‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 39 sur 129 · CHAPITRE VIII. n · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. n

donner tant d'amour, il ne Favoit pas : il chercha donc à abaisser le consulat , à avoir des magistrats plébéiens , et à partager avec les nobles les magistratures curules. Les patriciens furent forcés de lui accorder tout ce qu'il demanda ; car dans une ville où la pauvreté étoit la vertu publique , où les richesses , cette voie sourde pour acquérir la puissance , étoient méprisées , la naissance et les dignités ne pouvoient pas donner de grands avantages. La puissance devoit donc revenir au plus grand nombre , et l'aristocratie se changer peu à peu en un état populaire.

Ceux qui obéissent à un roi sont moins tourmentés d'envie et de jalousie que ceux qui vivent dans une aristocratie héréditaire. Le prince est si loin de ses sujets, qu'il n'en est presque pas vu; et il est si fort au dessus d'eux , qu'ils ne peuvent imaginer aucun rapport qui puisse les choquer : mais les nobles qui gouvernent sont sous les yeux de tous , et ne sont pas si élevés , que des comparaisons odieuses ne se fassent sans cesse : aussi a-t-on vu de tout temps , et le voit-on encore , le peuple détester les sénateurs. Les républiques où la naissance ne donne aucune part au gouvernement sont à cet égard les plus heureuses; car le peuple peut moins envier une autorité qu'il donne à qui il veut, et qu'il reprend à sa fantaisie.

Le peuple , mécontent des patriciens , se retiia

sur le Mont-Sacré : on lui envoya des députés qui l'apaisèrent; et, comme chacun se promit secours l'un à l'autre en cas que les patriciens ne tinssent pas les paroles données % ce qui eût causé à tous les instants des séditions , et auroit troublé toutes les fonctions des magistrats, on jugea qu'il valoit mieux créer une magistrature qui pût empêcher les injustices faites à un plébéien ^. Mais, par une maladie éternelle des hommes , les plébéiens , qui avoient obtenu des tribuns pour se défendre, s'en servirent pour attaquer ; ils enlevèrent peu à peu toutes les prérogatives des patriciens : cela produisit des contestations continuelles. Le peuple étoit soutenu, ou plutôt animé, par ses tribuns; et les patriciens étoient défendus par le sénat, qui étoit presque tout composé de patriciens , qui étoit plus porté pour les maximes anciennes, et qui craignoit que la populace n'élevât à la tyrannie quelque tribun.

Le peuple employoit pour lui ses propres forces et sa supériorité dans les suffrages, ses refus d'aller à la guerre , ses menaces de se retirer, la partialité de ses lois, enfin ses jugements contre ceux qui lui avoient fait trop de résistance. Le sénat se défendoit par sa sagesse , sa justice , et l'amour qu'il inspiroit pour la patrie; par ses bienfaits, et une

' Zonaras, liv. ii.

* Origine des tribuns du peuple.

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