DISCOURS A L'ACADÉMIE
Messieirs,
S'il est vrai que ce soit un avantage pour dépeindre les liassions que de les ressentir, et que l'esprit trouve avec plus de facilité des couleurs pour ce qui le touche que pour les idées qu'il emprunte de son imagination, j'avoue qu'il faut que je condamne tous les applaudissements qu'ont reçus jusqu'ici mes ouvrages, et (]ue c'est injustement qu'on m'attribue quelque adresse à décrire les mouvenients de l'âme, puisque, dans la joie la plus sensible dont je sois capable, je ne trouve point de paroles qui vous en puissent faire concevoir la moindre partie. Ainsi je vois ma réputation prête à être détruite par la gloire même qui la devait achever, puisqu'elle me jette dans la nécessité de vous montrer mon faible, prenant possession des grâces qu'il vous a plu me faire : je ne me dois regarder ([ne comme un de ces indignes mignons de la fortune que son caprice n'élève au plus haut de la roue, sans aucun mérite, que pour mettre plus en V ne les taches de la fange dont elle les a tirés, lit certes, voyant cette honte inévitable dans l'honneur que je reçois, j'aurais de la peine â m'en consoler, si je ne considérais que vous rappellerez aisément en votre mémoire ce que vous savez mieux que moi, que la joie n'est qu'un épanouissement du cœur; et, si j'ose me servir d'un terme dont la dévotion s'est saisie, une cerlaine liquéfaction intérieure, qui, s'épanchant dans l'homme tout entier, relâche toutes les puissances de son âme ; de sorte qu'au lieu que les autres passions y excitent des orages et des tempêtes dont les éclats sortent au deiiors avec impétuosité et violence, celle-ci n'y produit qu'une langueur qui tient quelque chose de l'extase, et qui, se contentant de se mêler et de se rendre visible dans tous les traits extérieurs, laisse l'esprit dans l'impuissance de l'exprimer. C'est ce (|u'ont bien reconnu nos grands maîtres du théâtre, i|ui n'ont jamais amené leurs héros jusqu'à la félicité qu'ils leur ont fait espérer, qu'ils ne se soient arrêtés là tout aussitôt, sans faire des efforts inutiles c^ représenter leur satisfaction, dont ils savaient bien qu'ils ne pouvaient venir à bout.
Vous êtes trop équitables pour exiger de leur écolier une chose dont leurs exemples n'ont pu linstruire; et vous aurez même assez de bonté pour
" Corneille fui i\\\l à rAcailt'nùe le 2"2 janvier 1C47, à Ij place lie AlajuarJ, iiiorl l'année précéilente.
suppléer à ce défaut, et juger de la grandeur de ma joie par celle de l'honneur que vous m'avez fait eu me donnant une place dans votre illustre compagnie. Et véritablement, messieurs, (|uand je n'aui-ais pas une connaissance particulière du mérite de ceux qui la composent, (juand je n'aurais pas tous les jours entre les mains les admirables chefs-d'œuvre qui partent des vôtres, quand je ne saurais enfin autre chose de vous sinon que vous êtes le choix de ce grand génie qui n'a fait que des miracles, feu M. le cardinal de bichelieu, je serais l'homme du monde le plus dépourvu de sens commun si je n'avaispas pour vous une estime et une vénération toujours extraordinaires, quand je vois que de la même main dont ce graml homme .sapait les fondements de h monarchie d'Espagne, il a daigné jeter ceux de votre établissement, et confier â vos soins la pureté d'une langue qu'il voulait faire entendre et dominer par toute l'Europe Vous m'avez fait part de cette gloire, et j'en tire encore cet avantage, qu'il est impossible (|ue de vos savantes assemblées, où vous me faites l'honneur de me recevoir, je ne remporte les belles teintures et les parfaites connaissances, qui. donnant une meilleure forme â ces heureux talents dont la naluie m'a favorisé, mettront en un plus haut degré ma réputation et feront remarquer aux plus grossiers, même dans la continuation de mes petits travaux, combien il s'y seia coulé du vôtre, et quels nouveaux