PAUL ET VIRGINIE
Il y a près d'un siècle qu'un vaisseau de la compagnie des Indes se perdit sur les attérages de l'Ile-de-France; du nombreux équipage qui le montait , neuf hommes seuls se sauvèrent , et firent séparément au tribunal de la colonie le récit de leur naufrage. Le commandant de l'île Bourbon a récemment découvert cette procédure dans la poussière d'un greffe, et s'est empressé de la faire parvenir en Europe , où l'autorité lui a aussitôt donné place dans son journal des Annales maritimes. On s'étonne sans doute qu'après tant d'années l'attention publique soit ainsi appelée sur un accident malheureusement trop commun. Mais ce bâtiment naufragé se nommait le Saint-Géran , et c'est sur le Saint-Géran que M. Bernardin de Saint-
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Pierre a placé la mort sublime et touchante de Virginie. Tel est le privilège des muses, qu'elles charment tout ce qu'elles touchent; les choses aussi bien que les hommes acquièrent de leur adoption une valeur extraordinaire : dès que les peuples aperçoivent cette vérité, c'est un signe certain qu'ils commencent à se lasser de la barbarie.
Mais, s'il arrive quelquefois au génie d'ennoblir des circonstances vulgaires, souvent aussi, par un juste échange, des faits obscurs fournissent au génie des inspirations inattendues. N'est-ce pas à un mystère joué sur des tréteaux italiens que Milton, voyageur, dut la première idée de son Paradis perdu? N'est-ce pas dans les conversations d'un vieillard que le jeune Arouet conçut la Henriade? Toujours quelque chose de réel se tient sous l'enveloppe des fables; et l'imagination la plus folle en apparence a eu besoin, comme l'oiseau, de toucher la terre pour prendre son essor.
Sans doute il n'y a pas lieu de comparer la pastorale de Paul et Virginie avec les grandes compositions que je viens de citer; mais ce petit ouvrage n'en est pas moins le chef-d'œuvre d'un habile écrivain. M. de Saint-Pierre eut la bonne fortune qu'un auteur doit le plus envier ; il rencontra un sujet constitué de telle sorte, qu'il n'y pouvait ni porter ses défauts , ni abuser de ses
talens. Les parties faibles de cet écrivain , comme la politique, les sciences exactes et la dialectique , en sont naturellement exclues ; tandis que la morale f la sensibilité et la magnificence des descriptions s'y contiennent et s'y fortifient l'une par l'autre dans les dimensions d'un cadre étroit , d'où l'instruction sort sans rêveries , le pathétique sans puérilité , et le coloris sans confusion. Le succès devait couronner un livre qui est le résultat d'une harmonie si parfaite entre l'auteur et l'ouvrage ; aussi est-il traduit et relu sans cesse dans toutes les langues qui se parlent en Europe. Le romancier a si bien empreint ses tableaux de vie et de vérité, que nulle part Paul et sa sœur Virginie, madame La Tour, Marguerite , le nègre Domingo et le vieillard de l'Ile-de-France , ne sont des inconnus ni des indifférens ; et , si le temps devait un jour emporter les langues vivantes , ne doutons pas que Paul et Virginie , aussi heureux que Daphnis et Chloé , ne retrouvassent des amis, des lecteurs et des larmes dans les dialectes et les peuples qui couvriraient alors la terre.
Je n'ai pas rappelé sans dessein le roman de Daphnis et Chloé , et plus d'une fois j'ai regretté que la pastorale de Longus et celle de Bernardin de Saint-Pierre ne fussent pas réunies dans le même volume. Le parallèle de ces deux ouvrages, où une situation semblable a été traitée à quinze
siècles de distance J présente à l'œil du philosophe le contraste le plus vif et le plus vrai des mœurs, des croyances et de l'état des sociétés à deux époques si éloignées. Avec les petits pâtres de Mytilène , je vois la naïve ignorance, les jeux folâtres , -les désirs de l'instinct , les joies naturelles , et un bonheur facile, donné et reçu sans remords , comme le ruisseau de leur prairie qui coule sans art et sans obstacle : chez le couple intéressant de la colonie française, j'admire la franchise, l'innocence, la tendresse, les soins délicats, le devoir, les sacrifices, la bonté aux prises avec l'opinion , la vertu baignée de larmes, et la douleur ne se reposant que dans la tombe. Ce qui est simple dans le tableau antique devient pur dans le moderne ; et si le premier émeut les sens et fait rêver l'imagination, le second exalte l'ame et touche le cceur. Mais ces deux compositions, si différentes dans leur partie morale, offrent, dans leur merveilleux et dans leurs ornemens, une autre opposition d'autant plus singulière, qu'elle est presque en sens inverse de la première. Longus, prodiguant les détails mythologiques et l'intervention des dieux , a semé dans son œuvre beaucoup de religion et fort peu de pudeur; tandis que la plume si chaste de M. de Saint-Pierre, laissant de côté les influences supérieures, et ne s'adressant qu'aux puissances physiques de la nature , passe en revue
dans un style admirable les phénomènes de la région équatoriale. Les divinités du rhéteur grec ne sont plus que les météores de l'écrivain français. A cette transmutation du polythéisme en histoire naturelle, nous reconnaissons la victoire de l'esprit humain sur l'antiquité. Le dogme a divinisé la morale, et le télescope a dépeuplé l'Olympe.
