SUR LE MAKIAGE DE LOUIS XIV ET DE MADAME DE MAINTE.VOX
Il est à peu près avéré pour nous que Louis XIV épousa secrètement madame de Maintenon, quoiqu'il n'ait existé aucun instrument matériel de celte union. Quatre ou cinq personnes en furent les confidens ; quelques courtisans la soupçonnèrent; Dangeau n'osa même pas la confier à ses souvenirs ; enfin si elle est seulement à nos yeux un mariage clandestin, condamné par l'Église, elle fut pour tous les contemporains un commerce réprouvé par les mœurs.
Louis XIV se débattit long-temps dans une chaîne dont il rougissait. On n'en saurait douter, d'après l'anecdote suivante, qui explique la disgrâce de ce duc de Créqui, si connu par son ambassade de Rome. Plusieurs années avant que le nom de madame Scaron fût parvenu jusqu'à Louis XIV, la cour était à Saint-Germain. On s'occupait beaucoup alors de sorciers et de divination. Le roi ne fut pas dans la suite exempt de cette faiblesse. On connaît le voyage mystérieux dumaréchal-ferrant de Salons, et l'audience qu'il lui donna; on sait qu'il recevait à toute heure le prieur de Corbière, astrologue en titre de M. de Louvois. Mais à l'époque dont nous parlons,- il s'intéressait peu à ces jongleries, moins par réflexion, que par la légèreté de son âge.
Quoi qu'il en soit , il fut instruit que des courtisans qui habitaient l'étage supérieur du château , devaient y faire venir une fameuse devineresse de Paris; il eut la curiosité de l'entendre , et la société consentit à l'admettre bien déguisé dans son petit sabbat. Quand son tour de consulter fut venu , la magicienne l'envisagea attentivement, et lui dit « qu'il était marié, « mais galant et à bonnes fortunes ; qu'il deviendra « veuf, et qu'il se prendra de passion pour une veuve « surannée, de basse condition, et lé rebut de tout « le monde ; qu'il l'épousera , et aura un tel aveuglece ment pour elle , qu'elle le gouvernera , et le mènera « toute sa vie par U- bout du nez. » Le roi s'échappa
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suffoquant de rire, et descendit dans son appartement.
La première personne qu'il rencontra fut le duc de Créqui avec qui il vivait familièrement. Il se hâta de lui raconter mot à mot le discours de la sibylle. Tous deux s'égayèrent à l'envi sur l'ineptie de la sorcière, sur la crédulité de ses dupes, et sur le bon tour que le roi lui avait joué; faisant d'ailleurs l'un et l'autre les plus plaisans commentaires du sort magnifique qu'elle avait promis au monarque. Mais quand dans la suite la mort de la reine, et l'engouement de Louis XIV pour madame Scarron , eurent réalisé une prédiction si absurde, cette scène bouffonne se représenta sans cesse au roi humilié. Il n'osa lever les yeux devant Créqui, évita soigneusement sa présence, et ne lui adressa plus ni un mot ni un regard. Ce courtisan ambitieux comprit que son malheur était irréparable ; et précipité au tombeau par le chagrin , il révéla en mourant au pieux Charme), la cause singulière de son martyre.
On a recherché les causes de l'empire de madame Scarron sur Louis XIV. Elle était âgée plus que lui de trois années moins trois jours, et à l'époque présumée de leur mariage, elle avait cinquante ans et le roi quarante-sept. Mais elle lui était infiniment supérieure en esprit, en instruction, et surtout dans cette habitude de finesse et de dissimulation que son naturel froid et prudent lui rendait facile , et dont toutes
les positions de sa vie depuis le berceau jusqu'à la mort lui firent une nécessité.
Sans ajouter foi à tout ce que îa malignité débita sur les intrigues de sa jeunesse , on peut tenir pour avéré i° qu'elle vécut dans la compagnie des plus aimables libertins du siècle ; 2° qu'elle fut amie intime de Ninon de Lenclos , passa plusieurs fois la nuit chez elle, et partagea le lit de cette femme qui renouvelait parmi nous le personnage des plus séduisantes courtisanes de l'antiquité ; 3° qu'elle fut dix années la femme du grotesque Scarron. Il est permis de croire qu'elle ne sortit point de ces trois écoles sans posséder ce fonds d'art et de complaisances, avec lequel une personne d'un âge mûr, mais d'une beauté bien conservée , doit subjuguer un homme que les plaisirs ont énervé.
