‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 283 sur 788 · ÉPITRE · texte numérisé non relu

ÉPITRE

MONSIF.UR,

.Te NOUS avais bien dit ([ue le Menteur ne serait pas le dernier emprunt ou larcin que je ferais chez les Espagnols : en voici une suite qui est encore tirée du même original, et dont Lope a traité le sujet sous le titre de Amiir sine snlwr à (juien. Elle n'a pas été si heureuse au théâtre que l'autre, quoique plus remplie de beaux sentiments el de beaux vers, lie n'esl pas que j'en veuille accuser ni le défaut des acteurs, ni le mauvais jugement du peuple: la faute en est tonte à moi, qui devais mieux prendre mes mesures et choisir des sujets ])1hs répondants au goitt de mon auditoire. Si j'étais de ceux qui tiennent que la poésie a pour but de profiter .lussi bien que (le plaire, je tâcherais de \ous persuader que (l'ilcci est beaucoup meilleure ([ue l'aulre, à cause que Dorante y paraît beaucoup plus honnête homme, et donne des exemples de vertu à suivre; au lieu qu'en l'autre il ne donne que des iniperfe''tions à éviter; mais, pour nmi, qui tiens avec Aristote et Horace que notre art n'a pour but ijue le diveilis<emcnt, j'avoue qu'il est ici bien moins à estimer qu'en la première comédie, jiuisque, avec ses mau-

vaises liahitudes, il a perdu presque toutes ses glaces, et qu'il semble avoir quitté la Uicilleure pari de ses agréments lorsqu il a voulu se corriger de «es di'fants. Vous me direz que je suis bien injuiieux au métier qui me fait connaître, d'en ravaler le but si basque de le réduire à plaire au pt-uple, et que je suis bien hardi tout ensemble de prendre pour garants de mon opinion les deux maîtres dont ceux du parti contraire se fortifient. A cela, je vous dirai que ceux-là mêmes qui mettent si liaul le but de l'art sont injurieux à l'artisan, dont ils ravalent d'autant plus le mérite qu'ils pensent relever la dignité de sa profession, parce que, s'il est obligi' de prendre soin de l'utile, il évite seulement une faute quand il s'en acquitte, et n'est digne d'aucune louange. C'est mon Horace qui me l'apprend :

Vitavi (lenique culpam.

Non Intulem mmii.

En effet, monsieur, vous ne loueriez pas beaucoup un homme pour avoir réduit un poème' dramatique dans l'unité de jour et de lieu, parce que les lois du théâtre le lui prescrivent, et que sans cela son ouvrage ne serait qu'un monstre. Pour moi, j'estime extrêmement ceux qui mêlent l'utile an délectable, et d'autant plus qu'ils n'y sont pas obligés par les règles de la poésie : je suis bien aise de dire avec notre docteur :

Omne tiilit [tuncliim qui inisciiiL utile ilulci.

Mais je dénie qu'ils fa!'!cnt contre ces règles, lorsqu'ils ne l'y mêlent pas, et les blâme seulement de ne s'être pas proposé un objet assez digne d'eux, ou, si vous me permettez de parler un peu rhréliennenient, de n'avoir pas eu assez de charité pour prendre l'occasion de donner en passant quelque instruction à ceux qui les écoutent on qui les lisent; pourvu (ju'ils aient ti-ouvé le moyen de plaire, ils sont quittes envers leur art, et, s'ils pèchent, ce n'est pas contre lui, c'est contre les bonnes mu'urs

LA SUriii DU MENTKUR.