M. de Saint-Pierre, ami et disciple de Rousseau , se plut à laisser douter que sa pastorale fut une fiction , ainsi que son maître en avait usé pour la Nouvelle Hèloïse. Mais le témoignage des habitans de l'Ile-de-France ayant protesté contre l'existence de la famille qu'il avait imaginée, il se retrancha, dans une dernière préface, à dire que la catastrophe en était véritable. Pour peu , en effet , qu'on étudie l'économie de sa narration , on reconnaît bientôt que le naufrage en est le pivot, et que les faits antérieurs sont un artifice pour rendre ce dénouement plus douloureux. On peut d'autant moins en douter, que l'enchaînement de descriptions, de circonstances et d'épisodes qui précèdent le départ de Virginie pour l'Europe se compose de plusieurs sujets d'origines diverses (i), que l'au-
(1) Ainsi l'aventure des deuxenfans retrouvés par le chien qui a flairé un de leurs vêtemens était racontée par M. de Crevecœur dans ses Lettres d'un cultivateur américain. Les deux cocotiers qui servent de monument à la naissance de ces en fa ns sont tirés des Jardins de l'abbé Delille. La grâce de
leur a fondus avec un rare talent. Tel a été souvent le secret du génie dans les productions dont l'unité nous frappe le plus; la muse les a formées i comme l'abeille, en butinant au hasard sur mille accidens de la vie humaine.
Venons-en donc au fait principal , au naufrage du vaisseau le Saint-Gèran , que M. de Saint-Pierre a spécialement désigné; et tout curieux que puisse être le parallèle entre la vérité de l'événement et la fiction de l'écrivain , n'y bornons cependant pas notre examen littéraire. Tout ce qu'on peut savoir sur la traversée et sur la perte de ce bâtiment a été consigné dans cinq dépositions faites par les neuf personnes qui échappèrent seules du
l'esclave fugitif obtenue de son maître irrité avait eu lieu en Pologne sous les yeux de M. de Saint-Pierre , et par la générosité d'une femme qu'il aimait. Ce tableau, digne de l'Àlbane, ce groupe riant de Paul et Virginie se défendant ensemble de la pluie, avait été fourni à l'auteur par l'industrie de deux enfans du faubourg Saint-Marceau ? qu'il vit un jour opposer à une averse la jupe de l'un d'eux arrondie en coquille sur leurs deux jolies têtes. Les plaintes d'une éloquence si admirable qu'il met dans la bouche de Paul , après l'embarquement de Virginie, étaient les souvenirs de sa passion, le cri de sa propre douleur, lorsqu'au milieu des fougues de sa jeunesse, l'ordre d'une mère vint arracher de ses bras l'amante qui lui faisait chérir les frimas de Varsovie. Enfin, si Ton compare les faits réunis par son biographe, on reconnaît qu'il a déposé les affections de son cœur jusque dan? la dénomination
naufrage , et parmi lesquelles deux seulement savaient signer leur nom. Attendons-nous à un récit commun et sans art, tel qu'il doit se combiner entre un greffier et des matelots illitérés , deux espèces d'hommes très-propres à dégager le réel du poétique. J'ai mis de l'empressement à connaître cette grossière fidélité de narrations subalternes, que le hasard seul a révélées; car, je l'avouerai, dans les événemens susceptibles d'intérêt, les récits vaniteux des voyageurs me paraissent moins apprêtés pour le triomphe de la vérité que pour la réputation de l'auteur, et les descriptions qu'en font les poètes se nourrissent trop d'hyperbole et de fiction. Les grands traits , saisis dès le principe
des personnages de son roman. L'héroïne porte les deux noms de Virginie La Tour, et ces deux noms lui rappelaient deux jeunesétrangères , ornées de charmes , de candeur et de vertu, dont la main lui fut offerte*, et que sa mauvaise fortune l'obligea seule de refuser : Tune était mademoiselle La Tour, nièce du général Du Bosquet, au service de Russie ; l'autre mademoiselle Virginie Taubenheim , fille d'un régisseur des fermes à Berlin. La dénomination de Paul atteste un emprunt plus singulier. C'est le nom d'un moine franciscain , pour qui Bernardin de Saint -Pierre , encore enfant, s'était pris d'une si vive amitié , qu'on ne put l'en séparer, et qu'il accompagna ce pauvre frère Paul dans une quête au travers de la province de Normandie, préludantpour ainsi dire à ses courses sur les deux hémisphères par la bizarrerie de ce pèlerinage sçraphique.