ornements le bonheur de votre communication y aura semés. Oserais-je vous dire toutefois, messieurs, parmi cet excès d'honneur et ces avantages infaillibles, que ce n'est pas de vous que j'attends ni les |)lus grands honneurs ni les plus grands avantages'.' Vous vous étonnerez sans doute d'une civilité si étrange; mais, bien loin de vous en offenser, vous demeurerez d'accord avec moi de cette vérité quand je vous aurai nommé monseigneur le chancelier, et que je \ous aurai dit que c'est de lui que j'espère et ces honneurs et ces avantages dont je vous parle, puisq\ril a bien voulu être le protecteur d'un corps si fameux, et qu'on peut dire en quelque sorte n'être que d'esprit : en devenir un des meuibres, c'est devenir en même temps une de ses créatures; et, puisque, par l'entrée que \ous m'y donnez, je trouve et plus d'occasions et plus de facilite de lui rendre mes devoirs plus souvent, j'ai quelque droit de me promettre qu'étant illuminé de plus jirès je pourrai répandre â 1 avenir dans tous mes ouvrages avec plus d'éclat et de \igueur les lu-
DISCOURS A l/ACADKMll
iniêros que j yuiai i"çues do sa présence. Comme c'est un bien que je devrai entièrement à la faveur de vos suffrages, je vuus conjure de croire que je ne manquerai jamais de reconnaissance envers ceux qui me l'ont jiroeuré. et qu'encore qu'il soit très-vrai que vous ne pourriez donner cette place à personne qui se sentit plus incapable de la remplir il n'est pas moins vrai que vous ne la pouviez donnera personne, ni qui l'eût i)lus ardemment souhaitée, ni qui s'en tînt votre redevable en un pins haut point, ni qui efifenlin plus de passion de contribuer de tous ses soins et de toutes ses force? au service d'une
compagnie si célèbre, à (|ui j'aurai des obligations éternelles de m'avoir fait tant d'honneurs sans les mériter'.
' Ce discours, écrit avec plus ilc négligence qu'jucuii autre ouvrage de Corneille, semble prouver, par le peu de .soin qu'il y donna, son mêpiis secret pour l'.Vcadétnie, qui, après avoir censuré le Cid par une basse complaisance pour le cardinal de niclu-licu, avait encore élé assez injuste pour lui préférer dcus Tois deux hommes dont le nom e$t à peine connu. On sent condiien un remercîrncnl, t\uï lui rappelait néressaircnitnt cette double injure, dut Un puraiiro pénible à faire, et combien rl*ailleurs il éuiit audessous de lui.
FI.N lir.S DISCGll!:
MÉDÉE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
PRl-FACi: DE VOI.TAIUE
On ppui entrevoir déjà ilaiis Mi'dec le germe des grandes béantes qui brillent daiisles autres piécesde Curnoille. J'avoue cependant qu"il serait aujonrd'liui inconnu s'il n'avait fait que cette tragédie. Il était alors confondu parmi les cinq auteurs que le cardinal de lliehelieu faisait travailler aux pièces dont il était l'inventeur. Ces cinq auteurs étaient, comme on sait, l'Etoile, lils du grand audiencier dont nous avons les mémoires; lioisrobert, abbé de Cliàtillonsur-Seine, aumônier du roi et conseiller d'Jîtat; Col- Ictet, qui n'est plus connu que par les satires de Boileau, mais que le cardinal regardait alors avec estime; Rotrou, lieutenant civil au bailliage de Ureuv, homme de génie; Corneille lui-même, assez subordonné aux autres, qui l'emportaient sur lui par la fortune ou par la faveur.
Corneille se retira bientôt de cette société, sous le prétexte des arrangenienis de sa petite forlune qui exigeaient sa présence à Rouen. Rotrou n'avait encore rien fait qui approchât même du nu''diocre. Il ne donna son Venceilas que quatorze ans après la Mcdce, en 1(141), lorsque Corneille, qui l'appelait son père, fut devenu son maître, et que liolrou, ranimé par le génie de Corneille, devint digne de lui être comparé dans la première scène de Veiiceslas et dans le quatrième acte. Encore même cette pièce de Rotrou était-elle une imitation de l'auteur espagnol Francesco de Roxas.
