‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 779 sur 788 · SUITE DE LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

SUITE DE LA DUCHESSE

SAlSBCr.ï.

Venez, venez, madame, on a besoin de vous. Le comte veul périr; raison, justice, gloire. Amitié, rien ne peut l'obliger à me croire. Contre son désespoir si vous vous déclarez, 11 cédera, sans doute, et vous triompherez. Désarmez sa fierté, la victoire est facile; Accablé d'un arrêt qu'il peut rendre inutile, Je vous laisse avec lui prendre soin de ses jours, Et cours voir s'il n'est point ailleurs d'autres secours.

ill sort.) LE COMTE d'esSEX.

Quelle gloire, madame, etl*combiert doit l'envie Se plaindre du bonheur des restes de ma vie, Puisque avant que je meure on me souffre en ce lieu La douceur de vous voir et de vous dire adieu! Le doftin qui m'abat n'eût osé nie poursuivre Si le ciel m'eût pour vous rendu digne de vivre. Ce malheur me fait seul mériter le trépas. Il en donne l'arrêt, je n'en murmure pas; .le cours l'exécuter, quelque dur qu'il puisse être. Trop content si ma mort vous fait assez connaître Que jiisques à ce jour jamais cœur enflamme N'avait en se donnant si fortement aimé.

LA DUCHESSE

Si cet amour fût tel que je l'ai voulu croire,

Je le connaîtrai mieux quand, tout à votre gloire.

Dérobant voire tête à vos persécuteurs,

\'ous vivrez redoutable à d'infâmes flatteurs.

C'est par le souvenir d'une ardeur si parfaite

Que, tremblant des périls où mon malheur vous jette.

J'ose vous demander, dans un si juste effroi.

Que vous sauviez des jours que j'ai comptés à moi.

Doucenr trop peu goûtée, et pour jamais finie!

J'en faisais vanité; le ciel m'en a punie.

Sa rigueur s'étudie assez à ni'accabler,

Sans que la vôtre encor cherche à la redoubler.

LE COMTE d'lSSEX.

De mes jours, il est vrai, l'excès de ma tendresse

LE COMTE D'ESSEX

En vous les consacrant vous rendit la niattrcsse : Je vous donnai sur eux un pouvoir absolu, Et vous l'auriez encor si vous l'aviez voulu. Jiais, dans une disgrâce en mille maux fertile, Qu'ai-je à faire d'un bien qui vous est inutile? (Ju"ai-je à faire d'un bien que le choix d'un époux Ne vous laissera plus regarder conjnie à vous? Je l'aimais pour vous seule, et votre hymen funeste Pour prolonger ma vie en a détruit le reste. Ah! madame, quel coup! Si je ne puis souffrir L'injurieux pardon qu'on s'obstine à m'offrir. Ne dites point, hélas! que j'ai l'âme trop fière; Vous m'avez à la mort condamné la première; ïît refusant ma grâce, amant infortuné, J'exécute l'arrêt que vous avez donné.

LA DUCHESSE

Cruel ! est-ce donc peu qu'à moi-même arrachée, A vos seuls intérêts je me sois attachée? * Pour voir jusqu'où sur moi s'étend votre pouvoir. Voulez-vous triompher encor de mon devoir? Il chancelle, et je sens qu'en ses rudes alarmes Il ne |ieut mettre obstacle à de honteuses larmes, Qui, de mes tristes yeux s'apprêlant à couler, Auront pour vous fléchir plus de force à parler. Quoiqu'elles soient l'effet d'un sentiment trop ten- Si vous en profitez, je veux bien les répandre, [dre. Par ces pleurs, que peut-être, en ce funeste jour. Je donne à la pitié beaucoup moins qu'à l'amour; Par ce cœur pénétré de tout ce que la crainte Pour l'objet le plus cher y fient porter d'atteinte; Enfin, par ces serments tant de fois répétés De suivre aveuglément toutes mes volontés. Sauvez-vous, sauvez-moi du coup qui me menace. Si vous êtes soumis, la reine vous fait grâce; Sa bonté, qu'elle est prête à vous faire éprouver, Ne veut...

LE COMTE d'eSSEX.

Ah! qui vous perd n'a rien â conserver. Si vous aviez flatté l'espoir qui m'abandonne, Si, n'étant point à moi, vous n'étiez à personne. Et qu'au moins votre amour, moins cruel à mes feux. M'eût épargné l'horreur de voir un autre heureux, Pour vous garder ce cœur où vous seule avez place, Cent fois, quoique innocent, j'aurais demandé grâce ; Mais vivre, et voir sans cesse un rival odieux... Ah! madame, à ce nom je deviens furieux : De quelque eni,)ortement si ma rage est suivie. Il peut être permis à qui sort de la vie.

LA DUCHESSE

Vous sortez de la vie! Ah! si ce n'est pour vous, Vivez pour vos amis, pour la reine, pour tous; Vivez pour m'affranchir d'un péril qui m'étonne; Si c'est peu de prier, je le veux, je l'ordonne.

LE CO.MTE d'ESSEX.

Cessez, en l'ordonnant, cessez de vous trahir;

Vous m'estimeriez moins si j'osais obéir;

Je n'ai pas mérité le revers qui m'accable;

Mais je meurs innocent, et je vivrais coupable, [lieux

Toujours plein d'un amour dont sans cesse en tous

Le triste accablement paraîtrait â vos yeux,

Je lâcherais d'oter votre cœur, vos tendresses,

A Iheureux .. Mais pourquoi ces indignes faiblesses?

Voyons, voyons, madame, accomplir sans effroi

Les ordres que le ciel a donnés contre moi :

.S'il souffre qu'on ni'inimole aux fureurs de l'envie.

Du moins il ne peut voir de tache dans ma vie :

Tout le temps qu'à mes jours il avait destiné.

C'est vous et mon p:iys à qui je l'ai donné.

Votre hymen, des malheurs pour moi le plus insi-

M'a fait voir que de vous je n'ai jias été digne, [gne.

Que j'eus tort quand j'osai prétendre à votre ('À:

Et mon ingrat pays est indigne de moi.

J'ai prodigué pour lui cette vie, il me l'ôte;

Un jour, peut-être, un jour il connaîtra sa faute;

Il verra par les maux qu'on lui fera souffrir...

iCroninier parait avec tic la suite.)

Mais, madame, il est temps que je songe à mourir; On s'avance, et je vois sur ces tristes visages l'e ce qu'on veut de moi de pressants témoignages. Partons, me voilà prêt. Adieu, madame : il faut, Pour contenter la reine, aller sur l'échafaud.

LA DUCHESSE

Sur l'échafaud! Ah ciel! quoi! pour toucher votre La pitié... Soutiens-moi... [âme

LE COMTE d'eSSEX.

Vous me plaignez, madame!

Veuille le juste ciel, pour prix de vos bontés. Vous combler et de gloire et de prospérités, Et répandre sur vous tout l'éclat qu'à ma vie, Par un arrêt honteux, 6te aujourd'hui l'envie! .\vancez, je vous suis. Prenez soin de ses jours; L'état où je la laisse a besoin de secours.

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