par les maîtres , se répètent de siècle en siècle parles imitateurs. Les incendies, les pestes, les batailles , les inondations, ont leur programme héréditaire; et tous les élémens savent, pour ainsi dire, d'avance le rôle qu'ils ont à jouer dans un naufrage classique. Tant de monotonie produit la satiété, et il ne faut plus s'étonner si tant d'honnêtes gens vivent parmi nous dans la défiance des phrases et la crainte des vers. Je croirais avoir rendu service, si dansles confidences de matelots dont je vais parler, il se rencontrait quelque chose de neuf et de vrai, digne de plus nobles pinceaux, quelque chose enfin de cette originalité dont, au milieu de sa richesse, notre littérature éprouve singulièrement le besoin. Cette découverte encouragerait les écrivains à ne pas dédaigner les sources obscures où l'on apprend à n'être plus copiste; car si l'art est borné, la nature est inépuisable. Le succès de M. de Saint-Pierre, qui, depuis trente-quatre ans, va toujours grandissant, atteste combien l'observateur indépendant, qui s'adresse sans intermédiaire aux choses réelles , a d'avantages sur l'esprit tout artificiel des écoles qui s'habitue à voir la nature dans les musées , le monde sur le théâtre , et l'homme dans les livres.
Voici le résultat des documens judiciaires, c'està-dire le positif dans toute sa rusticité. Le Saint- Géran , de sept à huit cents tonneaux , partit de
Lorient le i[\ mars 1744; il avait un nombreux équipage, et pour officiers MM. Delamare, capitaine ; Malles, premier lieutenant; Péramont , deuxième lieutenant; Longchamp de Montendre, premier enseigne ; Lair, deuxième enseigne ; le chevalier Boette, enseigne surnuméraire. Il arriva le vingt-deuxième jour à Gorée , et y embarqua vingt nègres et dix négresses, tant yolofs que bambaras. Un jeune homme , appelé Beileval , et se disant chirurgien, déserta la colonie, et s'introduisit furtivement sur le Saint-Gèran. On s'avisa de faire travailler au cabestan un des nègres; mais ce pauvre enfant de la nature se laissa étrangler par le tournevire, et sans doute en mourant prit la mécanique pour une divinité malfaisante.
La navigation fut longue et peu intelligente. Dix hommes étaient morts, et un plus grand nombre gisaient sur les cadres, incapables de tout service, lorsque le bâtiment se trouva, le 17 août, à six lieues de l'Ile-de-France , et reconnut les petites îles qui en signalent l'approche. Le ciel était serein, le soir approchait, et les officiers délibérèrent sur ce qu'il convenait de faire. Le capitaine fut d'avis de profiter du beau clair de lune pour dépasser les îles, et mouillera la grande terre, au lieu appelé le Tombeau ; mais M. Malles , premier lieutenant, combattit cet avis , en alléguant que si on mouillait au lieu indiqué, il ne resterait pas
assez de monde dans le navire pour lever les ancres, attendu le grand nombre des malades. Le nommé Alain Ambroise, premier bosseman, prit alors la parole; et comme il avait été onze mois patron de chaloupe à l'Ile-de-France, il combattit, par des faits positifs, les inconvéniens que l'on appréhendait dans le mouillage à la baie du Tombeau. Le premier lieutenant, impatienté, lui répondit : « Taisez-vous, je connois la côte mieux « que vous ; » et il accompagna cette réplique de deux soufflets. Le capitaine finit par dire à ses officiers : « Vous êtes plus pratiques que moi; il y « a vingt ans que je ne suis venu ici, mes idées se cr sont effacées ; prenez la conduite du vaisseau. » Il fut arrêté qu'on passerait la nuit en tenant la cape sous la grande voile.
M. Longçhamps de Mon tendre,premier enseigne, qui fit jusqu'à minuit le service de quart, gouverna assez bien par les conseils du premier bosseman ; mais M. Lair , deuxième enseigne, qui lui succéda, averti deux fois qu'il approchait trop de la terre, n'en tint compte. Soit hasard, soit inquiétude sur une direction trop prolongée dans le même sens, le capitaine Delamare et le premier lieutenant vinrent sur le pont à deux heures et demie , et , réunis à M. Lair, ils se félicitaient mutuellement sur la beauté du ciel, lorsque tout à coup la lame jeta le vaisseau sur un brisant avec
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un tel fracas et un craquement si épouvantable que la perte du navire fut à l'instant jugée sans ressource. Sa position sur le flanc menaçait à chaque moment de le faire chavirer par le poids de la mâture. On ne pouvait s'y tenir debout , et chacun s'attachait aux agrès et dans les haubans. Cette situation désespérée empira encore par l'inégalité du récif qui supportait l'embarcation ; la quille se rompit, et les deux extrémités du bâtiment se soulevèrent : torture singulière qui ne permettait ni de tirer le canon ni d'appeler des secours et durant laquelle le mouvement le plus léger allait ouvrir l'éternel abîme.
