‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 55 sur 788 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

D. FI^RNAND, D. DIÈGL'E, CHIMÈ.NE, I). ,SA>C!II' D. ARIAS. D. ALOKSE.

CHIMÈ.NE.

Sire, sire, justice.

D. niÈClE.

Ah ! sire, écoutez-nous.

CinilÈNE.

Je me jette à vos pieds.

n. DIÉGUE.

J'embrasse vos genoux.

Un.MÈNE.

Je demande justice.

D. niÈGlE.

Entendez ma défense.

^:HIMÈ^E.

D'un jeune audacieux punissez 1 insolence : 11 a de votre sceptre abattu le soutien, Il a tué mon père.

D. BIÈGUE.

11 a vengi' le sien.

CIUMÈNE.

Au sang de ses sujets un roi doit la justice.

D. DIÈGUE

four la juste vengeance il n'est point de supplice.

D. rEP.NAXD.

Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. Cliimi'ue, je prends pari à votre déplaisir; ll'une égale douleur je sens mon âme atteinte. (A n. Di.V'iio.)

Vous parlerez a|)ri:'s; ne troublez pas sa plainte.

CUIJIÈNE.

Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sau" Couler à gros bouillons de son généreux flanc; Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, l'e sang qui tant de fois vous gagna des balaiUes. Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que ]iour vous, Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre, llodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre. J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur; Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur. Sire, la voix me manque â ce récit funeste; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.

D. EEIINAND.

Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te vent servir de père au lieu di> lui.

CIU.MÈ.VE.

Sire, de trop d honneur ma misère est suivie. Je vous l'ai déjà dit, je lai trouvé sans vie; Son flanc était ouvert; et, pour mieux m'émouvoir, Son sang sur la poussière écrivait mon devoir; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite .Me parlait par sa plaie et hâtait ma poursuite; Et, pour se faire entendre au plus juste des rois. Par celte triste bouche elle empruntait ma voix. Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance Régne devant vos yeux une telle licence; Que les plus valeureux, avec impunité.

Soient exposés aux coups de la témérité; Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire. Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravii' Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Enfin, mon père est mort, j'en demande vengeance. Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. Vous perdez en la mort d'un homme de son rang; Vengez-la par une autre, et le sang par le sang. Immolez, non à moi, mais à votre couronne, Mais à votre grandeur, mais à votre personne; Immolez, dis-je, sire, au bien de tout l'Etat Tout ce qu'enorgueillit un si grand attentat.

D. FER.NAND.

Don Diègue, répondez.

t). DltcUE.

Qu'on est digue d'envie Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie! Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, Au bout de leur carrière, un destin malheureux! Moi. dont les longs travaux ont acquis tant de gloire. Moi, que jadis partout a suivi la victoire, Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront et demeurer vaincu.

Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade)

i.r. i:in.

Ce que n'a pu jamais Aragon ni Oreiiaile.

Ni tous vos ennemis, ni tous mes cn\ieux,

Le comte en votre cour la fait presque à vos yeux,

Jaloux de votre choix, etficr de l'avantage

Que lui donnait sur moi l'impuissance de l'âge.

Sire, ainsi CCS cheveux blanchis sous le harnois,

Ce sang pour vous servir proiligué tant de fois,

Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,

Descendaient au tombeau tout chargés d'infamie.

Si je n'eusse produit un fils digne de moi,

Digne de son pa\s el digne de son roi.

Il m'a prêté sa main, il a tué le comte;

11 m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte.

Si montrer du courage et du ressentiment,

Si venger un soulllel mérite un châtiment,

Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête :

Quand le bras a failli, l'on en punit la tète.

Qu'on nomme crime ou non ce qui fait nos débats,

Sire, j'en suis la tète, il n'en est que le bras.

Si Chiméne se plaint qu'il a tué son père,

Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire.

Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,

Et conservez pour vous le bras qui peut servir.

Aux dépens de mon sang satisfaites Chiméne :

Je n'y résiste point, je consens à ma peine;

Et, loin de murmurer d'un rigoureux décret,

Mourant sans déshonneur, je mourrai sans re.L'ret.

n. Flill^A^D.

L'affaire est d'importance, et, bien considérée, .Mérite en plein conseil d'être délibérée. Don Sanche, remettez Chiméne en sa maison. Don Dicgue aura ma cour et sa foi pour prison. Qu'on me cherche son lils. Je vous ferai justice.

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