‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 236 sur 240 · ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IV

C L É O P A T R £ ^ prenant la coape.

Je le ferai moi-même. Eh bien ! redoutez-vous Quelque sinistre elFet encor de mon courroux? J'ai soufiFert cet outrage avecque patience.

ANTIOCHUS, prenant la coupe de Cléopâtre après qu'elle a bu.

Pardonnez-lui, madame, un peu de défiance:

Comme vous l'accusez , elle fait son effort A rejeter sur vous l'horreur de cette mort; Et soit amour pour moi , soit adresse pour elle , * Ce soin la fait parottre un peu moins criminelle. Pour moi, qui ne vois rien, dans le trouble où je suis, Qu'un gouffre de malheurs, qu'un abîme d'ennuis. Attendant qu'en plein jour ces vérités paroissent. J'en laisse la vengeance aux dieux qui les connoissent , Et vais, sans plus tarder....

RODOCUNE.

Seigneur, voyez ses yeux Déjà tout égarés, troublés, et furieux , Cette affreuse sueur qui court sur son visage. Cette gorge qui s'enfle. Ah ! bons dieux ! quelle rage ! Pour vous perdre appès eEe, elle a/* voulu périr.

ANTIOCHUS, rendant la coupe à Laonice.

N'importe , elle est ma mère, il faut la secourir.

CLÉOPATRE

Va , lu me veux en vain rappeler à la vie ;

Ma haine est trop fidèle , et m'a trop bien servie :

1 SoU adresse pour elle n'est pas français ; on ne peut dire , /ai de V adresse pour moi : il fallait peut-être dire , soit intérêt pour elle.

4oo RODOGUNË.

Elle a paru trop tôt pour, te perdre avec moiî

C'est le seul déplaisir qu'en mourant je reçoi :

Mais j'ai cette douceur dedans cette disgrâce

De ne voir point régner ma rivale en ma place. '

Règne ; de crime en crime enfin te voilà roi.

Je t'ai défait d'un père , et d'un frère ^ et de moi :

Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes ,

Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes !

Puissiez-vous ne trouver dedans votre union

Qu'horreur, que jalousie, et que confusion !

Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,

Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !

1 Disgrâce parait un mot trop faible dans une ayenture si effroyable ; Toîlà ce que la nécessité de la rime entraîne : dans ces occasions , il faut changer les deux rimes.

Après ces vers , Corneille en avait ajouté huit autres qui ne se trouvent aujourd'hui dans aucune édition connue ; Les voici :

Je nVimois que le tr^ne , et de son droit douteux Tespérois faire an don fatal à tous les deux, Détruire l'an par Taatre, et régner en Syrie Plutôt par vos fureurs que par ma barbarie. Séleocus, avec toi trop fortement uni, Ne ma point écoutée, et je Ten ai puni.

J*ai cru par ce poison en faire autant du reste ; Mais sa force trop prompte à moi seule est funeste. Règne ; de crime en crime , etc. ^

Corneille supprima ces vers avec grande raison : une femme empoisonnée et mourante n'a pas le temps d'entrer dans ces détails; et une femme aussi forcenée que CléopAtre ne rend point compte ainsi à 9eB ennemis. Les comédiens de Paris ont rétabli ces vers , pour avoir le mérite de réciter quelques vers que personne ne connaissait. La singularité les a plus déterminés que le goût. Ds se donnent trop

Page 1