‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 127 sur 129 · UN ROI CHÉRI DES MORTELS · texte numérisé non relu

UN ROI CHÉRI DES MORTELS

Il disoit qu'il aimoit Aspar son premier ministre, parce qu'il parloit toujours des sujets, plus rarement du roi, et jamais de lui-même.

Il a , disoit-il , trois grandes choses ; l'esprit juste , le cœur sensible , et l'ame sincère.

Arsace parloit souvent de l'innocence de son administration. Il disoit qu'il conservoit ses mains pures , parce que le premier crime qu'il commettroit décideroit de toute sa vie , et que là commenceroit la chaîne d'une infinité d'autres. I Je punirois , disoit-il , un homme sur des soup-

le' çons. Je croirois en rester là; non : de nouveaux J

soupçons me viendroient en foule contre les parents et les amis de celui que j'aurois fait mourir. Voilà le germe d'un second crime. Ces actions violentes me feroient penser que je serois haï de mes sujets : je commencerois à les craindre. Ce seroit le sujet de nouvelles exécutions, qui deviendroient elles-mêmes le sujet de nouvelles frayeurs.

Que si ma vie étoit une fois marquée de ces sortes de taches, le désespoir d'acquérir une bonne réputation viendroit me saisir; et, voyant que je n'effacerois jamais le passé , j'abandonnerois l'avenir.

Arsace aimoit si fort à conserver les lois et les anciennes coutumes des Bactriens, qu'il trembloit toujours au mot de la réformation des abus, parce qu'il avoit souvent remarqué que chacun appeloit loi ce qiii étoit conforme à ses vues, et appeloit abus tout ce qui choquoit ses intérêts ;

Que , de corrections en corrections d'abus , au lieu de rectifier les choses, on parvenoit à les anéantir.

Il étoit persuadé que le bien ne devoit couler dans un état que par le canal des lois ; que le moyen de faire un bien permanent , c'étoit , en faisant le bien, de les suivre; que le moyen de faire un mal permanent , c'étoit , en faisant le mal , de les choquer ;

332 ARSACE ET ISMKNIE.

Que les devoirs des princes ne consistoient pas moins dans la défense des lois contre les passions des autres que contre leurs propres passions;

Que le désir général de rendre les hommes heureux étoit naturel aux princes; mais que ce désir n'aboutissoit à rien s'ils ne se procuroient continuellement des connoissances particulières pour y parvenir ;

Que , par un grand bonheur, le grand art de régner demandoit plus de sens que de génie, plus de désir d'acquérir des lumières que de grandes lumières, plutôt des connoissances pratiques que des connoissances al^straites, plutôt un certain discernement pour connoître les hommes que la capacité de les former ;

Qu'on apprenoit à connoître les hommes en se communiquant à eux, comme on apprend toute autre chose; qu'il est très incommode pour les défauts et pour les vices de se cacher toujours; que la plupart des hommes ont une enveloppe , mais qu'elle tient et serre si peu, qu'il est très difficile que quelque côté ne vienne à se découvrir.

Arsace ne parloit jamais des affaires qu'il pouvoit avoir avec les étrangers; mais il aimoit à s'entretenir de celles de l'intérieur de son royaume , parce que c'étoit le seul moyen de le bien con-

noître ; et là dessus il disoit qu'un bon prince devoit être secret, mais qu'il pouvoit quelquefois l'être trop.

Il disoit qu'il sentoit en lui-même qu'il étoit un bon roi ; qu'il étoit doux , affable , humain ; qu'il aimoit la gloire, qu'il aimoit ses sujets; que cependant si, avec ces belles qualités, il ne s'étoit gravé dans l'esprit les grands principes de gouvernement, il seroit arrivé la chose du monde la plus triste , que ses sujets auroient eu un bon roi, et qu'ils auroient peu joui de ce bonheur, et que ce beau présent de la Providence auroit ét« en quelque sorte inutile pour eux.

Celui qui croit trouver le bonheur sur le trône se trompe , disoit Arsace; on n'y a que le bonheur qu'on y a porté , et souvent même on y risque ce bonheur que l'on a porté. Si donc les dieux, ajoutoit-il , n'ont pas fait le commandement pour le bonheur de ceux qui commandent , il faut qu'ils l'aient fait pour le bonheur de ceux qui obéissent.

Arsace savoit donner, parce qu'il savoit refuser.