Saint-Simon ne nous laisse pas ignorer que- tel était l'état du roi. Livré de bonne heure à lui-même sans guide et sans surveillans, il s'abandonna à des jouissances précoces et immodérées , si bien que la nature ne tarda pas à tromper ses désirs; de mauvais conseils îe portèrent à la violenter par des ressources pernicieuses. Il y avait alors à Paris un fameux appareilleur, nommé Lavienne , qui tenait une maison de bains , et fournissait aux débauchés du grand monde des secrets de sa composition pour rendre aux organes épuisés une puissance passagère. Le roi s'en servit, et en fut si content qu'il attacha Lavienne au ser-
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vice le plus intime de sa personne, le fit son premier valet de chambre, et le garda toute sa vie. Je ne puis me défendre de faire ici une réflexion qui frappera tous les esprits. De nos jours le choix d'un personnage aussi infâme que ce Lavienne, serait un scandale dont le prince le moins délicat ne concevrait pas l'idée. Cependant , puisque Louis XIV le fit et y persista, il faut en conclure qu'il y avait alors dans les mœurs générales une grossièreté que nous en avons bannie, ou dans les classes élevées un dédain cle l'opinion publique bien caractérisé.
A ce moyen d'ascendant que je viens de laisser entrevoir madame de Maintenon en joignit un autre d'une nature toute différente. Elle s'empara de la direction delà conscience du roi. Agissait-elle de bonne foi, par zèle et tendresse apostolique ? ou ne faisait-elle de la religion qu'un artifice intéressé? Madame de Mainteuon est une femme que je ne puis me résoudre ni à croire sur sa parole, ni à condamner sur des présomptions. Mon jugement reste donc incertain sur l'intention, mais'le fait n'est pas équivoque. En voici la preuve dans ce passage si naïf et si singulier de sa lettre au cardinal de Noailles, du 9 septembre 1698 : « Je ne puis m'empêcher de me dire : Que deviendra « le roi, si je meurs avant le Père de La Chaise? » On rirait volontiers de ce casuiste en jupes, et de sa rivalité pédantesque avec le confesseur, si à côté de cette lutte n'était la puérile soumission du monarque aux
décisions doctorales de sa gouvernante. Ce rôle pitoyable supposait nécessairement dans lui une complète ignorance de la religion, et un jugement fasciné par des craintes superstitieuses.
En résumant ces observations, on peut dire que le mariage du roi fut le résultat de deux impulsions : de l'amour qui le portait à posséder madame Searron, et de Ja dévotion qui le lui défendait sans l'aveu de l'Église. Mais un sacrement furtif n'avait résolu la question qu'à moitié; car il est évident qu'un mariage clandestin ne diffère point en scandale du concubinage. Aucune raison d'Etat n'excusait d'ailleurs cette violation des mœurs publiques, puisque LouisXIV ayant assuré la succession par la naissance de son fils et de ses petits-fîls, il était fort indifférent qu'il épousât ou n'épousât pas une femme de l'âge de madame de Maintenon.
On pense bien que cette dernière désira fort la publicité de son mariage, et employa pour y parvenir tous les artifices de l'amour et des scrupules. Mais ses intrigues échouèrent toujours contre l'orgueil invétéré du roi. Il feignit de consulter des casuistes , moins comme des arbitres que comme des auxiliaires contre les sollicitations de sa maîtresse. Ils avaient à opter entre la faveur de Louis XIV et celle de madame de Maintenon. Dix années plus tard, le choix aurait pu être douteux; mais il ne 1 était point alors. DeHarlay, Bossuet, Fénélon et le Père La Chaise, au-
torisèrent pour le roi une clandestinité qui était dans tout autre un scandale criminel.
Cette décision n'étonne pas , parce qu'il y a eu de tout temps une religion frelatée à l'usage des grands ; mais ce qui est bizarre > c'est la méprise qui a fait vanter par plusieurs écrivains, comme un acte de courage . ce qui ne fut réellement qu'une complaisance de prélats de cour. La répugnance deLouisXIV à déclarer son mariage était trop évidente. Aussi Louvois, si habile à flatter les penchans de son maître, ne manqua pas de combattre cette déclaration avec une emphase et une chaleur dont il était bien sûr que ce prince lui saurait gré.
Le pauvre duc de Grammont ne calcula pas si bien. Il avait épousé, à l'insu de sa famille, une aventurière sans naissance et sans mœurs. Il s'imagina qu'il donnerait au roi un exemple agréable et encourageant, s'il publiait une alliance si abjecte. Il le fît donc hardiment; mais le roi fut choqué de l'intention, et madame de Maintenon très-blessée du parallèle. Le duc et la fille Lacour, la nouvelle duchesse, furent punis par une disgrâce complète de ce dévouement maladroit.