Quoique la population du Saint-Ceran ne soit exprimée nulle part avec précision , elle devait être considérable, si on en juge par les malades, qui excédaient le nombre de cent. Aussitôt que le terrible choc se fut effectué, le capitaine fit sonner la choc he ; et, à l'exception des mourans , enchaînés sur les cadres, le pont se couvrit d'une foule effrayée ; officiers et matelots, hommes et femmes, passagers et marins, libres et noirs, tous égaux parla communauté du péril. A l'ordre du capitaine, l'aumônier chanta Y Ave Maris Stella et le Salve Regina. Le premier lieutenant lui demanda de faire des voeux à Sainte- A nne-d'Auray, et les vœux lurent faits avec solennité. Le prêtre donna ensuite la bénédiction générale à l'équipage pro-
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sterne, et chacun s'embrassa et se demanda pardon. Le plus profondément ému de ces pieux et derniers devoirs était le lieutenant Malles , qui avait si indignement outragé le bosseman Ambroise;et de telles disparates ne surprennent point dans les caractères violens. Il paraît, au reste, que ces scènes de terreur ne furent troublées, dans leur affreux silence, que par les cris et les lamentations extraordinaires d'un jeune homme, de ce même aventurier qui s'était échappé de Gorée , et qui , sans doute , ne se consolait pas d'avoir pris tant de peine à chercher la mort.
Le premier rayon du jour apprit à ces malheureux ce qu'il leur restait de moyens de salut. Ils avaient la vue de deux terres à l'égale distance d'une forte lieue. L'une était la côte même de l'Ilede-France, et l'autre l'île d'Ambre, petite, déserte et d'un abord facile. Une mer calme et unie baignait ces deux refuges; mais pour atteindre ce bassin paisible , il fallait franchir la chaîne des brisans où le navire demeurait suspendu, et dont une mer houleuse et des courans rapides défendaient le passage. La stupeur, la confusion des gens de l'équipage et le bouleversement du vaisseau fracassé , rendirent très-imparfaites les embarcations qu'on essaya de fabriquer. Un radeau mis à la mer s'engloutit sur-le-champ avec soixante personnes qui s'y étaient précipitées. Le moment
devenait pressant ; tous ceux qui avaient quelque expérience de la mer voyaient se former à l'horizon un grain qui allait consommer la perte du navire. A six heures et demie, la faculté fut laissée à chacun de se sauver comme il aviserait. Les plus résolus se jetèrent dans les flots en s'attachant à quelque débris ; les autres n'attendirent pas longtemps la mort sur le navire , qui disparut à tous les yeux , sans qu'aucun témoin ait pu en raconter la dernière catastrophe. Mais de tous ceux qui avaient tenté leur délivrance, neuf seulement arrivèrent successivement à l'île d'Ambre, par un bonheur presque miraculeux, et après environ cinq heures d'incroyables fatigues. Pendant deux jours ils errèrent sur cette plage, abandonnés de la nature entière. Enfin trois d'entre eux , s'étant remis à flot sur une pièce de bois , abordèrent à la côte de l'Ile-de-France, et avertirent un poste de chasseurs. Aussitôt une chaloupe portant quelques soldats, avec du riz et de la viande de cerf, vint recueillir leurs six compagnons mourans. Ces neuf hommes se rendirent au chef-lieu de l'île, annoncèrent le naufrage ignoré du Saint-Gèran , et dictèrent les dépositions que M. le baron Milius vient de faire connaître à l'Europe après quatrevingts ans.
Si l'on s'en tient à ces faits principaux, ils présentent sans doute le tableau d'une infortune tou-
chante, mais vulgaire. L'historien chargé de les transmettre peut seulement observer que jamais la nature ne fut plus innocente d'un naufrage, et que, pour perdre le Saint- Géran, il fallut opposer au calme des vents et à la sérénité du ciel l'imbécillité du capitaine, la brutalité du lieutenant, et l'inexpérience de tous les officiers; et s'il cherche les causes d'un accord si funeste, peut-être les trouvera-t-il dans le régime d'une compagnie de marchands et de gens d'affaires , choisissant des marins loin des ports de mer, et siégeant dans ces capitales somptueuses, où la sollicitation, érigée en métier, offre mille fois par jour aux chances de la fortune l'intrigue, l'ignorance et la présomption.
