ROSET RACONTE SON HISTOIRE
H ! Jean-des-Figues, ce n'est pas ma faute, soupira Roset une fois tout le monde assis et sa toilette réparée, ce n'est pas ma faute si vous me retrouvez ainsi et vêtue comme je le suis, moi que vous aviez connue vertueuse.
Et la pauvre enfant essuya du coin de sa chemisette une larme prête à couler.
Là-bas les garçons avaient peur de moi, jamais personne ne m'avait embrassée... Pourquoi aussi tournâtes -vous la tête, Jean-des-Figues, sur le pont, pour ne pas me voir, quand je vous criais de m' emmener en croupe ? Tout ce qui arrive ne serait jamais arrivé.
Alors Roset nous raconta qu'une fois Blanquet disparu derrière le rocher, elle n'avait plus eu le courage de retourner à Maygremine. — Le moyen
d'y rester, disait-elle avec des soupirs de blanche victime résignée; vous comprenez, depuis son histoire du balcon, mademoiselle m'avait prise en grippe 1
Roset était donc partie pour me retrouver, à la garde de Dieu, sur la route de Marseille.
— Sur la route de Marseille, Roset? Et pourquoi choisir cette route ?
— Parce que chez nous on va toujours à Marseille quand on part. Est-ce que je savais seulement la place de votre Paris?
Puis au bout de deux ou trois lieues, et seâ souliers déjà presque usés, Roset avait rencontré une caravane de bohémiens qui descendaient en Provence, et se rappelant à propos qu'elle était bohémienne aussi, l'idée lui était venue de demander à ces braves gens place dans leur maison roulante.
Mais n'essayons pas de rendre vraisemblable le récit fantastique de Roset, rapportons-le plutôt simplement tel qu'elle nous le fit; si peu vraisemblable que vous le trouviez, il aura, du moins, cet avantage de ne pas commencer par où commencent toutes les histoires de demoiselles : « Comme vous me voyez, monsieur, je suis fille d'un officier supérieur... »
— Les bohémiens, disait Roset, ne sont pas aussi diables qu'ils sont noirs; ceux-ci m'accueillirent à merveille. Je n'eus qu'à me présenter : ils se serrent pour moi, et nous voilà partis. Entas-
ses, comme nous étions, sous cette toile, avec le train que menait en roulant la vieille voiture détraquée, il n'y avait guère moyen de causer. Mais aux moindres côtes, on mettait pied à terre; alors, comme par enchantement, sortaient de tous les trous de la boîte trois femmes, un vieux à barbe blanche, un grand garçon de vingt ans, celui qui conduisait, brun comme une datte, et farouche ! puis sept ou huit marmots, garçons et filles, en chemise courte et pieds nus, que je n'avais pas aperçus d'abord au milieu des ustensiles et des paquets de linge.
Tout ce monde-là causait et fumait en marchant. On profita d'une montée plus longue que les autres pour me faire raconter ce que je sais de ma naissance, et comment une bohémienne se trouvait ainsi sur la grand'route, en souliers fins, avec une robe à fleurs. Car, si vous vous le rappelez, Jean-des-Figues — ceci avec un accent de doux reproche — j'avais mis pour vous voir partir ma belle robe et mes souliers neufs !
Dès les premiers mots de mon récit, le vieux patriarche tendit l'oreille, et quand j'eus dit que je ne me connaissais ni pays, ni père, que je me rappelais seulement avoir voyagé autrefois dans une petite voiture toute pareille qui nous menait, l'hiver du côté de la mer, l'été du côté des montagnes ; quand j'eus ajouté qu'un jour à Canteperdrix, les gamins m'avaient jeté des pierres, parce que je m'en revenais de chez le boulanger.
tranquille, ma chemise, mon seul vêtement, relevée, avec un pain de trois livres dedans ; que ce jour-là, je ne sais pourquoi, j'avais trouvé la voiture partie, et qu'alors je m'étais assise, pleurant à chaudes larmes et mordant à même dans mon pain :
— « Béni soit celui qui me rend ma fille ! » s'écria le patriarche, une main au ciel, et soutenant de l'autre sa vieille pipe qui tremblait. Puis il m'attira sur sa barbe blanche et m'embrassa. Moi je restais silencieuse.