et contre linir auilitoire. Pour vous fyiro voir le sentiment d'Horace là -dessus, je n'ai qu'à répéter ce que j'en ai déjà pris; puisqu'il ne lient pas qu'on soit digne de louange quand on n'a fait (jue s'acquitter de ce qu'on doit, et qu'il en donne tant à celui qui joint l'utile à l'agréable, il est aisé de conclure qu'il lient que celui-là fait plus qu'il n'était obligé de faire. (Juant à Aristote, je ne crois pas que ceux du parti contiaii'e aient d'assez bons yeux pour trouver le mut d'utilité dans tout son Arl poétique : quand il reclierclie la cause de la poésie, il ne l'attribue qu'au plaisir que les bommes reçoivent de l'iniitalion; et, comparant l'une à l'autre les parties delà tragédie, il préfère la fable aux mœurs, seulement pour ce qu'elle contient tout ce qu'il y a d'agréable dans le poème; et c'est pour ci'la qu'il l'appelle l'âme de la tragédie. Cependant, (|uand on y mêle quelque utilité, ce doit être principalement dans cette partie qui regarde les mœurs, et que ce grand bomme toutefois ne tient point dn tout nécessaire, puisqu'il permet de la retrancber entièrement, et demeure d'accord qu'on peut faire une tragédie sans mœurs. Or, pour ne vous pas donner mauvaise impression de la comédie du Meilleur, qui a donné lieu à cette suite, que vous pourriez juger être simplement faite [Kuir plaire, et n'avoir pas ce noble mélange de l'utilité, d'autant qu'elle semble violer une autre maxime, qu'on veut tenir pour indubitable, loucbant la récompense des bonnes actions et la punition des mauvaises, il ne sera peut-être pas bors de propos i|ue je vous dise là-dessus ce que je pense. Il est cei'iain que les actions de Dorante ne sont pas bonnes nioi-alement, n'étant que fourbes et menteries; et iii'anmoins il obtient enfin ce qu il soubaile, | uisque la vraie Luci'èce est en cette pièce sa dernière inclination. .\insi, si cette maxime est une véritable i-ègle du tbéàtre, j'ai failli; et. si c'est en ce point seul que consiste l'utilité de la poésie, je n'y en ai point mêlé. Pour le premier, je n'ai qu'à vous dire que cette règle imaginaire est entièrement contre la pratique des anciens; et, sans aller chercher des exemples parmi les Grecs, Sénèque, qui en a tiré presque tous ses sujets, nous en fournira assez : Médée brave Jason après avoir brûlé le palais royal, fait périr le roi et sa lille et tue ses enfants; dans la Troade, Ulysse précipite Astyanax, et Pynbus immole Polyxène, tous deux impunément; dans Agamoiinoii, il est assassiné par sa femme et par son adultère, qui s'empare de son trCme sans qu'on voie tomber de foudre sur leurs têtes; Atrée même, dans le Thyeste, triomphe de son malheureux frère, après lui avoir fait manger ses enfants. Et, dans les comédies de Plante et de Térence, que voyons-nous autre chose que de jeunes fous qui, après avoir, par quelque tromperie, tiré de l'argent de leurs pères, pour dépenser à la suite de leurs amours déréglées, sont enfin richement mariés; et des esclaves qui, après avoir conduit touti' l'intrique, et servi de ministres à leurs débauches, obtiennent leur liberté pour récompense? Ce sont des exemples qui ne seraient non plus propres à imiter que les

mauvaises finesses de notie .'^lenteur. Vous me demanderez en quoi donc consiste cette utilité de la poésie, qui en doit être un des grands ornements, et qui relève si haut le mérite du poète quand il en enrichit son ouvrage. J'en trouve deux à mon sens : lune empruntée à la morale, l'autre qui lui est particulière ; celle-là se rencontie aux sentences et réfiexions que l'on peut adroitement semer presque partout; celle-ci en la naïve peinture des vices et des vertus. Pourvu qu'on les sache mettre en leur jour, et les faire connaître par leurs véritables caractères, celles-ci se feront aimer, quoique malheureuses, et ceux-là se feront détester, quoique triomphants. Et, comme le portrait dune laide femme ne laisse pas d'être beau, et qu'il n'est pas besoin d'avertir que l'original n'en est pas aimable pour empêcher qu'on l'aime, il en est de même dans notie peinture parlante : quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les in)perfections sont bien figurées, il n'est i)as besoin d'en voir un niau\ais succès à la fin pour avertir qu'il ne les faut pas iniiter; et je m'assure que, toutes les fois que le Meilleur ii été représenté, bien qu'on l'ait vu sortir du théâtre pour aller épouser l'objet de ses derniei's di'sirs, il n'y a eu personne qui se soit proposé son exemple pour acquérir une maîtresse, et qui n'ait pris toutes ses fourbes, quoique heureuses, pour des friponneries d'écolier, dont il faut qu'on se corrige avec soin, si l'on veut passer pour honnête homme, .le vous dirai qu'il y a encore une autre utilité propre à la tragédie, qui est la purgalion des passions; mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler, puisque ce n'est qu'une comédie que je vous présente. Vous y pourrez renciuitrer en quelques endroits ces deux sortes d'utilité' dont je vous viens d'entretenir. Je voudrais que le peuple y eût trouvé autant d'agréable, afin que je vous pusse présenter quelque chose qui eût mieux atteint le but de l'art. Telle qu'elle est. je vous la donne, aussi bien que la première, et demeure de tout mon cœur, monsieur, votre très-humble serviteur,

CORNRIII.E.

PRHSONNAOES

DOIl V.MK.

CLlTOlN, valel He Doianlc.

(:L^.^^D^\F., gentilliommc de Lyon.

MFXlSStC, sœur de Clùanilic,

rillt.lSTE, ami de Poianti*, et anioui-pus de 'Ii'li.^^sc.

LYStî, femme de cliamljn- de Mélisse.

Un pfiÉvùr.

l.a scène esl à ï-yon.

ACTK I, SCÈNE 1.

•2ir.

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