Mais dans le récit de cet événement , qu'on pourrait appeler un naufrage de main d'homme, j'ai réservé quelques faits qui sortent véritablement de l'ordre commun , et que je considère comme élémens de beautés littéraires. D'abord on a dû s'étonner que l'équipage n'ait employé ni la chaloupe ni les canots si nécessaires à un bâtiment échoué. L'obstacle qui les en priva fut en effet d'une étrange nature. On se souvient que le navire, couché sur le flanc, allait être submergé par le poids de la mâture. Le premier soin fut donc de couper les mâts et de les jeter à la mer. Mais cette opération si prudente amena un phénomène inat-
tendu; car aussitôt la mer s'empara de ces énormes débris, et la lame les reporta avec fureur sur le pont du vaisseau. C'est là que ces mâts, devenus plus funestes , promenés comme une faux , ou frappant comme le bélier, fracassent tout ce qui se trouve sur leur passage , et brisent la chaloupe et les bateaux entre les mains de ceux qui alors les dégageaient de leurs liens. Cette destruction fut la circonstance la plus atroce du naufrage , et arracha aux marins un cri de désespoir. Il me semble que ce désastre, neuf, cruel, imprévu, que cet océan , armé pour ainsi dire par ses propres victimes, doivent fournir à l'art des effets terribles, des images pittoresques, que jusqu'à ce jour ni poète , ni romancier, ni voyageur n'avait soupçonnés. Le premier écrivain qui en fera usage , pour émouvoir les hommes , n'oubliera pas sans doute qu'il les doit à un récit de simples matelots.
Un second fait ne m'a pas semblé moins digne d'attention. J'ai parlé vaguement des efforts que firent quelques-uns des naufragés pour échapper à la mort. Trois ennemis invincibles conspiraient contre eux : les courans qui les entraînaient sur les récifs ; les lames qui les y écrasaient ou qui les rejetaient en pleine mer; enfin une foule de débris que le flot roulait, et dont le choc était mortel. Quelle disproportion entre la faiblesse de l'homme et ces puissances de la nature dont il était le jouet
comme la plume et la paille! Presque tous y périrent; mais le salut de quelques-uns nous frappe d'admiration. Le matelot Edme Caret va nous apprendre ce que peuvent dans un être débile la volonté et le sang-froid.LescouransTont vaincu; la lame chargée de divers corps flottans s'avance sur lui comme un monstre armé de massues ; le matelot nu , haletant, mais non découragé, s'enfonce sous les eaux, cherche de ses mains errantes le fond de leur lit, et s'y retient aux aspérités du rocher, tandis que la montagne humide s'écroule vainement bien audessus de sa tête. Plusieurs fois il est contraint à recommencer ce téméraire stratagème; et, quand son front reparaît au jour, il cherche en vain les compagnons qu'il a laissés nageant sur l'abîme. A la place de ce pauvre matelot perdu sous les vagues, supposez un héros antique, Ulysse ou Ajax ; peignez-vous le ciel attentif à la lutte du guerrier contre Neptune; voyez enfin l'homme triompher du dieu, en s'attachant à la pierre sous-marine comme le vil crustacé ; et dites si la constance humaine a jamais été peinte de traits plus hardis , et si la vérité sortie d'un greffe n'a pas laissé en arrière les fictions homériques.
Ce n'est pas aux images de la poésie , mais aux meditations.de la science , qu'appartient une troisième circonstance du naufrage du Saint-Géran. Quoique j'aie dit que neuf personnes seulement se
sauvèrent à l'île d'Ambre, il en aborda réellement douze; mais les trois dont je n'ai point parlé, et qui étaient deux matelots et une négresse , moururent presque en touchant la terre. Quoi! cette terre qui était pour ces malheureux le prix de fatigues inouïes, et le terme d'une affreuse anxiété ; quoi! ce rivage qui devait inonder leur ame de joie , de calme et de force, brise au contraire leur existence. Qui donc les animait quand la nature entière les accablait ? et qui les tue quand le combat a fini , et quand la terreur cesse? Qui nous expliquera cette aberration de la force vitale? L'homme serait-il doué d'une double vie, l'une spirituelle et invisible, l'autre physique et palpable? Peut-on dire que la première, semblable à l'électricité galvanique qui fait encore se mouvoir des corps expirés , soutenait le nageur luttant contre les flots, tandis que la seconde avait déjà succombé ? Peut-on ajouter que l'énergie morale s'étant soudainement relâchée par la fin du péri! , la mort musculaire a saisi aussitôt le reste de sa proie ? Je livre de tels phénomènes à la hardiesse des philosophes, et j'attends qu'ils m'apprennent . si , quand le poète de Ferfare nous montra des paladins qui continuaient de se battre sans s'apercevoir qu'ils étaient morts , son génie fantasque ne s'était pas approché, sans le savoir, d'une vraisemblance physiologique.
Un épisode assez bizarre fera diversion à ces scènes douleureuses. Entre les nombreux passagers du Saint-Géran, un seul , que je n'ai pas distingué dans mon récit des matelots sauvés, un seul, dis-je, échappa; et si la Providence y prit quelque part , ce fut bien pour nous prouver que ses vues sont impénétrables, car ce mortel préféré en était le plus indigne. ïl passait dans l'Inde , à la suite d'un colon, pour y exercer un emploi d'opprobre et de férocité , pour y être commandeur de nègres. Le moment du naufrage le trouva endormi, poltron , stupide , et ne sachant même pas nager. A la dernière extrémité , et avec l'aide de deux marins, il rassemble trois avirons de chaloupe, et se met dessus avec les deux matelots. L'un en est séparé par un choc épouvantable, l'autre expire en touchant à l'île d'Ambre, et lui se retrouve à terre sain et sauf, sans pouvoir dire comment, et de même que s'il finissait un rêve. Appelé devant le juge , il trahit, par une délation , son naturel lâche et méchant. « Il y avait à bord, dit-il, un homme « de condition , qu'on appelait le chevalier d'A... , « et qui venait en ces îles par lettre de cachet. «C'était le plus grand scélérat par rapport à la « religion , et le plus grand blasphémateur qu'il y « eût au monde. » Dénoncer un mort , c'est l'œuvre des démons; flétrir le compagnon de son naufrage , c'est bien le procédé d'un gardien d'esclaves.
