‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 5 sur 788 · SUR L'UTILITÉ ET SUU LES PARTIES · texte numérisé non relu

SUR L'UTILITÉ ET SUU LES PARTIES

rOËME DRAMATIQUE

Bien que, selon Aris'ote, le seul but de la poésie dramatique soit de ])iaire aux spectateurs, et que la plupart de ces poëiues leur aieiit plu, je veux bien avouer toutefois que beaucoup d'entre eux n'ont pas atteint le but de l'art. « Il ne faut pas prétendre, dit ce pbilosopbe, que ce genre de poésie nous donne toute sorte de plaisir, mais seulement celui qui lui est propre; » et, pour trouver ce plaisir qui lui est propre et le donner auK spectateurs, il faut suivre les préceptes de l'art et leur plaire selon ses régies. 11 est constant qu'il y a des préceptes, puisqu'il y a un arl; mais il n'est pas constant quels ils sont. On convient du nom sans ron\enirde la chose, 'et on s'accorde sur les paroles pour contester sur leur signilication. 11 faut observer l'unité d'action, de lieu et de jour, personne n'en doute'; mais ce n'est pas une petite difliculté de savoir ce que c'est que cette unité d'action, ( t jusques où peut s'étendre cette unité de jour et de lien. Il faut que le poëte traite son sujet selon le vraisemblable et le nécessaii'e; Aristote le dit, et tous ses interprètes répètent les mêmes mots, qui leur semblent si clairs et si intelligibles, qu'aucun d'eux n'a daigné nous dire, non plus que lui, ce que c'est que ce vraisemblable et ce nécessaire. Beaucoup même ont si peu considéré ce dernier, qui accompagne toujours l'autre chez c;- philosophe, hormis une seule fois, où il parle de la comédie, qu'on en est venu jusqu'à établir une maxime tros-fausse, (juii fa'it que le sujet d'une tragédie mt

* On en 'lotitait tellcniRnl ilu lomps tie Corneille, que ni les Esj'agnols ni les Ani^l.nis ne connurent eelle règle. Les ll;>liens seuls rob-ervêrent l^j yo^hoiiishe t\G Muirct la première j'ièce en France où ces trois unités parinent \\.}

vraisemblable*; appliquant ainsi aux conditions du sujet la moitié de ce qu'il a dit de la manière de le. traiter. Ce n'est pas qu'on ne puisse faire une tragédie d'un sujet purement vraisemblable; il en donne pour exemple la [leur d\igathoi), où les noms et les choses étaient dépure invention, aussi bien qu'en la comédie : mais les grands sujets qui remuent fortement les passions et en opposent l'impétuosité aux lois du devoir ou aux tendresses du sang, doivent toujours aller au delà du vraisemblable, et no trouveraient aucune croyance parmi les auditeurs s'ils n'étaient soutenus ou par l'autorité de l'histoire qui persuade avec empire, ou par la préoccupation de l'opinion commune, qui nous donne ces mêmes auditeurs déjà tout persuadés. 11 n'est pas yraiseinblable que Médée tue ses enfants-, que Clytemnestre assassine son mari, qu'Orcste poignarde sa mère; mais l'histoire le dit, et la représentation de ces grands crimes ne trouve point d'incrédules. Il n'est ni vrai ni vraisemblable qu'Andromède, exposée a un monstre mnrin, ait été garantie de ce péril par un cavalier volant qui avait des ailes aux pieds; mais c'est une fiction que l'antiquité a reçue, et, comme elle l'a transmise jusqu'à nous, personne ne s'en offense quand on la voit sur le théâtre. Il ne serait pas pi'rmis toutefois d'inventer sur ces exemples. Ce que la vérité ou l'opinion fait accepter serait rejeté, s'il n'avait point d'autre fondement qu'une ressemblance à cette vérité ou à cette opinion. C'est jiourquoi notre docteur dit que les sujets vieuucut de la furlune, qui fait arriver les choses, et non de Part, qui les imagine. Elle est maîtresse des événements, et le choix qu'elle nous donne de ceux qu'elle nous présente enveloppe une secrète défense d'entreprendre

' CcUe maxime, au contraire, est très vraie, en qnel.pie sens qu'où l'entenilc. l'oileau dit, avecraison, dans sou Arl poi'liii'.e :

Jamais .111 «pect.itour n'ofrrez ri-'n d'iiicroyablc

Le vrai pctil iiii'.'lipi'jfois n'être pas vraiscmhialile. Une iiicivcille alisurric est pour ui, i sans appas: L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas.

' Cela n'est pas commun; mais cela n'est pas sans vraisemblance dans l'excès d'imc fureur dont on n'est pas le maitrc. Ces crimes révoltent la nalure, et cependant ils sont dans la nature; c'est ce qui los reu.l si convenables à la lia;éJie, qui ne veut que du vrai, mais un vrai rare et terrible. (V.)

DISCOURS SUR LE TOËME DRAMATIQUE

sur elle, et d'en produire sur la scène qui ne soient pas de sa façon. Aussi « les anciennes tragédies se sont arrèlées autour de peu de familles, parce qu'il était arrivé à peu de familles des choses dignes de la tragédie. » Les sitV-les suivants nous en ont assez fourni pour franchir 'vs bornes, et ne marcher plus sur les pas des Grecs; mais je ne pense pas qu'ils nous aient donné la liberté de nous écarter de leurs règles. Il faut, s'il se peut, nous accommoder avec elles, et les amener jusqu'à nous. Le retranchement que nous avons fait des chœurs nous oblige à remplir nos poèmes de plus d'épisodes qu'ils ne faisaient; c'est quelque chose de jilus, mais qui ne doit pas aller au delà de leurs maximes, bien qu'il aille au delà de leur pratique.

Il faut donc savoir quelles sont ces règles; mais notre malheur est qu'Aristole, et Horace après lui, en ont écrit assez obscurément pour avoir besoin d'interprètes, et que ceux qui leur en ont voulu servir jusques ici ne les ont souvent expliqui's qu'en grammairiens ou en phih'soplies Comuje ils avaient plus d'étude et de spéculatiû]i que d'expérience du théâtre, leur lecture nous peut rendre plus doctes, mais non pas nous donner beaucoup de lumières foit sûres pour y réussir.

Je hasarderai quelque chose sur cinquante ans de travail p' ur la scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que personne renonce, en ma faveur, à celles qu'il en aura conçues.

Ainsi ce que j'ai a\ancé dès l'entrée de ce discours, que la poésie drannUiqiic a pour but le seul pluisir des spectateurs , n'est pas pour l'emporter opiniâtrement sur ceux qui pensent ennoblir l'art en lui donnant pour objet de profiter aussi bien que de plaire. Celte dispute même serait très-inutile, puisqu'il est impossible de plaire selon les règles, qu'il ne s'y rencontre beaucoup d'utilité. Il est vrai qu'Aristote, dans tout son Traite' de la poétique, n'a jamais employé ce mot une seule fois; qu'il attribue l'origine de la poésie au plaisir que nous prenons à Voir imiter les actions des hommes; qu'il préfère la partie du poème qui regarde le sujet à celle qui regarde les mœurs, parce que cette première contient ce qui agrée le plus, comme les agnitions et les ;)f'ripélies; qu'il fait entrer dans la définition de la tragédie l'agrément du discours dont elle est composée; et qu'il l'estime enfin plus que le poème épique, en ce qu'elle a de plus la décoration extérieure et la musique, qui délectent puissamment, et qu'étant plus courte et moins diffuse, le plaisir qu'on y prend est plus parfait; mais il n'est pas moins vrai qu'llorace nous apprend que nous ne saurions plaire à tout le monde si nous n'y mêlons l'utile: et que les gens graves et sérieux, les vieillards et les amateurs de la vertu, s'y ennuieront s'ils n'y trouvent rien à profiter.

fer.lnrice seniorum agilant esperlia fiugis.

Ainsi, quoique l'utile n'y entre que sous la forme

du dilectable, il no laisse pas d'y i rc nécessaire; et il vaut mieux examiner de quelle façon il y peut trouver sa place que d'agiter, comme je l'ai déjà dit, une question inutile louchant l'utilité de cette sorte de poèmes, .l'estime donc qu'il s'y en peut rencontrer de quatre sortes.

