‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 20 sur 240 · ACTE II, SCÈNE L 4i · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE L 4i

Il est riche , et de plus il demeure à Paris , Où des dames ^ dit-on , est lé Trai paradis ; Et , ce qui vaut bien mieux que toutes ces richesses , Les maris y sont bons , et les femmes maîtresses. Je TOUS le dis encor , je m'y passerois bien ; Et si j'étois son fait ^ il seroit fort le mien.

MÉLISSE

Tu n'es pas dégoûtée. Enfin ^ Lyse, sans rire. C'est un homme bien fait?

LYSE

Plus que je ne puis dire.

MÉLISSE

 sa lettre il paroit qu'il a beaucoup d'esprit ; Mais, dis-moi, parle-t-il aussi bien qu'il écrit?

Pour lui faire en discours montrer son éloquence U lui faudroit des gens de plus de conséquence ; C'est à vous d'éprouver ce que vous demandez.

MÉLISSE

Et^e croit-il de moi?

LYSE

Ce que vous lui mandez ; Que vous l'avez tantôt vu par votre fenêtre ,

naanceB : on n'y parvint que fort tard, quand le goût éparé de la coar de Ixinia XIV, l'esprit de Racine et la critique de Boileau eurent enfin posé ces bornes , qu'il était si difficile de connaître , et qu'il est si aisé de passer. On doit avouer que c'est un mérite qui ne fat guère connu qu'en France : l'amour n'a été traité sur aucun tliéâtre comme il doit l'être ; les auteurs tragiques de toutes les autres nations ont toujours fait parler leurs amans en poètes.

42 LA SUITE DU MENTEUtL

Que vous l'aimez déjà.

JHELISSE.

Cela pourrok bien être.

LTSC.

Sans FavoÎT jamais Ta?

J'écris bien sans le voir.

LYSE

Mais vous suivez d'un frère un absolu pouvoir ^ ' Qui f vous ayant conté par quel bonheur étrange Il s'est mis à couvert de la mort de Florange , Se sert de cette feinte , en cachant votre nom , Pour lui donner secours dedans cette prison.

L'y voyant en sa place , il fait ce qu'il doit faire.

MELISSE.

Je n'écrivois tantôt qu'à dessein de lui plaire. Mais^ Lyse^ maintenant j'ai pitié de l'ennui D'un homme si bien fait qui souffre pour autrui ; Et, par quelques motifs que je vienne d'écrire. Il est de mon honneur de ne m'en pas dédire.

La lettre est de ma main , elle parle d'amour : S'il ne sait qui je suis, il peut l'apprendre uti jour. Un tel gage m'oblige à lui tenir parole :

Ce qu'on met par écrit passe une amour frivole. Puisqu'il a du mérite, on ne m'en peut blâmer; Et je lui dois mon cœur , s'il daigne l'estimer. Je m'en forme en idée une image si rare ,

• Cela jnstiBe entièrement le procédé de Mélisse ; cela rend son rôle iatéressant ; tout annonce jusqu'ici une pièce parfaite pour la conduite; nous ne parlons point des fautes de style.

ACTTE II, SCÈNE I. 43

Qu'eUe pourroit gagner l'âme la plus barbare ; L'amour en est le peintre ^ et ton rapport flatteur En fournit les couleurs à ce doux enchanteur.

LYSE

Tout comme vous l'aimez vous verrez qu'il vous aime î Si vous TOUS engagez , il s'engage de même , Et se forme de vous un tableau si parÊtit , Que c'est lettre pour lettre, et portrait pour portrait. Il faut que votre amour plaisanmaent s'oitretienne; Il sera votre idée , et vous serez la sienne. L'alliance est mignarde; et cette noii^eauté. Surtout dans une lettre, aura grande beauté, Quand vous y souscrirez pour Dorante ou Mélisse, (c Votre très humble idée à vous rendre service. »

Vous vous moquez, madame; et, loin d'j consentir. Vous n'en parlez ainsi que pour vous divertir.

MELISSE.

Je ne me moque point.

LYSE

Et que fera, madame.

Cet autre cavalier dont vous possédez l'âme.

Votre amant?

MELISSE.

Qui?

LYSE

Philiste.

MELISSE.

Ah ! ne présume pas Que son cœur soit sensible au peu que j'ai d'appas; Il fait mine d'aimer, mais sa galanterie

N'est qu'on amusement^ et qu'une raillerie.

LYSE

U est riche , et parent des premiers de Lyon.

MElilSSE.

Et c'est ce qui le porte à plus d'ambition.

S'il me voit quelquefois , c'est comme par surprise;

Dans ses civilités on diroit qu'il méprise ^

Qu'un seul mot de sa bouche est un rare bonheur^

Et qu'un de ses regards est un excès d'honneur.

L'amour même d'un roi me seroit importune ,

S'il falloit la tenir à si haute fortune.

La sienne est un trésor qu'il fait bien d'épargner ;

L'avantage est trop grand, j'y pourrois trop gagner.

U n'entre point chez nous ; et , quand il me rencontre ,

Il semble qu'avec peine à mes yeux il se montre ,

Et prend l'occasion avec une froideur

Qui craint en me parlant d'abaisser sa grandeur.

Peut-être il est timide , et n'ose davantage.

MELISSE.

S'il craint , c'est que l'amour trop avant ne l'engage. Il voit souvent mon frère , et ne parle de rien.

LYSE

Mais vous le recevez , ce me semble , assez bien.

MÉLISSE

Comme je ne suis pas en amour des plus fines , Faute d'autre j'en souffre , et je lui rends ses mines ; Mais je commence à voir que de tels cajoleurs Ne font qu'efifaroucher les partis les meilleurs , Et ne dois plus souffrir qu'avec cette grimace

Page 1