Voilà l'être qui fut sauvé par une sorte de prodige, là où périrent plusieurs centaines d'hommes courageux et intelligens ! En vérité , la fortune ne se montre pas plus habile que les autres puissances dans le choix de ses favoris.
Ainsi qu'il en avait le droit, M. de Saint-Pierre usa librement du naufrage du Saint- Céran, et même il en contredit les faits principaux. En vain ce bâtiment a-t-il péri sans témoins derrière un récif, et la colonie n'en a-t-elle été informée que trois jours après ; l'auteur de Paul et Virginie n'entoure pas moins cet événement des regards, des cris , des gémissemens et des vains secours des habitans de l'Ile-de-France, parce qu'il fallait des spectateurs passionnés aux scènes dramatiques que son art avait conçues. En vain le dix-septième jour d'abût et un ciel serein ont-ils éclairé la perte du Saint- Géran; M. de Saint -Pierre la transporte au i/\ décembre , sous les coups d'une horrible tempête, parce qu'il avait besoin d'un ouragan pour compléter dans son roman le tableau de la nature entre les tropiques , qui lui faisait dire avec une satisfaction de poète : « J'ai « eu de grands desseins dans ce petit ouvrage. » Je me souviens, en effet, que les descriptions contribuèrent beaucoup au succès de vogue qu'obtint la pastorale de Paul et Virginie. Le ciel , les mers et les météores de l'équateur, la physiono-
mie étrangère des animaux et des plantes , leurs noms même inusités et sonores , toute cette nature si splendide et si nouvelle, disposèrent l'ame par le charme et par la surprise à sentir plus vivement le pathétique des récits. On peut de la sorte faire concourir à l'effet général le luxe des ornemens, qui n'est de lui-même qu'un hors-d'œuvre insipide tant qu'il se borne à reproduire des images connues. La nouveauté me semble une condition nécessaire du genre descriptif. Il en est de ces peintures inattendues comme des accompagnemens d'harmonica , dont se servent les joueurs de prestiges, pour livrer plus sûrement à l'empire des illusions un auditoire ému et troublé d'avance par des sons pénétrans et mystérieux.
M. de Saint-Pierre n'avait pas altéré sans motif les faits principaux du naufrage. Quarît aux circonstances particulières, j'en ai cité quatre assez remarquables, dont il n'a point fait mention, et j'en raconterai bientôt deux autres qui ont probablement fourni l'idée-mère de sa touchante fiction. Le hasard ne fut pas sans influence sur ces diverses inspirations de l'auteur. La procédure dépositaire des faits devait rester secrète , et il ne put la connaître. Mais 3a curiosité publique ou l'intérêt privé ne manquèrent pas d'interroger les témoins échappés du Saint-Géran , et il circula des notions imparfaites, telles qu'on pouvait les
attendre d'hommes que leur éducation mettait audessous des classes moyennes de la société. M. de Saint-Pierre, qui arriva dans l'île seize années après l'événement, dut en trouver les traces bien effacées; car les colonies vieillissent sans annales, et presque sans souvenirs, tant les familles s'y renouvellent fréquemment, et les hommes s'y regardent eux - mêmes comme entreposés. Ces comptoirs épars sur l'Océan représentent nos hôtelleries où les gens raisonnables aiment à séjourner peu, et à passer inconnus. Ajoutons que M. de Saint-Pierre ne songea point alors à tirer de l'obscurité la tradition populaire qu'avait pu laisser la perte du Saint-Géran , et que, depuis son retour en Europe, il s'écoula encore dix-sept ans jusqu'à la publication de Paul et Virginie (1). Lui reprocherons-nous de n'avoir pas saisi la plume à l'aspect et sous l'inspiration des lieux témoins, de l'événement? L'auteur a subi la loi commune; les livres ne sont point une production de l'équateur.
(1) Cet espace de quarante-quatre ans, écoulé entre le naufrage du vaisseau et la publication du roman, excuse la méprise par laquelle M. de St.-Pierre donne le nom de M. Aubin au capitaine du Saint-Géran, qui s'appelait M. Delamare. On doit, au reste, peu regretter qu'il n'ait pas écrit plus près de l'événement; car en général les souvenirs de cet auteur valaient mieux que ses premières impressions. Les sites enchanteurs et les forêts embaumées qu'il décrit avec tant de grâce dans Paul
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Dans cette atmosphère indolente, chargée de langueur et de parfums , respirer est une volupté , vivre est presque un rêve, et le travail est sans attrait, parce que le repos est sans ennui. On dirait qu'a ces latitudes pacifiques , une égale immobilité assoupit les élémens et les nations; il n'y faut rien moins que des ouragans pour troubler le ciel, et des passions terribles pour remuer l'homme.
