ACTE I, SCÈNE II
Vous pouvez, comme lui, me rendre un bon office. *
Dans l'état où je suis, triste , et plein de souci ^ * Si j'espère beaucoup , je crains beaucoup aussi. Un seul mot aujourd'hui, maître de ma fortune, M'ôte ou donne à jamais le sceptre et Rodogune^ ^ Et de tous les mortels ce secret révélé Me rend le plus content ou le plus désolé. ^ Je vois dans le hasard tous les biens que j*espère , * Et ne puis être heureux sans le malheur d'un frère, Mais d'un frère si cher , qu'une sainte amitié Fait sûr moi de ses maux rejaillir la moitié* Donc pour moins hasarder j'aime mieux moins prétendre;^
* Bon office. Jamais ce mot familier ne doit entrer dans le ityle tragique.
• Plein de souci, n'est pas assez noble.
^ n vaudrait mieux qu'un sût déjà qui est Rodogome. U est encore plus important de faire connaître tout d'un coup les personnages auxquels on doit s'intéresser , que les événemens passés avant l'action.
4 n semble par la phrase que ce secret ait été révélé par tous les mortels. On n'insiste ici sar ces petites fautes que pour faire voir aux jeunes auteurs quelle attention demande l'art des vers.
^ Est impropre et louche, yoir dans le hasard ne signifie pas^ Mon' bien est au hasard, mon bien est hasardé : cette expression n'est pas française.
6 Donc ne doit presque jamais entrer dans un vers , encore moins le commencer. Quoi donc se dit très bien 1 parce qnelAsjrllAbe quoi adoucit la dureté de la syllabe donc.
Racine a dit :
Je suis donc un témoin de leur peu de puissance. Mais remarquez que ce mot est glissé dans le vers , et que sa ra-*
Et^pour rompre le coup que mon cœur n'ose attendre, ^ Lui cédant de deux biens le plus brillant aux yeux, Afassurer de celui qui m'est plus précieux : * Heureux si , sans attendre un fêcheux droit d'aînesse , Pour un trône incertain f en obtiens la princesse , ' Et puis par ce partage épargner les soupirs ^
desse est adoucie par la voyelle qai le suit. Peu de nos auteurs ont sa employer cet enchaînement harmonieux de voyelles et de consonnes. Les vers les mieux penses et les plus exacts rebutent quelquefois : on en ignore la raison ; elle vient du défaut d'harmonie.
' J'ai déjà remarqué qu'on ne rompt point un coup ; on le pare , on le détourne, on l'affaiblit, on le repoasse; de plus, on prononce ces mots comme rompre le cou; il faut éviter cette équivoque. Si l'expression rompre un coup est prise des jeux, comme, par exemple , du jeu de dés , où Ton dit , rompre le coup , quand on arrête les dés de son adversaire , cette figure alors est indigne du style noble.
* On est étonné d'abord qu'un prince cède un trône pour avoir une femme. Celte seule idée fit tomber Pert?tarile , qui redemandait sa propre épouse , et dont la vertu pouvait excuser cette faiblesse. Mais , dans Pertharile , cette cession est la catastrophe : ici elle commence la pièce. Antiochus est déterminé par son amitié' pour son frère Séleacus, ainsi que par son amour pour Rodogune. Ce qui déplaît dans Pertharite ne déplaît pas ici. Tout dépend des circonstances où l'auteur sait mettre ses personnages. Peut-être eût-il fallu qu'ÂntiochuB eût paru éperdument amoureux, et qu'on s'intéressât déjà à sa passion , pour qu'on excusât davantage ce début par lequel il renonce au trône.
S Le mot propre au dernier hémistiche du 'premier vers est incertain, car ce droit. d'ainesse n'est ^oinX fâcheux pour celui qui aura le trône et Rodogune : fâcheux ,à*tLiS\.eaTs y n'est pas noble.
4 n faut absolument, Et si je puis épargner des soupirs : on dit bien^'^ vous épargne des soupirs; mais on ne peut àixQJ* épargne des soupirs , comme on dit J'épargne de f argent.