MIME
Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore. Quoique j'aime Cinna, quoique mon cœur l'adore. S'il me veut posséder, .Auguste doit périr; .'^a tête est le seul prix dont il peut m'acquérir. •le lui prescris la loi que mon devoir m'impose.
FCIVIE.
Elle a pour la blâmer une trop juste cause; Par un si grand dessein vous vous faites juger Digne sang de celui que vous voulez venger* Mais encore une fois souffrez que je vous die Qu'une si juste ardeur devrait être atliédie. Auguste, chaque jour, à force de bienfaits. Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits; Sa faveur envers vous paraît si déclarée. Que vous êtes chez lui la plus considérée; Et de ses courtisans souvent les plus heureux Vous pressent à genoux de lui parler pour eux.
.tMIITE.
Toute cette faveur ne me rend pas mon père ;
Et, de quelque façon que l'on me considère.
Abondante en richesse, ou puissante en crédit,
.le demeure toujours la fille d'un proscrit.
Les bienfaits ne font pas toujoui-s ce que tu penses;
D'une main odieuse ils tiennent lien d'offenses :
Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr.
Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.
Il m'en l'ait chaque jour sans changer mon courage;
Je suis ce qiie j'étais, et je puis davantage.
Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains
J'achète contre lui les esprits des Romains;
Je recevrais de lui la place de Livie
Comme un moyen plus sûr d'attenter â sa vie.
Pour qui venge son père il n'est point de forfaits.
Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfails.
A en; 1, se Cm-: m
FULViE.
Onel besoin toutofois ilo passer poiu' iii},'rale? Ne pouvez-voiis lui'ir sans qnc la haine relaie? Assez d'antres sans Mins n'ont pas mis en o\ilili Par qnelles cruautés son Irùne est iMabli ; Tant de braves Uomaius, tant d'illustres \iclinies, (Ju'à son ambition ont immolés ses erimes, Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre: Qui vit bai de tous ne saurait longtemps vivre: Remettez à leurs bras les communs intérêts, Et n'aidez leurs desseins que par des vœux serrels.
.îMiLu:.
Quoi I je le haïrai sans tâcher de lui nuire? J'attendrai dn hasard qu'il ose le détruire? F.t je satisferai .des devoirs si pressants Par une baine obscure et des vœux impuissants? Sa perle, que je veux, me deviendrait amére, Si quelqu'un l'immolait à d'autres (]u';'i mon père; Kt tu verrais mes pleurs couler pour son tn'pas. Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas. C'est une lâcbeté que de remettre à d'autres Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents La gloire qu'on remporte à punir les tyrans. Et faisons publier par toute l'Italie : « La liberté de Rome est l'univre d'iEmilie; « On a touché son âme, et son cœnr s'est épris; « Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix. «
FBLVIE.
Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funesii^ Qui porte à votre amant sa perte manifeste, pensez mieux, iEmilie, à quoi vous l'exposez. Combien à cet écueil se sont déjà brisés; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible
.KMH.IE.
Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible. Quand je songe aux dangers que je lui fais courir. La crainte de sa mort me fait déjà mourir; Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose ; Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n ose; Et mon devoir confus, languissant, étonné. Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.
Tout beau, ma passion, deviens un peu moinsforte; Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'im- Cinna n'est pas jierdu pour être hasardi'. | porte : ^c (juelques légions qu'.\uguste soit gard(', Qnehjue soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il Qui méprise la vie est maître di' la sienne, [tienne. l'ius le, jiéril est grand, plus doux en est le fruit; La vertu nous y jette, et la gloire le suit : Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse, Aux mânes paternels je dois ce sacrifice; Cinna me l'a promis en recevant ma foi, Et ce coup seul aussi le rend digne de moi. Il est lard, après tout, de m'en vouloir déilin'. [[lire; .Aujonrd bui l'on s'as.<end)le, aujourd'hui l'on eons-
L'heure, le lieu, le hras.se choisit aujourd'hui; Et c'est à faire enfin à mourir après lui.
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ciNiN'A, ^:m!i.ii:, l'i i.vii:.
.rvH.iE.
.Mais le voici qui vient, (juna, votre assemblée Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée? Et reconnaissez-vous au front de vos amis Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont pronji^'
CINN4.
Jamais contre un tjran entreprise conçue Ne permit d'espérer une si belle issue; Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort. Et jamais conjurés ne furent mieuv d'accord : ^ Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse. Qu'ils setnblent, coTume moi, servir une maîtresse; Va tous font éclater un si puissant courroux. Qu'ils semblent tous Venger un père comme vous.
/T.MILIE.
Je l'avais bien prévu, que, pour un tel ouvrage, l^iiina sauvait choisir des hommes de courage, '
Et ne remettrait pas en de mauvaises mains L'intérêt d'iKmilie et celui des Romains.