Souvent , disoit-il , quatre villages ne suffisent pas pour faire un don à un grand seigneur prêt à devenir misérable , ou à un misérable prêt à devenir grand seigneur. Je puis bien enrichir la pauvreté d'état, mais il m'est impossible d'enrichir la pauvreté de luxe.

Arsace étoit plus curieux d'entrer dans les chaumières que dans les palais de ses grands.

C'est là que je trouve mes vrais conseillers. Là je me ressouviens de ce que mon palais me fait oublier. Ils me disent leurs besoins. Ce sont les petits malheurs de chacun qui composent le malheur général. Je m'instruis de tous ces malheurs, qui tous ensemble pourroient former le mien.

C'est dans ces chaumières que je vois ces objets tristes qui font toujours les délices de ceux qui peuvent les faire changer, et qui me font connoître que je puis devenir un plus grand prince que je ne suis. J'y vois la joie succéder aux larmes; au lieu que dans mon palais je ne puis guère voir que les larmes succéder à la joie.

On lui dit un jour que dans quelques réjouissances publiques des farceurs avoient chanté ses louanges.

Savez-vous bien, dit-il, pourquoi je permets à ces gens-là de me louer ? C'est afin de me faire mépriser la flatterie, et de la rendre vile à tous les gens de bien. J'ai un si grand pouvoir , qu'il sera toujours naturel de chercher à me plaire. J'espère bien que les dieux ne permettront point que la flatterie me plaise jamais. Pour vous, mes amis . dites-moi la vérité ; c'est la seule chose du monde que je désire , parce que c'est la seule chose du monde qui puisse me manquer.

Ce qui avoit troublé la fin du règne d'Artamène, c'est que dans sa jeunesse il avoit conquis quelques petits peuples voisins, situés entre la Médie et la Bactriane. Ils étoient ses alliés, il voulut les avoir pour sujets, il les eut pour ennemis ; et comme ils habitoient les montagnes , ils ne furent jamais bien assujétis; au contraire, les Mèdes se servoient d'eux pour troubler le royaume : de sorte que le conquérant avoit beaucoup affoibli le monarque, et que, lorsqu'Arsace monta sur le trône, ces peuples étoient encore peu affectionnés. Bientôt les Mèdes les firent révolter. Arsace vola, et les soumit. Il fit assembler la nation , et parla ainsi :

« Je sais que vous souffrez impatiemment la « domination des Bactriens : je n'en suis point « surpris. Vous aimez vos anciens rois qui vous « ont comblés de bienfaits. C'est à moi à faire en « sorte, par ma modération et par ma justice, « que vous me regardiez comme le vrai successeur « de ceux que vous avez tant aimés. »

Il fit venir les deux chefs les plus dangereux de la révolte, et dit au peuple:

a Je les fais mener devant vous pour que vous a les jugiez vous-mêmes. »

Chacun en les condamnant chercha à se justifier.

« Connoissez , leur dit-il , le bonheur que vous « avez de vivre sous im roi qui n'a point de passion

a lorsqu'il punit, et qui n'en met que quand il « récompense; qui croit que la gloire de vaincre « n'est que l'effet du sort , et qu'il ne tient que de « lui-même celle de pardonner.

« Vous vivrez heureux sous mon empire , et « vous garderez vos usages et vos lois. Oubliez que « je vous ai vaincus par les armes, et ne le soyez « que par mon affection. »

Toute la nation vint rendre grâces à Arsace de sa clémence et de la paix. Des vieillards portoient la parole. Le premier parla ainsi :

« Je crois voir ces grands arbres qui font l'orne- « ment de notre contrée. Tu en es la tige, et nous « en sommes les feuilles ; elles couvriront les race cines des ardeurs du soleil. »

Le second lui dit :

« Tu avois à demander aux dieux que nos mon- « tagnes s'abaissassent , pour qu'elles ne pussent « pas nous défendre contre toi. Demande-leur au- « jourd'hui qu'elles s'élèvent jusqu'aux nues, pour « qu'elles puissent mieux te défendre contre tes « ennemis. »

Le troisième dit ensuite :

cf Regarde le fleuve qui traverse notre contrée ; « là où il est impétueux et rapide, après avoir tout « renversé , il se dissipe et se divise au point que a les femmes le traversent à pied. Mais si tu le « regardes dans les lieux où il est doux et tran-

ARSACE ET ISMÉME. 337

« quille , il grossit lentement ses eaux , il est res- « pecté des nations, et il arrête les armées.»