De tous les faits confiés par l'agile Renommée à la mémoire du peuple , les seuls qui surnagent , ou frappaient l'esprit par leur singularité , ou intéressaient le cœur par quelque sentiment naturel: à ce titre, M. de Saint-Pierre put recueillir, dans les entretiens des colons de l'Ile-dé-France , les deux circonstances dont il me reste à parler, et qui revêtirent sous sa plume des formes impérissables. On lit dans la déposition du matelot Janvrin , qu'au moment terrible où le vaisseau échoué allait s'engloutir, « Mademoiselle Maillet était sur
et Virginie sont représentés comme une terre decyclopes noircie par le feu, dans le Voyage de V Ile-de-France, qu'il avait antérieurement publié et où quelques lignes seulement font soupçonner son talent Un esprit chagrin et une humeur difficile lui montraient les objets présens sous un jour défavorable. Cette aigreur s'adoucit dans sa vieillesse, lorsque sa fortune, sa renommée, et son bonheur domestique, furent mieux assurés.
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a le gaillard d'arrière avec M. de Pér amont, qui « ne l'abandonnait pas. » Cette indication n'apprend rien ; mais il ajoute aussitôt : « Mademoi- « selle Caillou était sur le gaillard d'avant avec « MM. fillarmois , Gresle, Guinè et Longchamps « de Montendre , qui descendit le long du bord « pour se jeter à la mer, et remonta presque aussi- « tôt pour déterminer mademoiselle Caillou à se « sauver. » Que de faits, que d'affections se trouvent dans ce peu de mots, si simples , si négligés ! Ce jeune homme qui descend sur les flots pour montrer à une femme le seul moyen de salut qui leur reste, qui remonte pour vaincre sa timidité, et qui, ne pouvant y réussir, abjure sa propre vie, et vient mourir près d'elle, n'est-il pas tendre, délicat , héroïque ? La femme de Pœtus , se perçant d'un poignard en présence de son mari , pour le décider à un sacrifice nécessaire, n'offre pas un dévouement plus sublime. Est-ce l'amitié , l'amour ou la seule générosité qui ont inspiré M. Longchamps de Montendre ? Que vous importe ? Les antécédens d'une si belle action sont inconnus , mais faciles à supposer, et nulle imagination ne peut rester froide ou stérile à la vue d'un pareil résultat. On ne sait, il est vrai, de mademoiselle Caillou que son nom (1), et l'on ignore sa patrie,
(i) M. de Saint-Pierre raconte, dans sa préface, qu'ayant
sa famille, ses mœurs, ses projets. Était-elle jeune ou âgée, belle ou non , intéressante ou vulgaire? Questions oiseuses ! Est-ce que la femme pour qui le jeune enseigne du Saint-Géran a voulu mourir peut jamais être indifférente ? Tout ce que les témoins en auraient dit eût été un obstacle et un larcin au génie de son peintre. Le vrai , quel qu'il fût, aurait terni l'idéal. Contentons-nous de savoir aujourd'hui quel a été le type historique des deux personnages de Paul et Virginie de M. de Saint- Pierre; car ils sont bien à lui, et ceux du Saint- Géran n'ont pu les valoir.
On doit à l'autre circonstance du naufrage le grand effet qu'a toujours produit la catastrophe du roman. Quiconque a lu la mort de Virginie n'a pu l'oublier. Cette jeune fille, debout sur la poupe fracassée du navire, rejetant le secours du matelot prosterné à ses pieds, et périssant pour ne
rencontré madame de B ** au Jardin du Roi , elle lui apprit que la Virginie qui avait fait naufrage sur le Saint-Géran était sa parente. Je me souviens que dans le temps je demandai à madame de B ** quelque éclaircissement sur ce point , et qu'elle ne put m'en donner aucun. Elle ne savait pas même le nom de sa prétendue parente. Je reconnus facilement que sa confidence avait été une gaieté de créole , et que M. de Saint-Pierre avait pris trop à la lettre la plaisanterie obligeante d'une jolie femme, qui avait voulu l'intéresser et y avait réussi.
