‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 200 sur 788 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

PTOUOMIÎE, PHOTIX, ACH1I.1..\S, SEPTIME

HOLOMÉE.

Le destin se déclare, cl nous venons d'enlendie

Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre.

(finaud les dieux étonnés semblaient se partager,

Pbarsale a décidé ce qu'ils n'osaient juger.

Ses fleuves teints de sang et rendus plus rapides

Par le débordement de tant de parricides.

Cet horrible débris d'aigles, darmes, de chars,

Sur ses champs empestés confusément épars.

Ces montagnesde morts privés d'honneurs suprêmes

Hue la nature force à se venger eu.x-mèmes.

Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents

De quoi faire la guerre au reste des \ivants.

Sont les titres affreux dont !e droit de lépée,

Justifiant César, a condamné iNnnpée.

POiMPËE.

Ce déplorable chef du parti le meilleur, Que sa fortune lasse abandonne au malheur, Di'vient un grand exemple et laisse à la mémoire Di-s changements du sort une éclatante histoire. Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur. Vit ses prospérili^s rgaler son grand cœur; [villes, 11 fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos El contre son beau-père ayant besoin d'asiles, Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux Où contre les Titans en trouvèrent les dieux : Il croit que ce climat, en dépit de la guerre, Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre, Kt, dans son désespoir à la fin se mêlant, Pourra prèler l'épaule au monde chancelant. Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde. Et veut que notre Egypte, en miracles féconde, Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui, Et relève sa chute ou trébuche sous lui.

C'est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre; Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre : S'il couronna le père, il hasarde le fils; Et, imus l'ayant donnée, il expose Memphis. H faut le recevoir ou hâter son supplice, Le suivre ou le pousser dedans le précipice. L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux; Et je crains d'être injuste ou d'être malheureux. (Juoi que je fasse enfin, la fortune ennemie M'offre bien des périls ou beaucoup d'infamie : C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser A quel choix vos conseils doivent me disposer. Il s'agit de Pompée, et nous aurons la gloire D'achever de César ou troubler la victoire. Et je puis dire enfin que jamais potentat N'eut à délibr^rer d'un si grand coup d'État.

l'HOTlN.

Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées, La justice et le droit sont de vaines idées; Et qui veut être juste en de telles saisons Balance le pouvoir et non pas les raisons.

Voyez donc votre force; et regardez Pompe, Sa fortune abattue, et sa valeur trompée. César n'est pas le seul qu'il fuie en cet État : Il fuit et le reproche et les yeux du sénat, Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale; Il fuit Home perdue, il fuit tous les Romains, A qui par sa défaite il met les fers aux mains; Il fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeraient sur lui le sang de leurs pro\inces, Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés. Leurs Irùnes mis en cendre, et leurs sceptres brisi's. Auteur des maux de tous, il est à tous en bulti'. Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute. Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis'? L'espoir de son salut en lui seul était mis. Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu'il tombe. Souliendrez-vous un faix sous qui Rome succombe. Sons qui lout l'univers se trouve foudroyé. Sous qui le grand Pompée à lui-même ployé?

Quand on veut soutenir ceux que le sort accable, A force d'être juste on est souvent coupable; Et la fidélité qu'on garde imprudemment, Apres un peu d'éclat, traîne un long chàtimeiÉt, Trouble un noijic revers, dont les coups invincibles, Pour être glorieu.N, ne sont pas moins sensibles.

Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux; Rangez-vous du parti des destins et des dieux; Va, sans les accuser d'injustice ou d'outrage. Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage; Quels quesoientleursdécrets, déclarez-vous pour eux, lit, pour leur obéir, perdez le malheureux. Pressé de toutes parts des colères célestes, Il en vient dessus vous faire fondre les restes; Et sa tête, qu'à jieine il a pu dérober, Toute prête de choir, cherche avec qui tomber. Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime: Elle marque sa haine, et non pas son estime ; Il ne vient que vous perdre en venant prendre port. Et vous pouvez douter s'il est digne de mort! Il devait mieux remplir vos vœux et notre attente, Faire voir sur ses nefs la victoire flottante ; 11 n'eût ici trouvé que joie et que festins : Mais, puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux des- J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne : [tins, .l'exécute à regret ce que le ciel ordonne; Et du même poignard pour César destiné Je perce en soupirant son cœur infortuné. Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête Mettre à l'abri la votre et parer la tempête. Laissez nommer sa mort un injuste attentat : La justice n'est pas une vertu d'Étal.

Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes Ne fait qu'anéantir la force des couronnes; Le droit des rois consiste à ne rien épargner; La timide équité détruit l'art de régner. [dre;

Quand on craint d'être injuste, on a toujours à cr;.iii- Lt qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre. Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd, Et voler sans scrupule au crime qui lui sert.

C'est là mon sentiment. Aehillas et Septime S'attacheront peut-être à quelque autre maxime. (Chacun a son avis; mais, quel que soit le leur, Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.

ACIllLLAS.

Seigneur, Photin dit vrai; mais, quoique de Pomjiée .le voie et la fortune et la valeur trompée. Je regarde son sang comme un sang précieux. Qu'au milieu de Pharsale ont respecti' les dieux. i\on qu'en un coup d'État je n'approuve le crime; Mais, s'il est nécessaire, il n'est point légitime : Et quel besoin ici d'une extrême rigueur! Qui n'est point au vaincu ne craint point le vainqueur. Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore; Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore : .Mais, quoique vos encens le traitent d'immortel. Cette grande victime est trop pour son autel; Et sa tête immolée au dieu de la victoire Imprime à votre nom une tache trop noire ;

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