La première consiste aux sentences et instructions morales qu'on y peut semer presque partout; mais il en faut user sobrement, les mettre rarement en discours généraux, ou ne les pousser guère loin, surtout quand on fait parler un homme pas-ionné, ou qu'on lui fait répondre par un autre; car il ne doit avoir ilon jilus de patience pour les entendre que de quiétude d'esprit pour les concevoir et les dire. Dans les délibérations d'État, où un homme d'importance consulté par un roi s'explique de sens rassis, ces sortes de discours trouvent lieu de plus d'étendue; mais enfin il est toujours bon de les réduire souvent de la thèse à Ihypothè.'^c; et j'aime mieux faire dire à un acteur, l'amour vous donuc beaucoup d' inquiétudes, que, l'amour donne beaucoup d'inquiétudes aux esi>rit< qu'il possède.

Ce n'est pas que je voulusse entièrement bannir cette dernière façon de s'énoncer sur les maximes de la morale et de la politique. Tous mes poèmes demeureraient bien estropiés si on en retranchait ce que j'y en ai mêlé; mais, encore un coup, il ne les faut pas pousser loin sans les appliquer au particulier : autrement c'est un lieu commun qui ne manque jamais d'ennuyer l'auditeur, parce qu'il fait languir l'action; et, quelque heureusement que réussisse cet étalage de moralités, il faut toujours craindre que ce ne soit un de ces ornements ambitieux qu'Horace nous ordonne de retrancher'.

J'avouerai toutefois que les discours généraux ont souvent de la grâce quand celui qui les prononce et celui qui les écoute ont tous deux l'esprit assez tranquilles pour se donner raisonnablement cette patience. Dans le quatrième acte de Mélite, la joie qu'elle a d'être aimée de Tircis lui fait souffrir sans chagrin la remontrance de sa nourrice, qui, de son coté, satisfait à cette démangeaison qu'Horace attribue aux vieilles gens de faire des leçons aux jeunes; mais, si elle savait que Tircis la crût infidèle et qu'il en fût au désespoir, comme elle l'apprend ensuite, elle n'en souffrirait pas quatre vers. Quelquefois même ces discours sont nécessaires pour appuyer des sentiments dont le raisonnement ne se peut fonder sur aucune des actions particulières de ceux dont on parle. Rodogune, au premier acte, ne saurait justifier la défiance qu'elle a de Cléopâtre que par le peu de sincérité qu'il y a d'ordinaire dans la réconciliation des grands après une offense signalée, parce que, depuis le traité de paix, cette reine n'a rien fait qui .la doive rendre suspecte de cette haine qu'elle lui conserve dans le cœur. L'assurance que prend Mélisse, au quatrièuje acte de la Suite du Menteur, sur les premières piotestations d'amour que lui fait Do-

* 11 nous semble qu'on ne peut Jonner de ni(.*illeures Kçons de goûl, et raisonnci- avec un jugement plus solide. Il est beau de voir l'auleur de Ciniia et de Vot\,e:icle creuser ainsi les principes de l'art dont il [ul leiière en France. ^V.)

niSCOURS SUR LE POi'lMF, DRAMATIQUE.

r.iiite, qu'elle n'a \u qu'une seule fois, ne se peut autoriser que sur la faeiliti' cl la promptitude que deux amants nés l'un pour l'autre ont à donner croyance à ce qu'ils s'enlri'di'^ent; et les douze vers qui expriment cette inoralité en termes généraux, ont tellement plu. que beaucoup de gi'us d'esprit n'ont pas dédaigné d'en charger leur mémoire. Vous en retrouverez ici quelques autres de cette nature. La seule règle qu'on y peut établir, c'est qu'il les faut placer judicieusement, et surtout les mettre en la bouche de gens qui aient l'esprit sans embarras et qui ne soient point emportés par la chaleur de l'action.

La seconde utilité du poënic dramatique se rencontre en la na'ive peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais à faire son effet quand elle est bien achevée, et que les traits en sont si reconnaissables, qu'on ne les peut confondre l'un dans l'autre ni prendre le vice pour la vertu. Celle-ci .se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse: et celui-là se fait toujours haïr, bien que triomphant. Les anciens se sont fort souvent contentés de celte peinture, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes actions cl punir les mauvaises : Clytemnestre et son adultère tuent Agamemnon impunément; Médée en fait autant de ses enfants, et Atrée de ceux do son frère Thyeste, qu'il lui fait manger. Il est vrai qu'à bien considérer ces actions. qu'ils choisissaient pour la catastrophe de leurs tragédies, c'étaient des criminels qu'ils faisaient punir, mais par des crimes plus grands que les leurs. Thyeste avait abusé de la femme de son frère; mais la vengeance qu'il en prend a quelque chose de plus affreux que ce premiercrime. Jason était un perlide d'abandonner ."ilédée, à qui il devait tout; mais massacrer ses enfants à ses yeux est quelque chose de plus. Clytemnestre se plaignait des concubines qu'Agamemnon ramenait de Troie; mais il n'avait point attenté sur sa vie, comme elle fait sur la sienne; et ces maîtres de l'art ont trouvé le crime de son fils Oreste, qui la tue pour venger son père, encore plus grand que le sien, puisqu'ils lui ont donné des Furies vengeresses pour le tourmenter, et n'en ont point donné à sa mère, qu'ils font jouir paisiblement avec son .Sgiste du royaume d'un mari qu'elle avait assassiné.

Notre tréàtre souffre diflicilement de pareils sujets. Le Thijeste de Sénèque n'y a pas été fort heureux : }fédée y a trouvé plus de faveur; mais aussi, à le bien premhe. la perfidie de Jason et la violence du roi de Corinthe la font paraître si injustement opprimée, que l'auditeur entre aisément dans ses intérêts et regarde sa vengeance comme une justice qu'elle se lait elle-même de ceux qui l'oppriment.

C'est cet intérêt qu'on aime à prendre pour les vertueux qui a obligé d'eu venir à cette autre njanière de finir le poème dramatique par la punition des mauvaises actions et la récompense des bonnes, qui n'est pas un précepte de l'art, mais un usage que nous avons embrassi', dont chacun peut se départir à ses périls. Il était dès le temps d'Arislote,

et peut-êtrequ'il ne jilaisait pas trop à ce philosophe, puisqu'il dit «qu'il n'a eu vogue que par l'imbécillilé du jugement des spertateurs, et que ceux qui le pratiquent s'accommodent au goût du peuple et écrivent selon les .souhaits de leur auditoire. » En effet, il est certain que nous ne saurions voir un honnête homme .nir notre théâtre sans lui souhaiter de la prospérité, et nous fâcher de s"s infortunes. Cela fait que, quai d il en demeure accablé, nous sortons avec chagrin, et remportons une espèce d'indignation contre l'auteur et les acteurs; mais, quand l'événement remplit nos souhaits et que la vertu y est couronnée, nous sortons avec pleine joie et remportons une entière satisfaction et de l'ouvrage cl de ceux qui l'ont représenté. Le succès heureux de la vertu , eu dépit des traverses cl des périls, nous excite à l'embrasser, et le succès funeste du crime ou de l'injustice est capable de nous en augmenter l'horreur naturelle par l'appréhension d'un pareil malheur.

C'est en cela que consiste la troi-sième utilité du théâtre, comme la quatrième en la purgation des passions par le moyen de la pitié et de la crainte. Mais, comme cette utilité est particulière à la tragédie, je m'expliquerai sur cet article au second volume, où je traiterai de la tragédie en particulier, et passe à l'examen des parties qu'Aristote attribue au poème dramatique. Je dis au poème dramatique en général, bien qu'en traitant cette matière il ne parle que de la tragédie; parce que tout ce qu'il en dit ci'n\ ient aussi à la comédie, et que la différence de ces deux espèces de poèmes ne consiste qu'en la dignité des personnages et des actions qu'ils imitent, et non pas en la façon de les imiter ni aux choses qui servent à cette imitation.

Le poème est composé de deux sortes de parties. Les unes .sont appelées parties de quantité ou d'extension, et Aristote en nomme quatre : le prologue, l'épisode, l'exode et le chœur. Lesautresse peuvent nommer des parties intégrantes ([ui se rencontrent dans chacune de ces premières pour former tout le corps avec elles. Ce philosophe y en trouve six : le sujet, les mœurs, les sentiments, la diction, la musique et la décoration du théâtre. De ces six. il n'y a que le sujet dont la bonne constitution dépende proprement do l'art poétique; les autres ont besoin d'autres arts subsidiaires : les mœurs, de la morale; les sentiments, de la rhétorique; la diction, de la grammaire; elles deux autres parties ont chacune leur art, dont il n'est pas besoin que le poète soit instruit, parce qu'il y peut faire suppléer par d'autres que lui, ce qui fait qu'Aristote ne les traite jias. Mais, comme il faut qu'il exécute lui-même ce qui concerne les quatre premières, la connaissance des arts dont elles dépendent lui est absolument nécessaire, â moins qu'il ait reçu de la nature un sens commun assez fort et assez profond pour suppléer à ce défaut.

