‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 21 sur 788 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

IIÉDÉE, iSÉRI^E.

MÉDÉr., seule dans sa grotte magique.

C'est trop peu de Jason que ton œil me dérobe. C'est trop peu île mon lit, tu veux encorma robe. Rivale insatiable; et c'est encor trop peu Si, la force à la main, tu l'as sans mon aveu: Il faut que par moi-même elle te soit offerte. Que, perdant mes enfants, j'achète encor leur perle; Il en faut un hommage à tes divins attraits; Et des remercîments au vol que tu me fais. Tu l'auras; mon refus serait un nouveau crime : Mais je t'en ^eux parer pour être ma victime, Et, sous un faux semblant de libéralité. Soûler et ma vengeance et ton avidité.

Le charme est achevé; tu peux rentrer, Nérine.

uNcrine entre, et Médée continue.^

Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine : Vois combien de serpents à mon commandement D'Afrique jusqu'ici n'ont tardé qu'un moment, Et, contraints d'obéir à mes charmes funestes, Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes. L'amour à tous mes sens ne fut jamais si doux Que ce triste appareil à mon esprit jaloux. i:es herbes ne sont pas d'une vertu commune; Moi-même en les cueillant je lis pâlir la lune. Quand, les cheveux llotlants, les bras et le pied nu, J'en dépouillai jadis un climat inconnu. Vois mille autres venins : cette liqueur épaisse Mêle du sang de l'hydre avec celui de iN'tsse; Python eut cette langue; et ce plumage noir Est celui qu'une harpie en fuyant laissa choir; Par ce tison Allhée assouvit sa colère, Trop pitoyable sœur et trop cruelle mère; Ce feu tomba du ciel a\ecque Phuélon,

jiei)i;e.

Cet nuire vient dos HdIs du iiierreux l'IilégiUlion; lit CL'lui-ci jadis reuiplit imi nos contrées I)es taureaux de Vulcaiu les gorges ensoufrécs. tnfin, lu no vois là poudres, racines, eaux, Dont le pouvoir mortel n'ouvrit mille tonibeau\; Ce présent déceptif a vu toute leur force, Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce. Mes tyrans par leur perle apprendront que jamais... Mais d"où vient ce grand bruit ([ue j'entends au panérim;. [lais?

llu bonbeiirde .lason et du malheur d'^Egée : Madame, peu s'en faut qu'il ne vous ait vengée. Ce généreux vieillard, ne pouvant supporter Qu'on lui vole à ses yeux ce qu'il croit mériter, Et que sur sa couronne et sa persévérance L'exil de votre époux ait eu la préférence, .\ lûclié, pai' la force, à repousser l'affronl (Jue ce nouvel liyjiien lui porte sur le front. Comme celte beauté, pour lui toute de glace, Sur les bords de la nier contemplait la bonaee, II la voit mal suivie, et prend un si beau temps A rendre ses désirs et les vôtres contents. De ses meilleurs soldats une troupe choisie Enferme la princesse et sert sa jalousie; L'effroi qui la surprend la jette en pâmoison; Et tout ce qu'elle peut, c'est de nommer .lason. Ses gardes à l'abord font quelque résistance. Et le peuple leur prête une faible assistance; Mais l'obstacle léger de ces débiles cœurs Laissait honteusement Creuse à leurs vainqueurs : Déjà presque en leur bord elle était enlevée...

yériKK.

Je devine la lin, mon traître l'a sauvée.

Nér.iiNE.

Oui, madame, et de plus Egée est prisonnier; V'olre époux à son ni\rte ajoute ce laurier : Mais a()prenez comment.

HÉDÉi;.

N'en dis pas davantage :

Je ne veux point sa\ oir ce qu'a fait son courage; Jl suffit que son bras a travaillé pour nous. Et rend une victime à mon juste courroux. Nérine, mes douleurs auraient peu d'allégeance Si cet enlèvement l'ôtait à ma vengeance; l'our quitter son pays en esl-oii malheureux? ('e n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux; Elle aurait trop d'honneurde n'avoirque ma peine. Et de verser des pleurs pour être deux fois reine. Tant d'invisibles feux enfermés dans ce don, (Jue d'un litre plus vrai j'appelle ma rançon. Produiront des effets bien plus doux à ma haine.

^Ér,lNË.

Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine: Mais, contre la fureur de son père irrité, Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté?

MÉDÉE

Si la prison i'JEgie a suivi sa défaite,

Tu peux voir qu'en l'ouvrant je m'ouvre une retraite.

Et que ses fers brisés, malgré leurs atlentats,

A ma protection engagent ses Etats.

Dépêche seulement, et cours vers ma rivale Lui porter de ma part celte robe fatale : .Mêne-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux, Présenter par leur père à l'objet do ses vœux.

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