SCÈNE IIL PLACIDE, THÉODORE
THEODORIB.
Quoi ! vous chassez Paulin, et vous craignez ses yeux. Vous qui ne craignez pas la colère des cieux !
PLACIDE
Redoublez vos mépris, mais bannissez des craintes Qui portent 'à mon cœur de plus rudes atteintes; Ils sont encor plus doux que les indignités Qu'imputent vos frayeurs à mes témérités ; Et ce n'est pas contre eux que mon âme s'irrite. Je sais qu'ils font justice à mon peu de mérite : Et lorsque vous pouviez jouir de vos dédains, * Si j'osois les nommer quelquefois inhumains, Je les justifiois dedans ma conscience , Et je n'attondois rien que de ma patience ,
1 Voilà comme Corneille parle d'amour quand il n'est pas guidé par Guillem de'Gastro , et quand il n'a que l'amour à faire parler : c'est le style des romans de son temps ; c'est le style de ses comédies. Rien n'est plus insipide , plus bourgeois , plus dégoûtant que le langage purement amoureus , qui a déshonoré toujours lethéâtre fratiçais : Raciûe , au moins, par la pureté de sa diction , par l'harmonie des vers , par le choix des mots , par un style aussi soigné que natarel , ennoblit un peu ce petit genre y et réchauffe la froideur de
i86 THÉODORE.
Sans que pour ces grandeurs, qui font tant de jaloux ,
Je me sois jamais cru moins indigne de vous*
Aussi ne pensez pas que je vous importune
De payer mon amour , ou de voir ma fortune :
Je ne demande pas un bien qui leur soit dû ;
Mais je viens pour vous rendre un bien presque perdu,
Encor le même amant qu'une rigueur si dure
A toujours vu brûler et souffrir sans murmure ,
Qui plaint du sexe en vous les respects violés.
Votre libérateur enfin, si vous voulez.
THEODORi:.
Pardonnez donc , seigneur , à la première idée Qu'a jeté dans mon âme une peur mal fondée.
De mille objets d'horreur mon esprit combattu Auroit tout soupçonné de la piême vertu.
Dans un péril si proche, et si grand pour ma gloire, Comme je dois tout craindre , aussi je puis tout croire ; Et mon honneur timide entre tant d'ennemis.
Sur les ordres du père a mal jugé du fils.
Je vois, grâces au cie| , par un effet contraire. Que la vertu du fils soutient celle du père , Qu'elle ranime en lui la raison qui mouroit, Qu'elle rappelle en lui l'honneur qui s'égaroit ;
ce langage. Je ne parle pas ici de cet amour passionné , furieux, ter^ rible , qui entre si bien dans la vraie tragédie ; je parle des déclarations d'Antiochus , de Xiplurès , de Fbarnaco > d'Hippoljrte ; je parle des scènes de coquetterie ; je parle de ces amours , plus propres à l'idylle et à la comédie qu'à la tragédie , dont il a seul soutenu la faiblesse^ par le cbarme de la poésie , et par des sentimens vrais et délicats , inconnus à tout autre qu'à lui.