Les conditions du sujet sont diverses pour la tragédie et pour la comédie. Je ne toucherai à présent qu'à ce qui regarde cette dernière, qu'Aristote définit simplement une iiniloiion de personnes basses et

fiiurlK's. Je ne puis m'oniprclior do diiv qui' cette di'lijiiliûii ne me s;itisl';ul point; et, puisinic lieaucoup (le savants tiennent que son Truile de la PocHijut' n'est pas venu tout entier jusqu'à nous, je veux ei'oire que, dans ce que le temps nous a dérobé, il s'en rencontrait une plus achevée.

Sa |)oé>sie dramatique, selon lui. est une imitation des actions, et il s'arrête ici à la condition des personnes, sans dire quelles doi\ent être ces actions. Quoi qu'il en soit, celle définition avait du rapport à l'usage de son temps, où l'on ne faisait parler, dans la romédie, que des personnes d'une condition trèsmédiocre; mais elle n'a pas une entière justesse pour le nôtre où les rois mêmes y peuvent entrer quand leurs actions ne sont ]ioint au-dessus d'elle. Lorsqu'on met sur la scène une sijuple intrigue d'amour entre des rois, et qu'ils no courent aucun péril, ni de leur vie ni de leur État, je ne crois pas que, bien que les personnes soient illustres, l'action le soit assez pour s'élever jusques à la tragédie. Sa dipniti' demande quelque grand intérêt d État ou quelque passion plus noble et i)lus mâle que l'amour, telle que sont l'ambition ou la vengeante, et veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d'une inaitresse. Il est à propos d'y mêler l'amour, parce qu'il a toujours beaucoup d'agrément et peut servir de fondement à ces intérêts et à ces autres passions dont je parle; niais il faut qu'il se contente du second rang dans le poème, et leur laisse le premier.

Cette maxime semblera nouvelle d'abord; elle est toutefois de la pratique des anciens, chez qui nous ne voyons aucune tragédie où il n'y ait qu'un intérêt d'amour à démêler. .Au contraire, ils l'en bannissaient souvent; et ceux qui voudront considérer les miennes reronnaiiront qu'à leur exomjilo je ne lui ai jamais laissé y prendre le pas devant, et que dans le d'il même, qui est sans contredit la pièce la plus remplie d'amour que j'aie faite, le deviiir de la naissance et le soin de l'honneur l'emportent sur toutes les tendresses qu'il inspire aux amants que j'y fais parler.

Je dirai plus. Bien qu'il y ait de grands intérêts d'État dans un poème, et que le soin qu'une personne royale doit avoir de sa gloire fasse taire sa passion, comme en Don Sanche, s'il ne s'y rencontre point de péril de vie, de perte d'iîtats, ou de bannissement, je ne pense pas qu'il ait droit de prendre un nom plus relevé que celui de comédie; mais, pour répondre aucunement àla dignité des personnes dont celui-là représente les actions, je me suis hasardé d'y ajouter l'épithête d'héroïque, pour le distinguer d'avec les comédies ordinaires. Cela est sans exemple parmi les anciens; triais aussi il est sans exemple parmi eux démettre des rois sur le théàlre sans quelqu'un décos grands périls. iNous ne devons pas nous attacher si servilement à leur imitation, que nous n'osions essayer quelque chose de nousmêmes quand cela ne renverse point les règles de l'art; ne fût-ce que pour mériter cette louange que donnait Horace aux poètes de son temps :

Nec minimum nieruere decu?, vesligi.T gr.TC.i Awsi dopeiTt.',

nisroFns sun le roK.ME or.-vm.vtique.

et n'avoir point de part en ce honteux éloi^e,

0 iniilaloi'es, servum pocusî

« Ce qui nonssert maintenant d'exemple, dit Tacite, a été autrefois sans exemple, et ce que nous faisons sans exemple l'u pourra servir un jour, n

La comédie diffère donc en cela de la tragédie, que celle-ci veut pour son sujet une action illustre, extraordinaire, sérieuse; celle-là s'arrête à une action commune et enjouée : celle-ci demande de grands périls pour ses héros; celle-là se contente de l'inquiétude et des déplaisirs de ceux à qui elle donne le premier rang parmi ses acteurs. Toutes les deux ont cela de commun, i(ue cette action doit être complèti' et achevée; c'est-à-dire que, dans l'évéïiernent qui la termine, le spectateur doit être si bien instruit des sentiments de tons ceux qui y ont eu quelque part, qu'il sorte l'esprit en repos et ne soit plus en doute de rien. Cinna conspire contre Auguste, sa conspiration est découverte, Auguste le fait arrêter. Si le poëme en demeurait là, l'action ne serait pas complète, parce que l'auditeur .sortirait dans l'incerti-

tude

' que cet empereur aurait ordonné de cet

ingrat favori. Ptolomée craint que César, qui vient en Egypte, ne favorise sa sœur dont il est amoureux et ne le force à lui rendre sa part du royaume, que son père lui a laissée par testament : pour attirer la faveur de son côté par un grand service, il lui immole l'ompée. Ce n'est pas assez, il faut voir comment Cé.sar recevra ce grand sacrifice. Il arrive, il s'en fâche, il menace Ptolomée, il le veut obliger d'immoler les conseillers de cet attentat à cet illustre mort. Ce roi, surpris de cette réception si peu attendue, se résout à prévenir César et conspire contre lui pour éviter, par sa perte, le malheur dont il se voit menacé. Ce n'est pas encore assez; il faut sa\oir ce qui réussira de cette conspiration. César en a l'avis, et Ptolomée, périssant dans un combat avec ses ministres, laisse Cléopàtre en paisible possession du royaume dont elle demandait la moitié, et César hors de péril. L'auditeur n'a plus rien à demander et sort satisfait, parce que l'action est complète.

Je connais des gens d'esprit ', et des plus savants en l'art poétique, qui m'imputent d'avoir négligé d'achever le Cid et quelques autres de mes poèmes, parce que je n'y conclus pas précisément le mariage des premiers acteurs, et que je ne les envoie point marier au sortir du théâtre. A quoi il est aisé de répondre que le mariage n'est point un achèvement nécessaire pour la tragédie heureuse ni même pour la comédie. IJuant à la première, c'est le péril d'un héros qui la constitue, et, lorsqu'il en est sorti, l'action est terminée. Bien qu'il ait de l'amour, il n'est pas besoin qu'il parle d'épouser sa maîtresse quand

' Ces s.ivanls en l'art poétique ne paraissent pas savants dans la coniisissanLC du eœur humain. Corneille en savait beaucoup plus qu'eux. Ce qui nous parait ici de plus extraordinaire, c'est que, dans les premiers temps si tumultueux de la grande réputation du Cid, les ennemis de Corneille lui reprocluiieut d'avoir marié Cliimène avec le meurtrier de son père le propre jour île sa mort, ce qui n'était pas vrai, au contraire, la [)ièce linit par ce lieau vers :

Laisse faire le tPimts, t.-i vaillanco et ton roi. (V.)

