‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 322 sur 788 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

UUKANTE, CLITON, LYSE.

DOr.AMt.

Tout est perdu, Cliton; il faut ployer bagage.

Je fais ici, monsieur, l'amour de bon courage; Au lieu de m'y troubler, allez en faire autant.

DORAME.

N'en parlons plus.

CLITON

Entrez, vous dis-je, ou vous attend.

DORUITE.

(lue m'inrporte'/

CUION.

On vous aime.

DORANTE

Uckis:

CLIIO.X.

Un vous adore.

DOKA.XTli.

Je le sais.

CLITO.N.

.Doii \ient donc l'ennui qui vous dévore?

DOnANTE.

(Jue je te trouve heureux!

CLITOX.

Le destin m'est si doux. Que vous avez sujet d'en être fort jaloux : Alors qu'on vous caresse à grands coups de pistoles, .l'obtiens tout doucement paroles pour paroles. L'avantage est fort rare et me rend fort heureux.

DURANTE

U faut partir, te dis-je.

CUTO.V.

Oui, dans un an ou deux.

DOBAME.

Sans tarder un inonienl.

LYSE

L'amour trouve des charmes A donner quelquefois de pareilles alarmes.

DORAME.

l.\se, c est tout de bon.

LYSE

Vous n'en avez pas lieu.

DOPulNTE.

Ta maîtresse survient; il faut lui diie adieu. Puisse en ses belles mains ma douleur ininjortelle Laisser toute mon âme en prenant congé d'elle!

S Ci: .m: m

DOUANTE, MÉLISSE, LYSE, CLITO.N.

HELISSE.

Au hruil de vos soupirs, tremblante et sans couleur, Je viens savoir de vous mon crime ou mon malheur; Si j en suis le sujet, si j'en suis le remède; Si je puis le guérir, ou s'il faut que j'y cède; Si je dois, ou vous plaindre, ou me justifier, Et de quels ennemis il faut me délier.

Dorjl.ME.

De mon mau\ais destin, qui seul me persécute.

MÉLISSE

A ses injustes lois que faut- il que j'impute?

DORAXTE.

Le coup le plus mortel dont il nveùt pu frapper.

MÉLISSE

Est-ce un mal que mes yeux ne puissent dissiper?

DORANTE

Votre amour le fait naître et vos yeux le redoublent.

MÉLISSE

Si je ne puis calmer les soucis qui vous troublent, Mon amour avec vous saura les partager.

nORVME.

Ah! vous les aigrissez, les voulant soulager! Puis-je voir tant d'amour avec tant de mérite. Et dire sans mourir qu'il faut que je vous quitte?

MÉLISSE

\ous me quittez! ôciel! mais, Lyse, soutenez; Je sens manquer la force à mes sens étonnés.

DORANTE

.\ê croissez point ma plaie, elle est assez ouverte; Vous me montrez en vain la grandeur de ma perte, Ce grand excès d amour que font voir vos douleurs Triomphe de mon cœur sans vaincre mes malheurs. On ne m'arrête i)as pour redoubler mes chaînes. On redouble ma tlainme, on redouble mes peines; Maistousces nouveaux feux qui viennentm'einhraser Me donnent seulement plus de fers à briser.

MÉLISSE

Donc à m'abandonner votre âme est résolue?

DORANTE

Je cède à la rigueur d'une force absolue.

MÉLISSE

Votre manque d'amour vous y fait consentir.

DORANTE

Traitez-moi de volage et me laissez partir; \ûus me serez plus douce en m'étant plus cruelle. Je ne pars toutefois que pour être fidèle; A quelques lois par là qu'il me faille obéir, Je m'en révolterais, si je pouvais trahir. Sachez-en le sujet; et peut-être, madame, (lue vous-même avouerez, en lisant dans mon âme, (Juilfaut plaindre Dorante au lieu de l'accuser; (Jue plus il quitte en vous, plus il est à priser, Et que tant de faveurs dessus lui répandues Sur un indigne objet ne sont pas descendues.

I,A SUITK UU MENTtLl;.

Je ne vous ivili> [loinl combien il m'^tail iloii\ De vous connattrc enliii ri de loger chez vous, Ni comme avec transport je vous ai rencontrée : Par cette porte, hélas! mes maux ont pris entrée, Parce dernier bonheur mon bonheur s'est détruit. Ce funeste départ en est l'unique fruit. Et ma bonne fortune, à moi-même contraire, Me fait perdre la suuir |)ar la faveur du frère.