Depuis ce temps ces peuples furent les plus fidèles sujets de la Bactriane.

Cependant le roi de Médie apprit qu'Arsace régnoit dans la Bactriane. Le souvenir de l'affront qu'il avoit reçu se réveilla dans son cœur. Il avoit résolu de lui faire la guerre. Il demanda le secours du roi d'Hircanie.

« Joignez-vous avec moi, lui écrivit-il; poursui- « vons une vengeance commune. Le ciel vous des- « tinoit la reine de Bactriane ; un de mes sujets « vous l'a ravie : venez la conquérir. »

Le roi d'Hircanie lui fit cette réponse :

« Je serois aujourd'hui en servitude chez les « Bactriens si je n'avois trouvé des ennemis géné- « reux. Je rends grâces au ciel de ce qu'il a voulu « que mon règne commençât par des malheurs. « L'adversité est notre mère ; la prospérité n'est « que notre marâtre. Vous me proposez des que- K relies qui ne sont pas celles des rois. Laissons « jouir le roi et la reine de Bactriane du bonheur « de se plaire et de s'aimer. »

MOATESQIIIEU.

Lorsqu Alexandre eut détruit l'empire des Perses, il voulut que l'on crût qu'il étoit fils de Jupiter. Les Macédoniens étoient indignés de voir ce prince rougir d'avoir Philippe pour père : leur mécontentement s'accrut lorsqu'ils lui virent prendre les moeurs, les habits, et les manières des Perses j et ils se reprochoient tous d'avoir tant fait pour un homme qui commençoit à les mépriser. Mais on murmuroit dans l'armée, et on ne parloit pas.

Un philosophe nommé Callisthène avoit suivi le roi dans son expédition. Un jour qu'il le salua à la manière des Grecs : « D'où vient, lui dit « Alexandre , que tu ne m'adores pas? » « Seigneur, « lui dit Callisthène, vous êtes chef de deux na- « tions ; l'une , esclave avant que vous l'eussiez « soumise , ne l'est pas moins depuis que vous «l'avez vaincue; Vautre, libre avant qu'elle vous « servît à remporter tant de victoires , l'est encore M depuis que vous les avez remportées. Je suis « Grec , seigneur, et ce nom vous l'avez élevé si « haut que , sans vous faire tort , il ne nous est « plus permis de l'avilir. »

Les vices d'Alexandre étoient extrêmes comme

ses vertus : il étoit terrible dans sa colère ; elle le rendoit cruel. Il fit couper les pieds , le nez et les oreilles à Callisthène , ordonna qu'on le mît dans une cage de fer, et le fit porter ainsi à la suite de l'armée.

J'aimois Callisthène ; et de tout temps , lorsque mes occupations me laissoient quelques heures de loisir, je les avois employées à l'écouter : et si j'ai de l'amour pour la vertu , je le dois aux impressions que ses discours faisoient sur moi. Tallai le voir. « Je vous salue, lui dis-je, illustre malheu- « reux , que je vois dans une cage de fer, comme « on enferme une bête sauvage, pour avoir été le « seul homme de l'armée. »

« Lysimaque, me dit-il , quand je suis dans une ce situation qui demande de la force et du courage , « il me semble que je me trouve presque à ma cf place. En vérité , si les dieux ne m'avoient mis « sur la terre que pour y mener une vie volup- « tueuse , je croirois qu'ils m'auroient donné en « vain une ame grande et immortelle. Jouir des « plaisirs des sens est une chose dont tous les « hommes sont aisément capables ; et si les dieux « ne nous ont faits que pour cela , ils ont fait un « ouvrage plus parfait qu'ils n'ont voulu , et ils ont ce plus exécuté qu'entrepris. Ce n'est pas , ajouta- « t-il, que je sois insensible; vous ne me faites que « trop voir que je ne le suis pas. Quand vous êtes

LYSIMAQTJE. 343

« venu à moi, j'ai trouvé d'abord quelque plaisir à « vous voir faire une action de courage ; mais , au « nom des dieux, que ce soit pour la dernière « fois. Laissez-moi soutenir mes malheurs, et « n'ayez point la cruauté d'y joindre encore les M vôtres. »