Mais en {Hâly, temps auquel on joua la Mcdec de Corneille, on n'avait d'ouvrage un peu supportable à quelques égards que la Suplionishe de Jlaiiet, donnée en 1033. 11 est remarquable qu'en Italie et en France la véritable tragédie dut sa naissance à une Soplioiiishe. Le prélat Trissino, auteur de la Soplio- JH'sic italienne, eut l'avantage d'écrire dans une langue déjà iixée et perfectionnée; et Mairet, au coii-
li-aire, dans le temps où la langue française lullait contre l;i barbarie. On ni' connaissait que des imitations languissantes des tragédies grecques et espagnoles, ou des inventions iniériles, telles que VlminceiUc infidclilc, de Rotrou; Vllôpilal des Foiii, du nommé Bejs; le CU'omoloii, de Uurier; VOraiitc, de Scudéri; la Pclerine lunoiireiisr. Ce sont là les pièces qu'on joua dans cette même année lU5ô, un peu avant la Mddcc de Corneille.
Avec quelle lenteur tout se forme! Nous avions déjà plus de mille pièces de théâtre, et pas une seule qui pût être soufferte aujourd'hui par la popul.ace des provinces les plus grossières. 11 en a été de même dans tous les arts, et dans tout ce qui concerne les agréments de la société et les commodités de la vie. Que chaque nation parcoure son histoire, et elle verra que, depuis la chute de l'empire romain, elle a été presque sauvage pendant dix ou douze siècles.
La Mcdir de Corneille n'eut qu'un succès médiocre, quoiqu'elle fCil au-dessus de tout ce qu'on avait donné jusqu'alors. Un ouvrage peut toucher avec les plus énormes défauts (juand il est animé par une passion \i\e et par un grand intérêt, comme le Cid; mais de longues déehunalijns ne réussissent en aucun pays ni en aucun lenjps. La Medcc de Sénèque, qui avait ce défaut, n'eut point de succès chez les Romains; celle de Corneille n'a pu rester au théâtre.
Ou ne représente d'autre Mcdce à Paris que celle de Longepierre, tragédie à la vérité très-médiocre, et où le défaut des Grecs, qui était la vaine déclamation, est poussée à l'excès; mais, lorsqu'une actrice imposante fait valoir le rûle de Médée, celte pièce a quelque éclat aux représentations, quoique la lecture en soit peu supportable.
Ces tragédies, uniquement tirées de laFabie, el où tout est incroyable, ont aujourd'hui peu de ri'putation parmi nous, depuis que Corneille nous a accoutumés au vrai; et il faut avouer qu un homme sens6
MEDÉE
qui vient d'onlendre la délilx'ration d'Auguste, de Cinna et de Maxime, a bioii de la peine à supporter Médée traversant les airs dans un char traîné i>ar des dragons. Un défaut plus grand encore dans la tragédie de Màlce, c'est qu'on ne s'intéresse d aucun personnage. Jlédée est une niécliante femme qui se venge d'un mallionnéle lioniine. La manière dont (.'orneille a traité ce sujet nous révolte aujourd'hui; celles d'Euripide et de Si''né(jue nous révolteraient encore davantage.
Une magicienne ne nous par-u't |ias un sujet propre à la tragédie régulière, ni convenable à un peuple dont le goût est perfectionné. On demande pourquoi nous rejetterions des magiciens, et que non-seulement nous permettons que dans la tragédie on parle d'ombres et de fantômes, mais même qu'une ombre paraisse quel(|iiel'ois sur le théâtre.
Il n'y a certainement pas plus de revenants que de magiciens dans le monde, et, si le théâtre est la représentation de la vérité, il faut bannir également les apparitions et la magie.
Voici, je crois, la raison pour laquelle nous souffririons l'apparition d'un mort, et non le vol d'un magicien dans les airs. Il est possible qne la Divinité fasse paraître une ombre pour étonner les hommes par ces coups extraordinaires de sa providence et pour l'aire rentrer les criminels en eux-mêmes; mais il n'est pas possible que des maf^iciens aient le pouvoir de violer les lois éternelles de cette même providence : telles sont aujourd'hui les idées reçues.
