, nemo Samarites, nsmo christianorwn presbyter, non mathematicus , non aruspex, non aliptes, qui non Serapin colat. Ipse ille patriarcha (Judœorum scilicet) cum Mgyptum venerit, ab aliis Serapin adorare , ab aliis cogitur CkrUtum. Unus illis deus est Sérapis : fuinc Judai, hune christiani, hune omnes venerantur et gentes. (Flavius Vopiscus, in Vita Saturnini. Vid. Historîœ augiutœ scriptores , in-fol., 1630, pag. a45; et in-8°, 167 1, tom. II, pag. 719.)
DANS LA. RELIGION. •2'J l
ment tout à eux. Les prêtres d'Egypte , ainsi gagés pour ne rien faire , languissoient tous dans lUie oisiveté dont ils ne sortoient qu'avec les vices qu'elle produit : ils étoient brouillons , inquiets , entreprenants; et ces qualités les rendoient extrêmement dangereux. Enfin un corps dont les intérêts avoient été violemment séparés de ceux de l'état étoit un monstre , et ceux qui l'avoient établi avoient jeté dans la société une semence de discorde et de guerres civiles. Il n'en étoit pas de même à Rome : on y a voit fait de la prêtrise une charge civile; les dignités d'augure, de grandpontife, étoient des magistratures; ceux qui en étoient revêtus étoient membres du sénat, et par conséquent n'avoient pas des intérêts différents de ceux de ce corps. Bien loin de se servir de la superstition pour opprimer la république , ils l'employoient utilement à la soutenir. « Dans notre K ville, dit Cicéron ^, les rois, et les magistrats qui K leur ont succédé, ont toujours eu un double « caractère, et ont gouverné l'état sous les auspices « de la religion. »
Les duumvirs avoient la direction des choses sacrées ; les quindécemvirs avoient soin des céré-
' ^pud veteres, qui rerum potiebantur, iidem augiiria tenebant, ut tcstis estnostra civitas, in qua et reges , augures, et postea privati code m sacerdotio prœditi rempublicam religionum auctoritate rexerunt, {De divinatione , iib. i , cap. ni,.)
monies de la religion , gardoient les livres des sibylles , ce que faisoient auparavant les décemvirs et les duumvirs. Ils consultoient les oracles lorsque le sénat l'avoit ordonné, et en faisoient le rapport , y ajoutant leur avis : ils étoient aussi commis pour exécuter tout ce qui étoit prescrit dans les livres des sibylles , et pour faire célébrer les jeux séculaires : de manière que toutes les cérémonies religieuses passoient par les mains des magistrats.
Les rois de Rome avoient une espèce de sacerdoce : il y avoit de certaines cérémonies qui ne pouvoient être faites que par eux. Lorsque les Tarquins furent chassés, on craignoit que le peuple ne s'aperçût de quelque changement dans la religion ; cela fit établir un magistrat appelé rex sacrorum, qui dans les sacrifices faisoit les fonctions des anciens rois , et dont la femme étoit appelée regina sacrorum. Ce fut le seul vestige de royauté que les Romains conservèrent parmi eux.
Les Romains avoient cet avantage qu'ils avoient pour législateur le plus sage prince dont l'histoire profane ait jamais parlé : ce grand homme ne chercha pendant tout son règne qu'à faire fleurir la justice et l'équité , et il ne fit pas moins sentir sa modération à ses voisins qu'à ses sujets. Il établit les fécialiens , qui étoient des prêtres sans le ministère desquels on ne pouvoit faire ni la paix ni
la guerre. Nous avons encore des formulaires de serments faits par ces fécialiens quand on concluoit la paix avec quelque peuple. Dans celle que Rome conclut avec Albe, un fécialien dit, dans Tite-Live ^ : « Si le peuple romain est le premier à « s'en départir , publico consilio dolove malo , qu'il « prie Jupiter de le frapper comme il va frapper le « cochon qu'il tenoit dans ses mains ; » et aussitôt il l'abattit d'un coup de caillou.
Avant de commencer la guerre on envoyoit un de ces fécialiens faire ses plaintes au peuple qui avoit porté quelque dommage à la république. Il lui donnoit un certain temps pour se consulter et pour chercher les moyens de rétablir la bonne intelligence; mais si on négligeoit de faire l'accommodement, le fécialien s'en retournoit, et sortoit des terres de ce peuple injuste, après avoir invoqué contre lui les dieux célestes et ceux des enfers : pour lors le sénat ordonnoit ce qu'il croyoit juste et pieux. Ainsi les guerres ne s'entreprenoient jamais à la hâte , et elles ne pouvoient être qu'une suite d'une longue et mûre délibération.
La politique qui régnoit dans la religion des Romains se développa encore mieux dans leurs victoires. Si la superstition avoit été écoutée , on auroit porté chez les vaincus les dieux des vain-
' Llb. I, cap. XXIV.
queurs; on auroit renversé leurs temples; et, en établissant un nouveau culte, on leur auroit imposé une servitude plus rude que la première. On fit mieux : Rome se soumit elle-même aux divinités étrangères , elle les reçut dans son sein ; et par ce lien , le plus fort qui soit parmi les hommes , elle s'attacha des peuples qui la regardèrent plutôt comme le sanctuaire de la religion que comme la maîtresse du monde.
Mais , pour ne point multiplier les êtres , les Romains , à l'exemple des Grecs , confondirent adroitement les divinités étrangères avec les leurs : s'ils trouvoient dans leurs conquêtes un dieu qui eût du rapport à quelqu'un de ceux qu'on adoroit à Rome , ils l'adoptoient , pour ainsi dire , en lui donnant le nom de la divinité romaine, et lui accordoient, si j'ose me servir de cette expression, le droit de bourgeoisie dans leur ville. Ainsi , lorsqu'ils trouvoient quelque héros fameux qui eût purgé la terre de quelque monstre, ou soumis quelque peuple barbare, ils lui donnoient aussitôt le nom d'Hercule. « Nous avons percé jusqu'à l'O- « céan, dit Tacite ^, et nous y avons trouvé les « colonnes d'Hercule ; soit qu'Hercule y ait été, « soit que nous ayons attribué à ce héros tous « les faits dignes de sa gloire. »
Ipsum quînetlam Oceanum illa tentavimus ; et superesse adhuc Herculis columnas fama xulgavit; sive aJiit Hercules , seu quidquid ubique
DAWS LA RELIGIOIS". SyS
Varron a compté quarante-quatre de ces dompteurs de monstres ; Cicéron ^ n'en a compté que six, vingt-deux Muses, cinq Soleil, quatre Vulcain, cinq Mercure, quatre Apollon, trois Jupiter.
Eusèbe va plus loin ^ ; il compte presque autant de Jupiter que de peuples.
Les Romains , qui n'avoient proprement d'autre divinité que le génie de la république , ne faisoient point d'attention au désordre et à la confusion qu'ils jetoient dans la mythologie : la crédulité des peuples , qui est toujours au dessus du ridicule et de l'extravagant , réparoit tout.
magnijlcum est, in claritatem ejus referre consensimus , De moribiu Germ., cap. XXXIV.
' De natura deorum , lib. m , cap. xvi , xxi , xxii, xxiii.
» Prceparatio evangelica, lib. m.
piir ne i.a politique tes romains bans i.a religion.