RECHERCHES SUR LE MODE DE NUTRITION DES MUCÉDINÉES
L'Académie se rappellera peut-être qu'il ÿ a maintenant dix-huit mois j'ai eu l'honneur de lui communiquer une expérience relative à la levüre de bière qui fixa d’une manière particulière l’attention des physiologistes. En semant une trace presque impondérable de ce champignon microscopique dans l’eau pure tenant en dissolution des principes cristallisables et pour ainsi dire inorganiques, à savoir du sucre candi, un sel d’ammoniaque et des phosphates, j'ai vu les petits globules de levûre se multiplier, empruntant leur azote au sel d’ammoniaque, leur carbone au sucre, leur matière minérale aux phosphates, et en même temps le sucre fermentait 2). La suppression de l’un quelconque des trois aliments empéchait le développement de la levüre. Plus tard j'ai étendu ces mêmes résultats à la levüre lactique (3).
L'expérience précédente mettait un terme aux discussions sur la nature organisée de la levûre de bière, que Berzelius, jusque dans ses derniers écrits, considéra toujours comme un précipité chimique de forme globuleuse. Elle donnait en outre la preuve manifeste des relations cachées qui existent entre les ferments et les végétaux supérieurs.
L'Académie sait d’ailleurs que toutes les études que j'ai eu lhonneur de lui présenter depuis quelques années concourent à établir ce principe, que ce sont des végétaux mycodermiques, les plus bas placés dans l’échelle des êtres, qui sont l’origine de toutes les fermentations proprement dites. Les résultats que je publie aujourd'hui ajouteront un nouvel appui à cette opinion. En les rapprochant de ceux que j'ai rappelés tout à l'heure, propres à la levûre de bière, ils montreront une grande analogie entre les ferments et les espèces végétales les plus inférieures, comme les plus élevées. J'ai aussi
1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 12 novembre 1860, LI, p. 709-711.
2. Pasteur. Nouveaux faits concernant l'histoire de la fermentation alcoolique. /b/d.,
XBVII, 1858, p. 1011-1013, et p. 31-32 du présent volume. 3. Pasreur. Nouveaux faits pour servir à l'histoire de la levüre lactique. Zbèd., XLVITI, 1859, p. 337-388, et p. 34-36 du présent volume. (Notes de l'Édition. ;
l'espérance que les physiologistes y verront une méthode nouvelle propre à l'examen rigoureux et facile de diverses questions se rattachant à la nutrition des végétaux.
Dans de l’eau distillée pure, je dissous un sel acide d’ammoniaque cristallisé, du sucre candi et des phosphates provenant de la calcination de la levüre de bière. Puis je sème dans le liquide quelques spores de penicillium ou d’une mucédinée quelconque. Ces spores germent facilement, et bientôt, en deux ou trois jours seulement, le liquide est rempli de flocons de mycelium, dont un grand nombre ne tardent pas à s’étaler à la surface de la liqueur, où ils fructifient. La végétation n’a rien de languissant. Par la précaution de l'emploi d’un sel acide d’ammoniaque, on empêche le développement des infusoires qui par leur présence arréteraient bientôt les progrès de la petite plante, en absorbant l’oxygène de l'air, dont la mucédinée ne peut se passer. Tout le carbone de la plante est emprunté au sucre, son azote à l’ammoniaque, sa matière minérale aux phosphates. Il y a done sur ce point de l'assimilation de lazote et des phosphates une complète : analogie entre les ferments, les mucédinées et les plantes d’un organisme compliqué. C’est ce que les faits suivants achèveront de prouver d’une manière décisive.
Si, dans l'expérience que je viens de rapporter, je supprime lPun quelconque des principes en dissolution, la végétation est arrêtée. Par exemple, la matière minérale est celle qui paraîtrait la moins indispensable pour des êtres de cette nature. Or si la liqueur est privée de phosphates, il n’y a plus de végétation possible, quelle que soit la proportion du sucre et des sels ammoniacaux. C’est à peine si la germination des spores commence par l'influence des phosphates que les spores elles-mêmes que lon a semées introduisent en quantité infiniment petite. Supprime-t-on de même le sel d’ammoniaque, la plante n’éprouve aucun développement. Il n’y à qu'un commencement de germination très chétive par l'effet de la présence de la matière albuminoïde des spores semées, bien qu'il y ait surabondance d’azote libre dans l'air ambiant, ou en dissolution dans le liquide. Enfin il en est encore de même si l’on supprime le sucre, l'aliment carboné, alors méme qu'il y aurait dans l'air ou dans le liquide des proportions quelconques d'acide carbonique. J’ai reconnu en effet que, sous le rapport de l’origine du carbone, les mucédinées different essentiellement des plantes phanérogames. Elles ne décomposent pas l'acide carbonique ; elles ne dégagent pas d'oxygène. L’absorption de l’oxygène et le dégagement de l'acide carbonique sont au contraire des actes nécessaires et permanents de leur vie.
Quelles sont maintenant les conséquences des résultats qui précèdent? En premier lieu, ils nous donnent des idées précises sur le mode de nutrition des mucédinées, à l’égard duquel la science ne possédait que l'observation de M. Bineau rappelée par M. Boussingault dans la dernière séance de l’Académie (1). D'autre part, et c’est là peut-être ce qu'il faut remarquer de préférence, ils nous découvrent une méthode à l’aide de laquelle la physiologie végétale pourra aborder sans peine les questions les plus délicates de la vie de ces petites plantes, de manière à préparer sûrement la voie pour l'étude des mêmes problèmes chez les végétaux supérieurs.
Lors même que l’on craindrait de ne pouvoir appliquer aux grands végétaux les résultats fournis par ces organismes d'apparence si infime, il n’y aurait pas moins un grand intérêt à résoudre les difficultés que soulève l'étude de la vie des plantes, en commençant par celles où la moindre complication d'organisation rend les conclusions plus faciles et plus sûres. La plante est réduite ici en quelque sorte à l’état cellulaire, et les progrès de la science montrent de plus en plus que l'étude des actes accomplis sous l’influence de la vie végétale ou animale, dans leurs manifestations les plus compliquées, se ramène, en dernière analyse, à la découverte des phénomènes propres à la cellule.
1. BoussnGauzr. Observations relatives au développement des mycodermes. Comptes rendus de l'Academie des sciences, séance du 5 novembre 1860, LI, p. 671-675. (Note de l'Édition.)