DISCOURS SUR LE POl^lIE DRAMATIQUE.

la bienséance ne le permet pas; et il suffit d'en donner Tidée après en avoir levé tous les empèelienionti sans lui en l'aire d.'ti'rniiiier le jour. Ce serait une chose insupportable que Cliiniéne en convint avec Rodrigue dés le lendemain qu'il a tué son père; et Rodrigue serait ridicule s'il faisait la moindre démonstration de le désirer. Je dis la même chose d'Antiochus. Il ne pourrait dire de douceurs à Rodogune qui ne fussent de mauvaise grâce, dans 1 instant que sa mère se vient d'empoisonner à leurs yeux et meurt dans la rage de n'avoir pu les faire périr avec elle. Pour la comédie, Aristole ne lui impose point d'autre devoir pour conclusion que de rendre amis ceux qui ctuienl ennemis. Ce qu'il faut entendre un peu plus généralement que les termes ne semblent porter, et l'étendre à la réconciliation de toute sorte de mauvaise intelligence; comme, quand un fils rentre aux bonnes grâces d'un p -re qu'on a vu en colère contre lui pour ses débauches, ce qui est une fin assez ordinaire aux anciennes comédies; ou que deux amants, séparés par quelque fourbe qu'on leur a faite ou par quelque pouvoir dominant, se réunissent par l'éclaircissement de cette fourbe ou par le consentement de ceux qui y mettaient obstacle; ce qui arrive presque toujours dans les niMres, qui n'ont que très-rarement une autre lin que des mariages. A'ous devons toutefois prendre garde que ce consentement ne vienne pas par un simple changement de volonté, mais par un événement qui en fournisse l'occasion. Autrement il n'y aurait pas grand artifice au dénoûment d'une pièce, si. après l'avoir so^itenue durant quatre actes sur l'autorité d'un père qui n'approuve point les inclinations amoureuses de son tils ou de sa fille, il y consentait tout d'un coup au cinquième par cette seule raison que c'est le cinquième, et que l'auteur n'oserait en faire six. 11 faut un effet considérable qui l'y oblige, comme si l'amant de sa fille lui sauvait la vie en quelque rencontre où il fut près d'être assassiné par ses ennemis; ou que, par quelque accident inespéré, il fiit reconnu pour être de plus grande condition et mieux dans la fortune qu'il ne paraissait.

Comme il est nécessaire que l'action soit complète, il faut aussi n'ajouter rien au delà; parce que, quand l'effet est arrivé, l'auditeur ne souhaite plus rien et s'ennuie de tout le reste. Ainsi les sentiments de joie qu'ont deux amants qui se voient réunis après de longues traverses doivent être bien courts; et je ne sais pas quelle grâce a eue chez les Athéniens la contestation de Ménélas et de Teucer pour la sépulture d'Ajax, que Sophocle fait mourir au quatrième acte; mais je sais bien que de notre temps la dispute du même Ajax et d'Ulysse pour les armes d'Achille, après sa mort, lassa fort les oreilles, bien qu'elle partît d'une bonne main. Je ne puis déguiser même que j'ai pei le encore à comprendre comment on a pu souffrir le cinquième acte de Mélite et de la Veuve. On n'y voit les premiers acteurs que réunis ensemble, et ils n'y ont plus d'intérêt qu'à savoir les auteurs de la fausseté ou de la violence qui les a séparés. Cependant ils en pouvaient être déjà instruits,

si je l'eusie voulu, et semblent n'être plus sur le théâtre que pour se'rvir de témoins au mariage de ceux du second ordre; ce qui fait languir toute celte fin. où ils n'ont iioint de part. Je n'ose attribuer le bonheur qu'eurent ces deux comédies à l'ignorance des préceptes, qui était assez générale en ce tempsiâ, d'autant que ces mêmes préceptes, bien ou mal observés, doivent faire leur effet, bcn ou mauvais, sur ceux même ijui, faute de les savoir, s'abandouneiit au courant des sentiments naturels : mais je ne puis que je n'avoue du moins que la vieille habitude qu'on avait alors à ne voir rien de mieux ordonné a été cause qu'on ne s'est point indigné contre ses défauts, et que la nouveauté d'un genre de comédie très-agréable, et qui jusque-là n'avait point paru sur la scène, a fait qu'on a voulu trouver belles toutes les parties d'un corps qui plaisait à la vue, bien qu'il n'eût pas toutes ses proportions dans leur ju.-tesse.

La comédie et la tragédie se ressemblent encore en ce que l'action qu'elles choisissent pour imiter Il doit avoir une juste grandeur, c'est-à-dire ' qu'elle ne doit être ni si petite, qu'elle échappe à la vue comme un atome, ni si vaste, qu'elle confonde la mémoire de l'auditeur et égare son imagination. » C'est ainsi qu'Aristote explique celte condition du poèine, et ajoute que, «pour être d'une juste grandeur, elle doit avoir un commencement, un milieu et une fin. » Ces termes sont si généraux, qu'ils semblent ne signifier rien; mais, à les bien entendre, ils excluent les actions momentanées qui n'ont lioinl ces trois parties. Telle est, peut-être, la mort de la sœur dllorace, qui se fait tout d'un coup sans aucune préparation dans les trois actes qui la pré- . cèdent; et je m'assure que. si Cinna attendait au cinquième à conspirer contre Auguste, et qu'il consuinât les quatre autres en protestations d'amour à .Emilie ou en jalousies contre Maxime, cette conspiration surprenante fer.iit bien des révoltes dans les esprits, à qui ces quatre premiers auraient fait attendre tout autre chose.

11 faut donc qu'une action, pour être d'une juste grandeur, ait un commencement, un milieu et une lin. Cinna conspire contre Auguste, et rend compte de sa conspiration à ^Emilie, voilà le commencement; .Maxime en fait avertir Auguste, voilà le milieu; Auguste lui pardonne, voilà -la fin. Ainsi, dans les comédies de ce premier volume, j'ai presque toujours établi deux amants en bonne intfUigence; je les ai brouillés par quelque fourbe, et les ai réunis par l'éclaircissement de cette même fourbe qui les séparait.

A oe que je viens de dire de la juste grandeur de l'action, j'ajoute un mot touchant celle de sa représenlalion, que nous bornons d'ordinaire à un peu moins de deux heures. Quelques-uns réduisent le

* Tout ce que dit Ctirueille sur ce commc-ncemenl, ce milieu el celle tin, est imoulestalile. Et la remarque de Corneille sur le meurtre de Camille par Horace est très-fine; on ne peut trop e-^linior la candeur el le génie d'un homme qui reclicrehe un défaut dans un de ses ouvrages, élincelant des plus grandes beautés, qui trouve la cause de ce défaut el qui l'einlique. (V.)

Discuiins SUR LE l'OËAir: diiamatkjui-:.

nombre des vors (ju'on y ivcitc à fiiiiiiz> cents, et voiileiil que les piéees de théâtre ne puissent nller jusqu'à ilix-liuit, sans laisser un chagrin capable de faire oublier les plus belles choses, .rai olé plus heureux que leur règle ne me le permet, en ayant donné pour l'ordinaire deux mille aux comédies et un peu ]ilns de dix-liuit cents aux tragédies, sans avoir sujet de me plaindre que mon auditoire ait montré trop de chagrin pour cette longueur.

(l'est assez parler du sujet de la comédie et des conditions i|ui lui sont nécessaires. La vraisemblance on est une dont je parlerai en un anlre lieu; il y a de plus que les événemenis en doivent toujours être heureux, ce qui n'est jias une obligation de la tragédie, où nous avons le choix de faire un changement de bonheur en malheur, ou de malheur eu bonheur. Cela n'a pas besoin de commentaire. Je viens à la seconde jiartie du poème, qui sont les mœurs.

Arislole leur prescrit qu.atre conditions : qu'elles: soient bonnes, eonrciinhles , semblables et c'ijales. Ce sont des termes qu'il a si peu exjdiqU'S, qu'il nous laisse grand lieu de douter de ce qu'il veut dire.