CINNA
Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel Cette troupe entreprend une action si belle! |zèle A>i seul nom de César, d'Auguste et d'empereur. Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur. Et dans un même instant, par un effet contraire, Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère. « Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux « Qui doit corclure enfin nos desseins généreux; '(I Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome, « Et son salut dépend de la perte d'un bomiue. (I Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'hu- « A ce tigre altéré de tout le sang romain, [main. « Combien pour le nqiandre a-t-il formé de briguesl « Combien de fois changé de partis et de ligues. « Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi, :( Et jamais insolent ni cruel à demi! » là, par un long récit de toutes les misères ijue durant notre enfance ont enduré nos pères. Renouvelant leur haine avec leur souvenir. Je redouble en leur cœur l'ardeur de le punir. Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome, par ses mains, déchirait ses entrailles, Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armaient contre leur liberté' ; Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves; Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers, Tous voulaient à leur chaîne attacher lunivers: Et l'exécrable honneur de lui donner un maître faisant aimer à tous linfànn» nom de traitn'. Romains contre Romains, parents contre parents. Combattaient seulement pour li" choix des tyrans.
iiO
Cl.N.NA.
.l'ajuiiie ù eos tableaux la pi'iiitiiri! effroyable Do li-'Ur concorde inipii', affreuse, inexorable; Funeste aux gens de bien, aux riebes, au sénat, Et, jiour tout dire enfin, de leur triumvirat; Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques bisloires. Je les peins dans lo nieurlre à l'envi triomphanls, liome entière noyée au sang de ses enfants : Les uns assassinés dans les places publiques, Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques; Le mécbant j)ar le prix au crime encouragé, Le mari par sa femme en son lit égorgé; Le lils tout dégouttant du nieurlre de son père, lit, sa tête à la njain, demandant son Salaire, .Sans pouvoir exprimer par tant d'borribles traits Qu'un crayon impartait de leur sanglante paix.
Vous dirai-je les noms de ces grands personnages Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages, De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels, Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? Mais pourrai-je vous dire à quelle impatience, A quels frémissements, à quelle violence, Ces indignes trépas, quoique mal figurés. Ont porté les esprits de tous nos conjurés? Je n'ai point perdu temps, et, voyant leur colère Au point de ne rien craindre, en état de tout faire. J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés, (I La perte de nos biens et de nos libertés, « Le ravage des champs, le pillage des villes, « Et les proscriptions, et les guerres civiles, K Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix Il Pour monter sur le troue et nous donner des lois. (I Mais nous pouvons changer un destin si funeste, « Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste, « Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui, [lui : « Perdant, pour régner seul, deux méchants comme' « Lui mort, nous n'avons point de vengeur nideniaî- <i .\vec la liberté Rome s'en va renaître; [Ire,
« Et nous mériterons le nom de vrais Romains, « Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. « Prenons l'occasion tandis qu'elle est jiropice : « Demain au Capitule il fait un sacrilice; « Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux Il Justice à tout le monde, à la face des dieux : Il Là, presque pour sa suite il n'a que notre Iroupo; Il C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe; Il Et je veux pour signal que cette même main [sein. Il Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le B Ainsi d'un coup mortel la victime frappée « Fera voir si je suis du sang du grand Pompée: « Faites voir, après moi, si vous vous souvenez Il Des illustres aïeux de qui vous êtes nés. » A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle, Par un noble serment, le vœu d'être fidèle : L'occasion leur plaît, mais chacun veut pour soi L'honneur du premier coup que j'ai choisi pour moi. La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte : Maxime et la moitié s'assurent de la porte; L'autre moitié me suit, et doil l'environner,
Prête au premier signal que je voudrai dimner.
Voilà, belle YEmilie, à quel point nous en sommes, llemain j'allends la haine ou la faveur des hommes, Le nom de [larricide ou de libérateur, César celui de prince ou d'un usuriiateur. Du succès qu'on obtient contre la tyrannie Dépend ou notre gloire ou notre ignominie; Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans. S'il les déteste morts, les adore vivants. Pour moi, .soit que le ciel me soit dur ou propice. Qu'il m'élève à ta gloire ou me livre au supplice. Que Rome se déclare ou pour mi contre nous. .Mourant pour vous servir tout me semblera iloux.
EMILIE
Xe crains point de succès qui .souille ta mémoire : Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire; Et, dans un tel dessein, le manque de bonheur Met en péril ta vie, et non pas ton honneur. Regarde le malheur de Rrute et de Cassie; La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie? Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands des-
[seins?
i\'e les comi)te-t-on plus pour les derniers Romaiiis? Leur mi'miiire dans Rome est encor précieuse, Autant que de César la vie est odieuse; Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés, Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités.
\a marcher sur leurs pas où l'honneur te con\ ie : Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie ; Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris. Qu'aussi bien que la gloire lEmilie est ton prix: Que lu me doiston cœur, que mes faveurs fattendeiil. Que tes jours me sont chers, que les miens en dépoii
[denl.
Mais quelle occasion mène Évaadre vers nous?