Un prodige opéré par le ciel même ne révoltera point; mais un prodige opéré par un sorcier, malgré le ciel, ne plaira jamais qu'à la populace.
Ouodcumiiue ostcndis milii sic incredulus odi.
Chez les Grecs, et même chez les Romaijis, qui admettaient les sortilèges, Mcilcc pouvait être un trèsbeau sujet. Aujourd hui nous le reléguons à l'opéra, qui est parmi nous l'empire des fables, et qui est à peu près parmi les théâtres ce qu'est VOrlando fiirioso parmi les poèmes épiques.
Mais, quand Médée ne serait pas sorcière, le parricide qu'elle commet presque de sang-froid sur ses deux enfants pour se venger de son mari, et l'envie que Jason a de son c6té de tuer ces mêmes enfants pour se venger de sa femme, /orment un amas de monstres dégoûtants qui n'est malheureusement soutenu que par des amplifications de rhétorique, en vers souvent durs ou faibles, ou tenant de ce comique qu'on mêlait avec le tragique sur tous les théâtres de l'Europe au commencement du dix-septième siècle. Cependant celte pièce est un cbef-d'o?uvi-e. en comparaison de presque tous les ouvrages dramatiques qui la précédèrent. C'est ce que M. de Fontenelle ;ippelle /(rendre l'essor el mouler jiisiiu'uu ira- (jique le plus sublime. Et, en effet, il a raison si on compare Medee aux six cents pièces de Hardi, qui furent faites chacune en deux ou trois jours; aux tragédies (le Carnier;aux'/l)»<j»rs inforiiines de Lcuiulre et de llcro, par l'avocat la Selve ; à la Fidèle Tromperie, d'un autre avocat nomiin' Gougenot; au Pirundre, de Boisroberl, qui fut joué un an avant la Medee.
Nous avons déjà remarqué que toutes les autres parlies de la littérature n'étaient pas mieux cultivées.
Corneille avait trente ans quand il donna sa Me'dec : c'est l'âge de la force de resjjrit ; mais il était encore subjugue par lîon siècle. Ce n'est point sa premièri- tragédie; il avait fait jouer C/((flH(/)-e trois ans auparavant. Ce Clilaiidre est entièrement dans le goût espagnol et dans le goût anglais : les personnages couibattent sur le théâtre; on y tue, on y assassine; on voit des héroïnes tirer l'épée; des archers courent après les meurtriers; des femmes se déguisent en hommes; une Dorise crève un anl à un de ses amants avec une aiguille à tête. Il y a de quoi faire un roman de dix tomes; et cependant il n y a lien de si froid el de plus ennuyeux. La biens ance, la vraisemblance, négligées, toutes les règles violées, ne sont qu'un très-léger défaut en comparaison de l'ennui. Les tragédies de Shakespeare étaient plus monsirueuses encore que Clilandre, mais elles n'ennuyaient pas. 11 fallut enfin revenir aux anciens pour faire quelque chose de supportable, et Médée est la première pièce dans laquelle on trouve quelque goût de l'antiquité. Cette imitation est sans doute trè.'^inférieure à ces beautés vraies que Corneille tira depuis de son seul génie.
Itesserrer un événement illustre et int--ressant dans l'espace de deux ou trois heures, ne faire paraître les personnages que quand ils doivent venir, ne laisser jamais le théâtre vide, former une intrigue aussi vraisemblable qu'attachante, ne dire rien d'inutile, instruire l'esprit et remuer le coMir, être toiijouis éloquent en vers, et de l'éloquence propre à chaque caractère qu'on reprisente, parler sa langue avec autant de pureté qne dans la prose la plus châtiée, sans que la contrainte de la rime paraisse gêner les pensées, ne se pas permettre un seul vers, ou dur, ou ob'cur, ou di'chunateur; ce sont là les conditions qu'on exige aujoiiiil liui d une tragédie, pour qu'elle jjuisse passer à la postérité avec l'approbation des connaisseurs, sans laquelle il n'y a jamais de réputatalion véritable. On verra comment, dans les pièces suivantes, P. Corneille a rempli plusieurs de ces conditions.
ÉPITllE DE CORNEILLE