Je ne puis compre dre comment on a voulu entendre parce mot de bonnes qu'il faut qu'elles soient vertueuses. La plupart des poëmes, tant anciens qne modernes, demeureraient en un pitoyalile état si l'on en retranchait tout ce qui s'y rencontre de personnages méchants, ou vicieux, on tachés de quelque faiblesse qui s'accorde mal avec la vertu. Unrace a pris soin de décrire en général les manirs de chaque âge et leur attribue plus de défauts que de jierfeçtioiis; et, quand il nous prescrit de peindre Jlédee fiére cl iudomiitahle, Ixion perfide, Achille emporté de colère, jusqu'à maintenir qne les lois ne sont pas faites pour lui et ne vouloir prendre droit que par les armes, il ne nous donne pas de grandes vertus à exprimer. Il faut donc trouver une bouté eouqiatible avec ces sortes de mœurs; et, s'il m'est permis de dire mes conjectures sur ce qu'Aristote nous demande par là, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une habitude vertueuse ou criminelle, selon qu'elle est propre et eonvenalde à la personne qu'on introduit. Cléopàlre, dans llodogiiiie, est Irès-méchante; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur, pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes choses, tant son attachement à la doiiiinalicn est violent; mais tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quehjue chose de si haut, qu'eu même tiMups qu'on déteste ses actions on ; dmire la source dont elles partent. J'ose dire la même chose du )lenleur. Il est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de vivacité, (jue cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait confesser aux spectaleurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont les sots ne sont point capables. Pour troisième exemple, ceux qui ^oudront examiner la manière dont Horace décrit la colère d'Achille ne s'éloigueionl jias de ma pensée. Elle a pour fondement un passage d'Arislote, qui

suit d'assez près celui que je tâche d'exiiliijucr. « La poésie, dit-il, est une habitation de gens meilleurs qu'ils n'ont été; e", comme les peintres font souvent des portraits flattés, qui sont plus beaux qne l'original, et conservent toutefois la resseiidilance, ainsi les poètes, représentant des hommes colères ou fainéants, doivent tirer une haute idée de ces (pialités qu'ils leur attribuent, en sorte qu'il s'y trouve un bel exemplaire d'é(|uité ou de dureté; et c'est ainsi quilomère a fait Achille bon. » Ce dernier mot est à remarquer pour faire voir qu'Homère a donné aux emportements de la colère d'Achille celte bouté nécessaire aux mœurs, que je fais consister en celle élévation de leur caractère et dont lioberlel jiarle ainsi : Vininupiodiine ijenns per se siiiiremos iiuosdani ^ hiibet deeoris yrndns, et aliMliitissiniam reciiul formani, non tainen Jcgciienins à sud niilnrâ et effigie jiiislinà.

Ce texte d'Arislote, que je \ ieus de citer, peut faire de la peine, en ce qu'il porte « que les mœurs des bonimes colères ou fainéants doivent être peintes dans un tel degré d'excellence, qu'il s'y rencoulre un haut exemplaire d'équité ou de dureté. » Il y a du rapport de la dureté d la colère; et c'est ce qu'attribue Horace à celle d'Achille en ce a ers :

Ii-acuiiilus, iiiexorabilis, .nccr.

Mais il n'y en a point de l'équité à la fainéantise, et je ne puis voir quelle part elle peut avoir en son caractère. C'est ce qui me fait douter si le mol grec 'fi'iM.'.'j; a é;é rendu dans le sens d'Arislote par les interprètes latins (jue j'ai suivis. l'Iacius le tourne desidvs; Victorius, inertes; lleiiisius, segnes; et le mot de fdineanls, dont je me suis servi pour le mettre eu notre langue, répond assez à ces trois versions; mais Caslelvetro le rend en la sienne par celui de miinsiieti, débonnaires, ou pleins de mansuétude; et non-seulement ce mot a une opposition plus juste à celui de eolère, mais aussi il s'accorderait mieux avec cette habitude qu'Aristote appelle i-r.w./.v.'j.-i, dont il nous demande un bel exemplaire. Ces trois interprèles traduisent ce mot grec par celui d'eijuite ou de probité, qui répondrait mieux aux wansueli de l'italien qu'à leurs segnes, desides, inertes, pourvu qu'on n'entendît par là qu'une bonté naturelle, qui ne se fâche que malaisément : mais j'aimerais mieux, encore celui de piaeeeolez^a, dont l'autre se sert pour l'exprimer en sa langue; et je crois que, pour lui laisser sa force eu la notre, on le pourrait tourner en celui de eondeseendanee, ou facilite équitable d'approuver, earnscr, et supporter tout ce qui arrive. Ce n'est pas que je me veuille faire juge entre de si grands hommes, mais je ne puis dissimuler que la version italienne de ce passage me semble avoir quelque chose de plus juste que ces trois latines. Dans cette diversité d'interprétations, chacun ei-t en liberté de choisir, puisque même ou a droit de les rejeter toutes, quand il s'en présente une nouvelle qui plaît davantage, et que les opinions des jilus savants ne sont pas des lois pour m us.

il me vient encore une autre conjecture, touchant ce qu'entend Aristote par cette bonté de mœurs qu'il

DISCOUUS SUH LK l'Oii.MK DliA M A i lui i:.

li'iir inipnso pour première condition. C'est qu'elles (l"i\ent ùtre verliunisos. tant qu'il se peut, en sorte (jui" nous n'exposions point île vicieux ou de criujiiii'ls sur le théâtre si le suji'l que nous traitons n'en a hesoin. Il donne lieu hii-nièmc à celte pensée lorsque, voulant marquer un exemple d'une faute contre celte rè^^le, il se sert de celui de Ménélas dans VOrestc d'Uuripide, dont le défaut ne consiste pas en ceiiu'il est injuste, mais en ci' qu'il l'est sans nécessité.

Je trouve dans Cnsleht'tro une troisième explicaliiin qui pourrait ne déplaire pas, qui est que celte honte de mœurs ne regarde que le premier personnage, qui doit toujours se faire aimer, et par conséquent être vertueux, et non pas ceux qui le persi'cutent ou le font périr; mais, comme c'est restreindre à un seul ce qu'.Aristote dit en général, j'aimerais mieux m'arrèter, pour l'intelligence de cette première condition, à cette élévation ou perfection de caractère dont j'ai parlé, qui l'Cut convenir à tous ceux qui paraissent sur la scène; et je ne pourrai suivre cette dernière interprétation sans condanmiMle Menteur, dont Thahitude est vicieuse, hien qu'il tienne le premier rang dans la comédie qui porte ce titre.

Kn second lieu, les monirs doivent être convenables. Cette condition est plus aisée à entendre que la première. Le poète doit considérer l'âge, la dignil('. la naissance, l'emploi et le pays de ceux qu'il introduit; il faut qu'il sache ce qu'on doit à sa patrie, à ses parents, à ses aniis, à sou roi; quel est l'oflice d'un magistrat ou d'un général d'armée, aliu qu'il puisse y conformer ceux qu'il veut faire aimer aux spectateurs, et en éloigner ceux qu'il leur veut faire ha'fr; car c'est une maxime infaillible que, pour bien réussir, il faut intéresser l'auditoire pour les pr.'niiers acteurs. Il est bon de renuirquer encore que ce qu'Horace dit des mœuis de chaque âge n'est pas une règle dont on ne se puisse dispenser sans scrupule. 11 fait les jeunes gens jirodigues et les vieillards avares : le voutraire arrive tous les jours sans merveille; mais il ne faut pas que l'un agisse à la manière de l'autre, bien qu'il ait quelquefois des habitudes et des passions qui conviendraient mieux à l'autre. C'est le propre d'un jeune homme d'être amoureux, et non pas d'un vieillai-d; cela n'empê- "che pas qu'un vieillard ne le devienne : les exemples en sont assez souvent devant nos yeux; mais il passerait ])our fou s'il voulait faire l'amour en jeune homme et s'il prétendait se faire aimer par les bonnes qualités de sa personne. H peut espérer qu'on l'écoulera, mais cette espérance doit être t'onclée sur son bien, ou sur sa qualité, et non pas sur ses mérites; et ses prétentions ne peuvent être raisonnables s'il ne croit avoir affaire à une ànie assez intéressée pour déférer tout à l'éclat des richesses ou à 1 andiition du rang.

La qualité de semblables qu'Aristote demande aux monirs regarde particulièrement les i)ersonnes que l'histoire ou la Table nous fait connaître, et qu'il faut toujours peindre telles que nous les y trouvons, t'eut ce que veut dire Horace parce \ers :

bit Mctiea ferox invitlaque.

Qui peindrait l'Ivsse en grand guerrier, ou Achille en grand discoureur, ou .Médée en femme fort soumise, s'exposerait à la risée publique. Ainsi ces deux qualiti's, dont quelques interprètes ont bi-aucoiip de pi'ine à trouver la différence qu'Aristote \cnt qui soit entre elles, sans la désigner, s'accorderont aisément pourvu qu'on les sépare, et qu'on donne celle de roiweiuibkr. aux personnes imaginées, qui n'ont jamais eu dèlre que dans l'esprit du poète, en rési^rvant l'autre ))our celles qui sont connues par l'hisloire ou par la Kable, coniinc je le viens de dire. Il reste à parler de Veyalitc, qui nous ohlige i conserver jusqu'à la lin à nos peisonnages les mœurs que nous leur a^(lns données au eonimencemcnt :

Servclur ail iimim Qujilis ni) inceiito proccsserit. et sibi conslct.