pas blesser la pudeur, est une image que rien n'efface, dont le cœur se refuse à discuter la vraisemblance (1), et qui porte à l'âme ce qu'il y a peutêtre de plus exquis dans la sensibilité , la douleur mêlée d'admiration. L'instinct de la pudeur , ce mouvement involontaire de la dignité humaine, si vague, si élevé, si impénétrable aux définitions, entoure sa victime d'une sorte de pureté céleste qui convertit sa mort en apothéose. M. de Saint-Pierre a montré une grande connaissance de
(1) Virginie sacrifiant sa vie à sa pudeur n'est point hors de la vraisemblance; mais j'ai de violens scrupules sur la proposition du matelot. Qu'on engage un officier de marine,, qui sait nager , à déposer des vêtemens dont la coupe doit prodigieusement le gêner, ce conseil est sage et naturel ; mais il en est tout autrement d'une femme, dont le costume, loin d'être une gêne, est propre à la soutenir sur l'eau, et en a ainsi sauvé plus d'une. On sait d'ailleurs combien, sous les feux de la ligne , cet habillement a de légèreté. Enfin, dans la position donnée , au lieu d'ôter ses vêtemens à Virginie , le matelot aurait dû les lui faire reprendre , si elle les eût déjà quittçs, parce que le vêtement d'une femme est surtout nécessaire au nageur qui veut la sauver, pour la saisir, la soutenir sur l'eau, la ressaisir quand elle lui échappe., et définitivement la conduire à terre. Je ne pense donc pas que, sous le rapport delà vraisemblance, cette invention de M. de Saint- Pierre puisse supporter la critique. Mais la situation est trop entraînante et la jouissance trop vive pour que le lecteur s'avise d'en raisonner les causes; sou profit est d'être trompé.
son art, en écartant de ce sentiment délicat la pensée du devoir religieux, qui eût rendu le sacrifice moins extraordinaire. On sentira encore mieux l'habileté de l'écrivain en connaissant l'élément sur lequel il a travaillé.
Il faut bien le dire; M. de Saint-Pierre a été généreux pour un sexe aux dépens de l'autre, et la résolution exaltée de Virginie a été dérobée par lui à M. Delamare ; à ce pauvre capitaine, qui fut si faible pour commander, et si courageux pour mourir. Écoutons le témoignage de Edme Caret, son patron de chaloupe. Après avoir disposé la planche où devait se placer le capitaine, et y avoir ajusté les appendices nécessaires pour la traîner lui-même à la nage, Edme Caret lui dit : « Monsieur, quittez vos vêtemens (1) , vous vous « sauverez plus aisément. M. Delamare ne voulut «jamais y consentir, disant qu'il ne conviendrait « pas à la décence de son état d'arriver à terre tout « nu, et qu'il avait des papiers dans sa poche qu'il « ne devait pas quitter. » On ne saurait affirmer jusqu'à quel point cette résolution , dans laquelle il persista, lui devint funeste; car il se noya dans le trajet, malgré l'admirable dévouement de son patron de chaloupe. Assez d'autres jugeront peu
(1) Il y a clans le texte : Quittez votre veste et votu- entoile
raisonnable cette délicatesse d'un marin. Pour moi, je n'ai pas la force de blâmer une opinion qui appartient à un sentiment noble, et fut consacrée par la mort d'un vieillard estimable et bon , tel qu'on doit se figurer le capitaine du Saint-Géran, sur le rapport des gens de son équipage. Quoi qu'il en soit , M. de Saint-Pierre tira de cet incident bizarre la plus forte et la plus neuve des situations de sa pastorale ; et , en substituant l'enthousiasme d'une jeune vierge à la susceptibilité d'un homme de mer, il rendit sa fiction moralement plus vraie que la vérité elle-même. Voilà comme un esprit supérieur fait passer les choses du monde réel dans le domaine de l'imagination , et devient créateur autant que la faculté en a été donnée à l'homme.
L'étude à laquelle je viens de me livrer peut être regardée comme un essai de critique expérimentale sur l'emploi des faits dans la littérature. Un vaisseau marchand périt , et des matelots racontent leur naufrage; eh bien ! d'un événement si commun, et d'une narration si grossière, un écrivain éloquent a tiré son meilleur ouvrage, et j'en ai tiré après lui des traits originaux qui attendent une autre main pour les mettre en œuvre. Il est probable qu'un troisième , en visitant la même source, pourrait faire un usage différent des matériaux empruntés par M. de Saint-Pierre ,.
et ajouter au nombre de ceux que j'ai aperçus. Cette fécondité d'une cause aussi peu notable prouve combien il s'en faut que le sol du Parnasse soit épuisé. L'invention et l'originalité ne semblent rares que parce qu'on les cherche où elles ne sont pas. L'écrivain jaloux de les conquérir opérera comme l'ingénieur des mines, qui ne découvre pas ses trésors sous les riches cultures, mais dans les lieux rudes et sauvages , et , sans être rebuté par l'apparence , sépare l'or des viles matières qui le déguisent. Ces peuplades d'auteurs , occupées sans relâche à reproduire des livres par des livres, croient enrichir la littérature ; mais elles créent seulement un art mécanique de plus. J'approuve le culte des modèles , et j'en conçois l'idolâtrie. Il est nécessaire de les étudier beaucoup pour allumer son génie et diriger son goût; mais les imiter serait déjà les abandonner, car eux n'ont imité personne.
DE