Le cœur enflé d'amour et de ravissement, J'allais rendre à Pliilisfe un mot de compliment; Mais lui tout aussitôt, sans le vouloir entendre : « Cher ami, m'a-t-il dit, vous logez chez Cléandre, « Vous aurez vu sa sanir, ji- l'aime, et vous pouvez " Me rendre beaucoup plus que vous ne me devez : « En faveur de mes feux parlez à cette belle; « Et, comme mon amour a peu d'accès chez elle, « l-'aites l'occasion quand je vous irai voir. » A ces mots j'ai fn'mi sous l'horreur du devoir. Par ce que je lui dois, jugez de ma misère; Voyez ce que je puis et ce que je dois faire. Ce cœur qui le trahit, s'il vous aime aujourd'hui, Ne vous trahit pas moins s'il vous parle pour lui. Ainsi, pour n'offenser son amour ni le vôtre. Ainsi, pour n'être ingrat ni vers l'un ni vers l'autre. J'ôte de votre vue un amant malheureux (Jui ne peut plus vous voir sans vous trahi rtousdeux: Lui, puisque à son amour J'oppose ma présence; Vous, puisqu'en sa faveur je m'impose silence.

MÉLISSE

C'est à Philiste donc que vous m'abandonnez? Ou plutôt c'est Philiste à qui vous me donnez'? Votre amitié trop ferme, ou votre amour trop lâche, M'ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fâche? Que c'est à contre-temps faire l'amant discret, Qu'en ces occasions conserver un secret 1 H fallait découvrir... mais, simple! je m'abuse; Un amour si léger eût mal servi d'excuse; l'n bien acquis sans peine est un trésor en l'air; Ce qui coûte si peu ne vaut pas en parler : La garde en importune et la perte en console; Et, pour le retenir, c'est trop qu'une parole.

DORANTE

Quelle excuse, madame! et quel remercîment!

Et quel compte eùt-il fait de l'amour d'un moment,

Allumé d'un coup d'œil.' car lui dire autre chose.

Lui conter de vos feux la véritable cause.

Que je vous sauve un frère, et qu'il me doit le jour.

Que la reconnaissance a produit votre amour.

C'était mettre en sa main le destin de Cléandre,

C'était trahir ce frère en voulant vous défendre.

C'était me repentir de l'avoir conservé.

C'était l'assassiner après l'avoir sauvé ;

C'était désavouer ce généreux silence

Qu'au péril de mon sang garda mon innocence.

Et perdre, en vous forçant ;i ne plus m'estimer.

Toutes les qualités qui vous firent m'aimer.

IIÉLISSE.

Hélas! tout ce discours ne sert qu'à nie confondre. Je n'y puis consentir et ne sais qu'y répondre.

Mais je dérouvri' enfin l'adresse de vos l'onps; Vous parlez pour Philiste et vous faites pour vous : Vos dames de Paris vous rappellent vers elles; Nos provinces pour vous n'i'u ont point d'assez belles. Si dans votre prison vous avez fait l'umant, Je ne vous y servais que d'un amusement. A peine en sortez-vous, que vous changez de style; Pour quitter la maîtresse, il faut quitter la ville. Je ne vous retiens plus, allez.

DORAKTE.

Puisse à vos jeux M'écraser à l'instant la colère des cieux Si j'adore autre objet que celui de Mélisse, Si je conçois des vœux que pour votre service, Et si pour d'autres yeux on m'entend soupirer, Tant que je pourrai voir quelque lieu d'espérer! Oui, madame, souffrez que cette amour persiste Tant que l'hymen engage ou Mélisse ou Philiste; Jusque-là les douceurs de votre souvenir Avec un peu d'espoir sauront m'entretenir : J'en jure par vous-même et ne suis point capable D'un serment ni plus saint ni plus inviolable. Mais j'offense Philiste avec un tel serment; Pour guérir vos soupçons je nuis à votre amant. J'effacerai ce crime avec cette prière : Si vous devez le cœur à qui vous sauve un frère. Vous ne devez pas moins au généreux secours Dont tient le jour celui qui conserva ses jours. Aimez en ma faveur un ami qui vous aime. Et possédez Dorante en un autre lui-même.

Adieu. Contre vos yeux c'est assez combattu. Je sens à leurs regards chanceler ma vertu ; Et, dans le triste état où Uion âme est réduite. Pour sauver mon honneur je n'ai plus que la fuite.

scÈNi: IV

UORiVNTE, l'IllLlSTE, MÉI.ISSE, LVSE, CLITO.N.

l'UlLlblE.

Ami, je vous rencontre assez heureusement. Vous sortiez?

DOUANTE.

Oui, je sors, ami, pour un moment.

Entrez, 51élisse est seule, et je pourrais vous nuire.

PHILISTE

Ne m'échappez donc point avant que m'introduire; Après, sur le discours vous prendrez votre temps; Et nous serons ainsi l'un et l'autre contents. Vous me semblez troublé!

DOatME.

J'ai bien raison de l'èlre;

Adieu.

PHILISTE

Vous soupirez et voulez disparaître!

De Mélisse ou de vous je saurai vos malheurs. Madame, puis-je... 0 ciel! elle-même est eu pleurs! Je ne vois des deux parts que des sujets d'alarmes. D'où viennentces soupirs? et d'où naissent voslarmes?

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