L'inégalité y peut toutefois entrer sans défaut, nonseulement quand nous introduisons des personnes d'un esprit léger et inégal, mais encore lorsqu'en conservant l'égalité au dedans nous donnons linégalité au dehors, selon l'occasion. Telle est celle de (ihiinène, du côté de l'amour; elle aime totijours fortement Hodrigue dans son cœur; mais cet amour agit autriMiient en la présence du roi autrement eu celle de l'infante, et antremeni eu celle de Kodrigue; et c'est ce qu'Aristote apjielle des mœurs inégalement égales.

Il se pré.senle une difficulté à éclaircir sur celte manière, touchant ce qu'entend Aristole lorsqu'il dit I' que la tragédie se peut faire sans mœurs', et que la plupart de celles des modernes de son temps n'en ont point. » Le sens de ce passage est assez inalaisi' à concevoir, vu que, selon lui-même, c'est par les mœurs qu'un honiine est méchant ou homme de bien, spirituel ou slupide, timide ou hardi, constant ou irrésolu, hou ou mauvais politique, et qu'il est iiiipossilde qu'on en mette aucun sur le théâtre qui ne soit bon ou inéclianl, et qu'il n'ait i]uelqu'une de ces autres qualités. Pour accorder ces deux sentiments qui semlilenl opposés I un à l'autre, j'ai renuuqué que ce philosophe dit ensuite que, « si un poi'te a fait de lielles narrations morales et des di.scoursb'en sentencieux, il n'a fait encore rien pai' là qui concerne la tragédie. » Cela m'a fait considérer ijue les mœurs ne sont pas seulement le principe des actions, mais aussi du raisonnement, lu homme de bien agit et raisonne en homme de bien, un méchant agit et raisonne eu méchant, et l'un et l'autre étalent de di^ erses maximes de morale suivant celle

• reut-Olre (lu'.Ari^tolc cuionilait, par dos tr.ijçê'Iies s.ins mœurs, des l'icecs l'undi'es uniquement sur des aventures func^les qui (icuvent arriver à tous les personnages, soit qu'ils aient des passions ou qu'ils n'en aient pas, soit qu'ils aient un caraelère l'rappanl ou non. Le niallielu- d'CEdipe, jiar exemple, ]teul arriver à luut huinine. iiuN-pendauiiuent de sou earaelère et de ses mœuis. Ou'uuc princesse, ayant a|i|iris la mort de sou mari, lue sur le rivaj;c lie la mer, aille lui dresser un ti-mbeau. et qu'elle voie le corps de son lils étendu mort sur le mémo rivage, lela est déplorable et tr.igiqne, mais n'a aucun rapport à la conduite cl auK mirurs de crlW- princesse. Au contraire, les dcstiures d'ilmilie, de nox:u\ de l'bèdre, d lleriuionc, dépendent de leiu's mœurs, .\ussi les pièces de c .raelère sont bien supérieures à celles ipii ne représentent que des aventures l'alalcs. ^V.)

DISCOURS SL'U IV, l'OKME Dn.VMATlQin:.

ilivei-se IiaVitude. C'est donc de ces inaxiiucs, que cette liabiluilc produit, que la tragédie peut s^ passer, et non pas do riiabiliide même, puisqnVlle est le principe des actions, et que les actions sont l'àiuc de la tragédie, où Ton ne doit parler qu'en agissant et pour agir. Ainsi, pour expliquer ce passiige d"Arislole par l'antre, nous pouvons dire que, quand il parle d'une tragédie sans inieiirs, il entend une tragédie où les acteurs énoncent simplement leurs sentiments ou ne les appuient que sur des raisonnements tirés du fait, comme lUéopàire, dans le second acte de Uvdoijunc, et non pas sur des maximes de morale t)U de politique, comme lioânijunc, dans son preniii>r ai-te. Car, je le répète encore, faire un l>oënie de théâtre où aucun des acteurs ne soit ni bon ni méchant, prudent ni imprudent, cela est absolument impossible.

Après les nuTurs viennent les sentiments, par où l'acteur f.iit counartre ce qu'il veut ou ne veut pas, en quoi il peut se contenter d'un simple témoignage de ce qu'il se propose de faire, sans le fortilier de raisonnements moraux-, comme je le viens de dire, l'elte partie a besoin de la rliétorique pour peindre les passions et les troubles de l'esprit, pour consulter, délibérer, exagérer ou exténuer; mais il y a celte différence ])ûnr ce regard entre le poète dramatique et l'orateur, que celui-ci peut étaler son art et le rendre remarquable avec pleine liberté, et que l'autre doit le cacher avec soin, parce que ce n'est jamais lui qui parle, et que ceux qu'il fait parler ne sont pas dos orateurs.

La diction dépend de la grammaire. Arislote lui attribue les figures que nous ne laissons pas d'appeler communément figures de rhétorique. Je n'ai rien à dire là-dessus, sinon que le langage doit être net, les ligures placées à propos et diversifiées, et la versification aisée et élevée au-dessus de la prose, mais non pas jusqu'à renllure du poème épique, liuisque ceux que le poète fait parler ne sont pas des poètes.

Le retranchement que nous avons fait des chœurs a retranché la musique de nos poèmes, l'ne chanson y a quelquefois bonne grâce, et, dans les pièces de machines, cet ornement est devenu nécessaire pour remplir les oreilles de l'auditeur pendant que les machines d''scenileut.

La décoration du théâtre a besoin de trois arts pour la rendre belle, do la peinture, de l'archiiecture et de la perspective. Aristote prétend que cette partie, non plus que la précédente, ne regarde pas le poète; et, comme il ne la traite point, je me ilispenserai d eu dire plus qu'il ne m'en a appris.

Pour achever ce discours, je n'ai plus qu'à parler des parties de quantité, qui sont le prologue, l'épisode, l'exode et \f chœur. Le prologue est ce qui se rccile uvanl le premier citant du chœur; l'épisode, ce qui se recite entre les chants du chœur; et l'exode, fc qui se rccile après le dernier chant du chœur. Voilà tout ce que nous en dit Aristote. qui nous marque plutôt la situation de ces parties et l'ordre qu'elles ont entre elles dans la représentation qu:' la part de l'action qu'elles doivent contenir. Ainsi, pour les

appliquer à notre usage, le prologue est notre premier acte, l'épisode fait les trois suivants, et l'oxi do le dernier.

Je dis que le |)rologue est ce qui se récite devant le premier chaut du clneur, bien que la version ordinaire porte devant la première entrée du chœur, ce qui nousoud)arrassorail fort, vu que dans beaucoup de tragédies groc(iues le cbo'ur ])arlo le premier; et ainsi elles manqueraient de cette partie, ce qu'Aristote n'eut pas ujanqué do l'omarquor. Pour m'enhardir à changer ce ter. ne, afin do lever la difficulté, j'ai considéré qu'encore que le mot grec r:à;oJ'.; dont so sert ici ce philosophe signifie communément l'entrée en \\n chemin ou place publi(]ue, qui était le lieu ordinaire où nos anciens faisaient parler leurs acteurs, en cet endroit toutefois il ne peut signifier que le premier chant du chœur. C'est ce qu'il m'apprend lui-môme un peu après en disant que le nâf'.'î;; du chœur est la première chose que dit tout le chœur ensemble. Or. quand le ch'Bur entier disait quelque chose, il chantait; et, quand il parlait sans chanter, il n'y avait qu'un de ceux dont il était composé qui parlât au nom do tous. La raison en est que le chœur tenait alors lieu d'acteur, et que ce qu'il disait servait à l'action et do\ait, par coiisi'quont, être entendu; ce qui n'eût pas é\r possible si tous ceux qui le composaient, et qui étaient quelquefois jusiju'au nombre de cinquante, eussent parb' ou chanté tous à la fois. Il faut donc rejeter ce premier -i'.'.S:; du chœur, qui est la borne du prologue, à la première fois qu'il demeurait seul sur le théâtre et chantait; jusque-là il n'y était introduit que parlant a\ec un acteur par une seule bouche; ou, s'il y demeurait seul sans chanter, il se séparait on deux demi-chœurs, qui ne parlaiml non plus chacun de leur coté que par un seul organe, afin que l'auditeur put entendre ce qu'ils disaient et s'instruire de ce qu'il fallait qu'il apiirit pour l'intelligenco de l'action.

