‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 219 sur 788 · PHILIPPE · texte numérisé non relu

PHILIPPE

Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-inènie,

Après avoir cent fois maudit le diadème,

Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots

Du côté que le vent poussait encor les flots.

Je cours longtemps en vain : mais eiilin d'une roche

J'en dérouvre le tronc vers un sabN' assez proche,

On la vague en courroux semblait prendre i)laisir

A feindre de le rendre, et puis s'en ressaisir.

Je m'y ji tte, et l'embrasse, et le pousse au rivage:

Et, ramassiint sous lui le débris d'un naufrage.

Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art,

Tel que je pus sur l'heure, et qu'il plut au hasard.

A peine brûlait-il, que le ciel plus propice

M'envoie un compagnon en ce pieux oflice :

Cordus, un vieux Romain qui demeure en ces lieux,

Ketournant de la ville, y détourne les yeux;

Et, n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée.

A celte triste marque, il reconnaît Pompée.

.Soudain, la larme à l'œil : « 0 toi. qui que tu sois.

« A qui le ciel permet de si dignes emplois,

« Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses;

« Tu crains des châtiments, attends des récompenses.

« César est en Egypte et venge hautement

« Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment, [dre,

I' Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit pren-

. Tu pi'ux même à sa veuve en reporter la cendre.

.■ Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect

t Qu'un dieu pourrait ici trouver à son aspect.

« Achève, je reviens. » Il part, et m'abandonne.

Et rapporte aussitôt ce vase qu'il me donne.

Où sa main et la mienne enfin ont renfermé

Ces restes d'un héros par le feu consumé.

COR.NÉLIE.

Oh ! que sa piété mérite de louanges!

l'Hl LIPPE.

En entrant j'ai trouvé des désordres étranges. J'ai vu fuir tout un [iiniple en foule vers le port. Où le roi, disait-on, s'était fait le plus fort. Les Homains poursuivaient ; et César, dans la place Ruisselante du sang de cette populace.

Montrait de sa justice un exemple assez beau, faisant passer Photin par les inains d'un bourreau. Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connaître: Et, prenant de ma main les cendres de mon maître : n Restes d'un demirdieu, dont à peine je puis « Égaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis, « De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes : « Attendant des autels, recevez ces victimes; B Rien d'autres vont les suivre. Et loi, coure au palais B Porter à sa moitié ce don que je lui fuis: I Porte à ses déplaisirs cette faible allégeance, « Et dis-lui que je cours achever sa vengeance. » Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant Et baise avec respect ce vase qu'il me rend.

COr.NÉLIE.

0 soupirs 1 ô respect' oh! qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre 1 Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger

Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger, Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire Fait notre sûreté comme il croît notre gloire'. César est généreux, j'en veux être d'acrord;

-Mais le roi le veut ])erdre. et son rival est i.

Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie De ce qu'elle ferait s'il le voyait en vie : Pour grand qu'en soit le prix, son péril en r:ili;il : Celle ombre qui la couvre en affaiblit l'éiiiii; L'amour même s'y mêle et le force à cûmli:iiiie : Quand il venge Poni|)ée, il défend Cléopàliv. Tant d'intcrêls sont joints à ceux de mon i-pon\. Que je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous. .^i, comme par soi-même un grand cœurjuge un au iN\ Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre, Et croire que nous seuls armons ce combattant, Paice qu'au point qu'il eslj'en voudrais faire aulanl.

Page 1