« Callisthene, lui dis-je , je vous verrai tous les « jours. Si le roi vous voyoit abandonné des gens « vertueux, il n'auroit plus de remords, il com- « menceroit à croire que vous êtes coupable. Ah ! « j'espère qu'il ne jouira pas du plaisir de voir « que ses châtiments me feront abandonner un a ami. »

Un jour Callisthene me dit : « Les dieux im- « mortels m'ont consolé, et depuis ce temps je sens « en moi quelque chose de divin qui m'a ôté le « sentiment de mes peines. J'ai vu en songe le « grand Jupiter. Vous étiez auprès de lui ; vous « aviez un sceptre à la main et un bandeau royal « sur le front. Il vous a montré à moi, et m'a dit : « Il te rendra plus heureux. L'émotion où j'étois « m'a réveillé. Je me suis trouvé les mains élevées « au ciel , et faisant des efforts pour dire : Grand « Jupiter, si Lysimaque doit régner, fais qu'il règne « avec justice. Lysimaque , vous régnerez ; croyez « un homme qui doit être agréable aux dieux, « puisqu'il souffre pour la vertu. »

Cependant Alexandre, ayant appris que je res-

pectois la misère de Callisthène , que j'allois le voir, et que j'osois le plaindre, il entra dans une nouvelle fureur : « Ya, dit-il, combattre contre « les lions , malheureux qui te plais tant à vivre « avec les bétes féroces. » On différa mon supplice pour le faire servir de spectacle à plus de gens.

Le jour qui le précéda j'écrivis ces mots à Callisthène : « Je vais mourir. Toutes les idées que « vous m'aviez données de ma future grandeur « se sont évanouies de mon esprit. J'aurois sou- « haité d'adoucir les maux d'un homme tel que « vous. »

Prexape, à qui je m'étois confié, m'apporta cette réponse : « Lysimaque, si les dieux ont ré- « solu que vous régniez, Alexandre ne peut pas cf vous ôter la vie ; car les hommes ne résistent pas « à la volonté des dieux. »

Cette lettre m'encouragea; et, faisant réflexion que les hommes les plus heureux et les plus malheureux sont également environnés de la main divine , je résolus de me conduire , non pas par mes espérances , mais par mon courage , et de défendre jusqu'à la fin une vie sur laquelle il yavoit de si grandes promesses.

On me mena dans la carrière. Il y avoit autour de moi un peuple immense qui venoit être témoin de mon courage ou de ma frayeur. On me lâcha

un lion. J'avois plié mon manteau autour de mon bras : je lui présentai ce bras; il voulut le dévorer; je lui saisis la langue, la lui arrachai, et le jetai à mes pieds.

Alexandre aimoit naturellement les actions courageuses : il admira ma résolution ; et ce moment fut celui du retour de sa grande ame.

Il me fit appeler, et me tendant la main : « Lysi- « maque, me dit-il, je te rends mon amitié, rends- « moi la tienne. Ma colère n'a servi qu'à te faire « faire une action qui manque à la vie d'Alexandre. »

Je reçus les grâces du roi ; j'adorai les décrets des dieux, et j'attendois leurs promesses sans les rechercher ni les fuir. Alexandre mourut, et toutes les nations furent sans maître. Les fils du roi étoient dans l'enfance; son frère Aridée n'en étoit jamais sorti ; Olympias n'avoit que la hardiesse des âmes foibles, et tout ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage; Roxane, Eurydice, Statyre, étoient perdues dans la douleur. Tout le monde , dans le palais, savoit gémir, et personne ne savoit régner. Les capitaines d'Alexandre levèrent donc les yeux sur son trône; mais l'ambition de chacun fut contenue par l'ambition de tous. Nous partageâmes l'empire, et chacun de nous crut avoir partagé le prix de ses fatigues.

Le sort me fit roi d'Asie : et à présent que je suis tout , j'ai plus besoin que jamais des leçons

de Callisthène. Sa joie m'annonce que j'ai fait quel que bonne action , et ses soupirs me disent que j'ai quelque mal à réparer. Je le trouve entre mon peuple et moi.

Je suis le roi d'un peuple qui m'aime : les pères de famille espèrent la longueur de ma vie comme celle de leurs enfants ; les enfants craignent de me perdre comme ils craignent de perdre leur père. Mes sujets sont heureux, et je le suis.

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