Je réduis ce prologue à notre piemii>i- acte, suivant l'inlontion d'Aristoto; et, [lour sujipléer en quelque façon à ce qu'il ne nous a pas dit, ou que les années nous ont dérobé do son livre, je dirai qu'il doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour l'action principale que pour les épisodiques; on sorte qu'il n'entre aucun acteur dans les actes suivants qui ne soit connu par ce premier, ou du moins appelé par quelqu'un qui y aura été introduit'. Celte maxime est nouvelle et assez sévère, et je ne l'ai pas toujours gardée; mais j'estiimj qu'elle sert beaucoup à ionder une véritable unité d'action, par la liaiso]) de toutes celles qui concourent dans le poème. Los anciens s'en sont fort écartés, particulièrement dans les agnitions, pour lesquelles ils se sont i)resquo toujours servis de gens

' CcUe maxime nouwllc, 01,11)116 par Corneille, était trè.s-juJicietiso. iXon-.'^culemeiit il est ulilt" pniir riiilelli^ence p.irfaile J'iino pièce de tliérare que tous les persûniiages es^enliel-s soient anjionccs àà^ le premier acte, mais ctUe sage précaution coutrilnic à augmenter l'inlcrèt. Le spectateur eu attend avec plus d'émotion l'aetcur qui doit servir au no-uit, ou à le rcdoultler. ou à le dénouer, ne rùt-il qu'un sulialtcrue. lUen ne f.iit mieux voir combien CorueiUc avait approlondi tous les secrets de son art.

Ui

DISCDLISS SUn LE l'OliME Kit AM ATly UE.

qui survenaient par liasard ;iu cinquième acle, et ne seraient arrivés qu'au itixiènie si la iiiéce en eût eu dix. Tel (!st ce vieillard de Corintlic dans VOE'lipc de .Sophocle et de Sénèque, où il semble loaiher des nues par miracle, en un temps où les :icleurs ne sauraient plus par où en prendre ni quelle posture tenir s'il arrivait une heure plus tfird. .!c ne l'ai introduit (|u"au cinquième acte non plus qu'eux; mais j'ai préparé sa venue dès le premier en faisant dire à OEilipe qu'il ;ittend dans le . jour la nouvelle de la mort de son père. Ainsi, dans la Vciii'C, bien que Eélidan ne paraisse qu'an Iroisième, il y est amené par Alcidon qui est du pr.Miiier. Il n'en est pas de même des Maures dans le (;((/, pour lesquels il n'y a aucune préparation au premier acte Le plaideur de Poitiers, dans le Menteur, avait le même iléfaul; mais j'ai trouvé le mojcn d'y remédier en celte édition, où le dénoùment se trouve préparé par Philisie, et non plus par lui.

Je voudrais donc que le premier acte cotitînt le fondement de toutes les actions et fermât la porte à tout ce qu'on voudrait introduire d'ailleurs dans le reste du poème. Encore que souvent il ne donne pas toutes les lumières nécessaires pour l'entière intelligence du sujet et que tous les acteurs n'y paraissent pas, il suffit qu'on y parle d'eux, ou que ceux qu'on y fait paraître aient besoin de les aller chercher pour venir à bout de leurs intentions. Ce que je dis ne se doit entendre que des personnages qui agissent dans la pièce par quelque propre intérêt considérable, ou qui apportent une nouvelle importante qui produit un notable effet. Un domestique qui n'agit que par l'ordre de son mai re; un confident qui reçoit le secret de son ami el le plaint dans son mallieur; un père qui ne se montre que pour consentir ou contredire le mariage de ses enfants; une femme qui con.sole et conseille son mari; en un mot, tous ces gens sans action n'ont point besoin d'être insinues au premier acte; et, quand je n'y aurais point parlé de Livie, dans Ciima, j'aurais pu la faire entrer au quatrième sans pécher contre cette régie. Mais je souhaiterais qu'on l'observât inviolablement quand on fait concurrer deux ad ions différentes, bien qu'ensuite elles se mêlent ensemble. La conspiration de ("inna, et la consultation d'Auguste avec lui et Maxime, n'ont aucune liaison entre elles et ne font que concurrer d'abord, bien que le résultat de l'une produise de beaux effets pour l'an tre et soit cause que Maxime en fait découvrir le secret à cet empereur'. Il a été besoin d'en donner l'idée dès le premier acte, où Auguste mande Cinna et Maxime. On n'en sait pas la cause; mais enlin il les mande, et cela suffit pour faire une sui'prise Irêsagréable, de le voir déliiiérer s'il quittera l'empire

' C'est un f l'ami coup de l'ail, en effet, c'est une des licautcjs les plus tlicùtrales, qu'au moment où Ciinia vient de rendre compte à Emilie de la conspiralion. lorsqu'il a inspiré tant dlioireur contre les eruaulés d'Aiiyuste. lorsiiu'oti ne dé^ire que la mort de ce triumvir, lorsque chaque spectateur semble lievenir lui-mèuic un des conjures, tout à coup Auguste mande Cinna el Maxi.iie, les chefs de la conspiration. On craint que tout lie soit découvert; on tremble pour eu\. tl c'est là celle terreur qui produit dans la traédic un el'fei si admirable et si nécessaire. (V.)

ou non, avec deux hommes qui ont conspiré contre lui. Cette suiprise aurait perilu la moitié de ses grâces s'il ne les eût point mandés dès le premier acte, ou si on n'y efit point connu .Maxime pour un des chefs de ce grand dessein. Dans Don Snitelie, le choix que la reine de l^aslille doit faire d'un mari, el le rappel de celle d'Aragon dans ses États, sont deux choses tout à fait différentes : aussi sont-elles proposéestoutes deux au premier acte;et, quand on introduit deux sortes d'amour, il ne faut jamais y manquer.

Ce premier acte s'appelait prologue du temps d'.'Vristote, et communément on y faisait l'ouverture du sujet pour instruire le spectateur de tout ce qui s'était passé avant le commencement de l'action qu'on allait représenter, et de tout ce qu'il fallait qu'il sût pour comprendre ce qu'il allait voir. La manière de donner cette intelligence a changé suivant les temps. Euripide en a usé assez grossièrement en introduisant tantôt un dieu dans une machine, par qui les spectateurs recevaient cet éclaircissement, et tantôt un de ses principaux personnages qui les en instruisait lui-même; comme dans son Ipliigàiie et dans son Hélène, où ces deux h;ro'ines raconti'Ut d'abord toute leur bistoire, et l'apprennent à l'auditeur, sans avoir aucun acteur avec elles à qui adresser leur discours.

Ce n'est pas que je veuille dire que, quand un acteur parle seul, il ne puisse instruire l'auditeur de beaucoup de choses; mais il faut que ce soil par les sentiments d'une passion qui l'agite, et non jias par une simple narration. Le monologue d'iEmilie, (|ui ouvre le théâtre dans Cinna, fait assez connaître qu'Auguste a fait mourir son père et que pour venger sa mort elle engage son amant â conspirer contre lui; mais c'e^l par ie trouble el la crainte que le péril où elle expose Cinna jette dans son âme que nous en avons la connaissance. Surtout le poète se doit souvenir que, quand un acteur est seul sur le théâtre, il est présumé ne faire que s'entretenir en lui-même, et ne parle qu'afin que le spectateur sache de quoi il s'entretient et à quoi il pense. Ainsi ce serait une faute insupportable si un autre acteur apprenait par là ses secrets. On excuse cela dans une passion si violente, qu'elle force d'éclater, bien qu'on n'ait personne à qui la faire entendre; et je ne le voudrais lias condamner en un autre, mais j'aurais de la peine à me le souffrir.

l'Iaute a cru remédier à ce désordre A'Euripidc en introduisant un prologue détaché, qui se récitait par un personnage, qui n'avait quelquefois autre nom que celui de prologue, et n'était point du tout du corps de la pièce, .\usfi ne parlait-il qu'aux spectateurs pour les instruire de ce qui avait précédé, et amener le sujet jusques au premier acte, où commençait l'action.