Au reste ce mariage secret, joint à l'âge et à la dévotion , mit fin aux galanteries du roi, et madame de Maintenon ferma sévèrement toute avenue à ses affections les plus innocentes. Il me semble que les historiens ont beaucoup trop dissimulé une circonstance
qui , sans excuser les désordres précédens du monarque, doit au moins atténuer ses torts; je veux parler du peu de satisfaction qu'il trouva dans son premier mariage, où il fut sacrifié à la politique.
La fille de Philippe IV n'apportait rien qui ne dût rendre ses devoirs pénibles à son jeune et brillant époux. La décadence de la branche autrichienne, établie en Espagne par la succession de Jeanne la Folle, avait encore moins épargné Marie-Thérèse que son frère Charles II. Sa faiblesse d'esprit était telle qu'elle ne put jamais tenir une cour, ni même paraître convenablement dans un cercle. Sa conduite et son langage étaient pleins de non-sens continuels. Pour n'en citer qu'un seul trait entre mille, aussitôt que l'on annonçait que la comédie allait commencer, elle partait comme l'éclair et courait à toutes jambes vers sa loge, de peur, disait-elle , qu'on ne lui prît sa place. Elle aimait à passer sa vie avec ses servantes espagnoles et une négresse naine et hideuse.
De méchans esprits se plurent à l'aigrir en l'instruisant des infidélités de son mari. Elle en paraissait fort irritée , et ses plaintes adressées à la reine-mère retentissaient dans toute la cour. Je trouve sur ce point, dans les mémoires du temps, une anecdote assez curieuse. Le roi voyageait avec sa femme et sa maîtresse. Le marquis de Cavois ne manquait pas de choisir le plus beau logement pour madame de Montespati, et quelque malintentionné eut soin de le
faire remarquer à la reine. La colère de cette dernière fut si violente , et sa résolution de demander justice si hautement prononcée, que personne ne douta que le roi ne se vît obligé, pour avoir *la paix , de sacrifier son maréchal-général des logis. Le bruit en vint aux oreilles de Cavois qui , sans se déconcerter, se présenta aussitôt à Marie-Thérèse; après les premiers emportemens qu'il soutint avec le plus grand sang-froid , il prit un ton moitié de reproche et moitié de mystère , et dit à la reine « qu'il n'en avait agi ainsi que pour son service , et que s'il avait logé la marquise de Montespan dans la maison la plus apparente de la ville , c'est parce qu'il s'était assuré que cette maison était mal bâtie et menaçait ruine, et qu'il comptait en user de même dans la suite. » Marie-Thérèse , émerveillée de cette confidence , passa de la colère à des transports de joie ; accabla Cavois de louanges et de remerciemens, et protesta devant tout le monde qu'il n'y avait pas de serviteur qui fût plus dévoué au roi , et plus affectionné par elle.
De semblables facéties se renouvelaient souvent, et la cour s'en amusait , mais tout bas et avec réserve. On portait naturellement à une princesse aussi inoffensive que Marie-Thérèse du respect pour son rang, de la pitié pour son état, et de la bienveillance pour son caractère, qui, mêlé de quelques vivacités ingénues et passagères , était dans le fond une bonté habituelle. D'ailleurs, l'autorité et l'exemple du maître
auraient contenu tous les indiscrets. Il est bien vraisemblable que Louis XIV ne vit pas sans douleur et sans humiliation s'asseoir à ses côtés une compagne frappée d'une sorte d'inertie mentale, incapable de lui offrir ni société, ni agrément , ni conseil, et à laquelle deV>n coté il ne pouvait accorder ni amour ni confiance , ni exercice d'un crédit raisonnable. Jeté par cette circonstance , autant que par le feu de l'âge et le goût des plaisirs , clans de continuelles galanteries, il mit autant de dignité que de délicatesse à en adoucir l'amertume pour sa vertueuse épouse. 11 veilla constamment à ce qu'elle fût respectée , chérie , et le moins possible contrariée dans ses innocens caprices. Lorsque à l'âge de quarante-cinq ans, une maladie assez 1 prompte eut terminé en même temps l'enfance et la vie de Marie-Thérèse, le roi dit : « Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait jamais « donné. » C'était là un de ces mots politiques que Louis XIV excellait à préparer, et dans lesquels il arrive ordinairement que tout est convenable , et tout est faux.