Térence, qui est venu depuis lui, a gardé ces prologues et en a changé la matière. Il les a employés à faire son apologie contre ses envieux, et, pour ouvrir son sujet, il a introduit une nouvelle sorte de personnages, qu'on a appelés protatiques, parce qu'ils ne paraissent que dans la protase, où se doit

DISCOURS SLR LE POEME DRAMATIQUE

faire la proposition cl l'ouverture du sujet. Ils en écoulaient l'histoire, qui leur olail raconti^e par un autre acleur; et, par ce récit (|u"on leur en faisait, l'auditeur demeurait instruit de ce i]uil devait sa- \oir, touillant les intérêts des premiers acteurs, avant qu'ils parussent sur le théâtre. Tels sont So^ie, dans son Àndrniiin', et Davus, dans son Plwrmion, qu'on ne voit plus après la narration, et qui ne servent qu'à l'écouter. Cette méthode est fort artilicieuse: mais je voudrais, pour sa perfection, que ces mêmes personnages servissent encore à quelque autre chose dans la pièce, et qu'ils y fussent introduits par quelque autre occasion que celle d'écouter ce récit, l'ollux, dans Meilce, est de cette nature. 11 passe par Corinthe. en allant au mariage de sa sœur, et s'étonne d'y rencontrer Jason qu'il croyait en Thessalie; il apprend de hii sa fortune et son divorce avec .Médée, pour épouser Creuse, qu'il aide ensuite à sauver des mains d'Jîgée, qui l'avait fait enlever, et raisonne avec le roi surl.i défiance qu'il doit avoir des présents de Médée. Toutes les pièces n'ont pas hesoin de ces éclaircissements, et par conséquent on se peut passer souvent de ces personnages, dont Térence ne s'est servi que ces deux fois dans les six comédies que nous avons de lui.

Notre siècle a inventé une autre espèce de prologue pour les pièces de machines, qui ne touche puint au sujet, et n'est qu'une louange adroite du prince, devant qui ces poèmes doivent être représentés. Dans VAiuhomcdc, Melpomène emprunte au soleil ses rayons pour éclairer son théâtre en faveur du roi, pour qui elle a préparé un spectacle magnifique. Le proliigue de la Toison d'Or, sur le mariage de Sa .Majesté el là paix avec l'Espagne, a quelque chose encore de plus éclatant. Ces prologues doivent avoir beaucouj) d'invention, et je ne pense pas qu'on y puisse raisonnablement introduire que des dieux imaginaires de l'antiquité, qui ne laissent pas toutefois de parler des choses de noire temps, par une fiction poétique, qui fait un grand accommodement de théâtre.

L'épisode, selon Aristote, en cet endroit, sont nos trois actes du milieu; mais, comme il applique ce nom ailleurs aux actions qui sont hors de la principale, et qui lui servent d'un ornement dont elle se pourrait passer, je dirai que, bien que ces trois actes s'appellent épisode, ce n'est pas à dire qu'ils ne soient composés que d'épisodes. La consultation d'.\uguste au second de Cinna, les remords de cet ingrat, ce qu'il en découvre à Jîinilie, et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir aveclui, ne sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à l'empereur, les irrésolutions de ce prince et les conseils de Livie sont de l'action principale; et, dans llcracliiis, ces trois actes ont plus d'action principale que d'épisodes. Ces épisodes sont de dvux sortes, et peuvent être composés des actions particulières des principaux acteurs, dont toutefois l'action principale pourrait se passer, ou des intérêts des seconds amants qu'on introduit, et qu'on appelle communément des personnages épisodiques. Les uns

et les autres doivent avoir leur fondement dans lu premier acte, cl être attachés à l'aclion principale, c'est-â-dire y scr\ir de quelque chose; et parliculieremeut ces personnages épisodiques doivent semharrasser si bien avec les premiers, qu'un seul intrigue, brouille les uns et les aulres. .^rislote blâme fort les é'pisodes détachés, et dit « que les mauvais poètes en font par ignorance, et les bons en faveur des comédiens, pour leur donner de l'emploi. » L'infante du Cid est de ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce par ce texte d'Arislote, suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos modernes.

Je ne dirai rien de l'exode, qui n'est autre chose que notre cinquième acte. Je pense en avoir expliqué le principal emploi, quand j'ai dit que l'action du poème dramatique doit être complète. Je n'y ajouterai que ce mol : qu'il faut, s'il se peut, lui réserver toute la catastrophe, et même la reculer vers la fin, autant qu'il est possible. Plus on la diffère, plus les esprits demeurent suspendus, et l'impatience qu'ils ont de savoir de quel coté elle tournera esl cause qu'ils la reçoivent avec plus de plaisir, ce qui n'arrive pas quand elle commence avec cet acte. L'auditeur qui la sait trop tôt n'a plus de curiosité; et son attention languit durant tout le reste, qui ne lui apprend rien de nouveau. Le contraire s'cït vu dans la Mariamne, dont la mort, bien qu'arrivée dans l'intervalle qui sépare le quatrième acte du cinquième, n'a pas empêché que les déplaisirs d'Uérode, qui occupent tout ce dernier, n'aient plu extraordinairement; mais je ne conseillerais à personne de s'assurer sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours, et, quoique son auteur eût bien mérité ce beau succès par .le grand effort d'esprit qu!il avait fait à peindre les désespoirs de ce monarque, peut-être que l'excellence de l'acteur, qui en soutenait le personnage ', y contribuait beaucoup.

Voilà ce qui m'est venu en pensée touchant le but, les utilités el les parties du poème dramatique. Quelques personnes de condition, qui peuvent tout sur moi, ont voulu que je donnasse mes sentiments au public sur les règles d'un art qu'il y a si longtemps que je pratique assez heureusenieul. Pour observer quelque ordre, j'ai séparé les principales matières en trois discours. Dans le premier, j'ai traité de l'utilité et des parties du poème dramatique; je parle au second des conditions particulières de la tragédie, des qualités des personnes et des événements qui lui peuvent servir de sujet, et de la manière de le traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire. Je m'explique dans le troisième sur les trois unités, d'action, de jour et de lieu.

Cette entreprise méritait une longue et très-exacte étude de tous les poèmes qui nous restent de l'antiquité, et de tous ceux qui ont commenté les traités

' La MiTiamue Je Tristan eul, en effet, longtemps une IrcsgranJe léinilalion. .Xous avons eniemlu dire au comédien Baron que. lorsqu'il voulut débuter, I ouis XIV lui faisait quelquefois rcliler des vers de Mariamne; les belles pièces de Corneille la Orcnt cufin oublier. i,V.)

DISCOURS SUR LE POËME DRAMATIQUE

qu'Aristotc et Horace ont faits de l'art poétique, ou qui en ont écrit en particulier : mais je n'ai pu nie résoudre à en prendre le loisir; et je m'assure que beaucoup de mes lecteurs me pardonneront aisément cette paresse, et ne seront pas faciles que je donne à des productions nouvelles le temps qu'il m'eût fallu consumera des ri'marques sur celles des aulrrs siècles. J'y fais quelques courses et y jirends des exemples quand ma mémoire m'en peut fournir. Je n'en clierclic de modernes que chez moi, tant parce que je connais mieux mes ouvrages que ceux des autres et en suis plus le maître, que iiaree que je ne veux pas m'exposer au péril de déplaire à ceux que je reprendrais en quelque chose, ou que je ne louerais pas assez en ce qu'ils ont fait d'excellent. J'écris sans ambition et sans esprit de contestation; je l'ai déjà dit. Je tâche de suivre toujours le sentiment d'Aristole dans les matières qu'il a traitées; et, comme peut-être je l'entends à ma mode, je ne suis point jaloux qu'un autre l'entende à la sienne. Le coniun^nlaire dont je m'y sers le plus est l'expérience du théâtre et les réflexions sur ce que j'ai vu y plaire ou déplaire. J'ai pris pour m'expliquer un style simple Cl, me contente d'une expiession nue de mes opinions, bonnes ou mauvaises, sans y chercher aucun enrichissement d'éloquence. Il me suflil-de me faire entendre. Je ne prétends pas qu'on admire ici ma façon d'écrire, et ne fais point de scrupule de m'y servir souvent des mêmes termes, ne fût-ce que pour épargner le temps d'en chercher d'autres, doiil peutêtre la variété ne dirait pas si justement ce que je veux dire. J'ajoute à ces trois discours généraux l'examen de chacun de mes poëmes en particulier, afin de voir en quoi ils s'écartent ou se conforment aux régies que j'établis. Je n'en dissimulerai point les défauts, et, en revanche, je me donnerai la liberté de remarquer ce que je trouverai de moins imparfait. Balzac accorde ce privilège à une certaine espèce de gens, et soutient qu'ils peuvent dire d'euxmêmes par franchise ce que d'autres diraient par vanité. Je ne sais si j'en suis; mais je veux avoir as.sez bonne opinion de moi pour n'en désespérer pas.

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