— « Fille, nous en voudras-tu de t'avoir ainsi abandonnée? Le temps pressait apparemment cette fois. Tandis que tu achetais du pain, ta mère, Dieu ait son âme, avait enlevé le cheval d'un gendarme. On partit un peu vite, et l'on t'oublia. 9
Il n'y avait pas à reculer. J'embrasse tout le monde, et me voilà de la famille. Croiriez-vous qu'ils se mirent tous à m' adorer là-dedans I Les marmots, cousins ou frères, car notre parentage était embrouillé, volaient pour moi des raisins et des pêches; Janan, c'est le nom du jeune homme noir, fit constater bien vite qu'il n'était que mon cousin; quant aux trois sorcières, elles me parurent dès le premier jour très fières de l'honneur que j'allais faire à la tribu avec ma jeunesse et ma robe.
Moi je prenais goût à leur vie. C'est si amusant de courir le pays, suivant les foires et les fêtes,
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sans s'arrêter jamais, selon Tusage, plus de trois jours au même endroit. D'Italie en Espagne, on n'aurait pas trouvé nos pareils pour acheter à vil prix et revendre très cher les bêtes aveugles ou borgnes. Janan surtout y excellait, et comme ce garçon m'avait prise en amitié, il voulut que je fusse son élève.
Nous nous en allions tous deux sur les prés et champs de foire; Janan montrait le cheval ou l'âne aux paysans, moi, je me tenais à la bride, et c'était, j'ose le dire, le poste le plus délicat j il s'agissait, vous comprenez, tandis que Janan vantait l'âge, la qualité, et maquignonnait notre marchandise, il s'agissait d'empêcher que personne n'en regardât les yeux de trop près. On essayait bien quelquefois, mais alors sans avoir l'air de rien, je secouais la bride, je faisais danser la bête, je criais, je tournais, je bourdonnais comme une mouche autour de la tête menacée, tant qu'à la fin le pauvre diable d'acquéreur assourdi, vidait ses beaux écus sur l'herbe, et emmenait triomphalement un cheval aveugle chez lui. Nous le rachetions le lendemain pour le revendre encore. Pendant trois mois nous ne fîmes qu'acheter et vendre le même cheval.
Une fois pourtant le cheval ne se vendit pas. Janan m'avait donné des distractions... (Ici Roset baissa les yeux). Et quand nous fûmes à souper, il me demanda en mariage pour le soir même.
— Pour le soir même, Roset?
— Cela vous étonne, Jean-des-Figues ! C'est la coutume chez les bohémiens, mais je vous étonnerais bien davantage, si je vous disais comment nous passâmes notre lune de miel, Janan et moi, sous le pont du Gard.
FIN DE l'histoire DE ROSET
o u S VOUS épousâtes donc ?
— Et pas sans peine ! Le beau Janan, tout noir cpj'il me parût, était l'espoir de la famille; on avait flairé pour lui chez les Soubeyran un mariage de convenance, et notre amour imprévu venait déranger bien des projets.
Quoique bohémiens de père en fils, les Soubeyran sont riches; ils possèdent, dans leur village de Vinon, une belle maison en pierre froide; ils logent à l'auberge quand ils voyagent, et mènent parfois dans les foires des cordes de quinze à vingt chevaux. Mon père espérait d'eux une forte dot, et parlait déjà de nous vêtir tous de neuf, et de faire revernir la caravane.
Aussi, aux premiers mots que dit Janan de ses projets, ce fut un vacarme :
— « Et la Soubeyrane, malheureux ! » Mais Janan déclara que je lui plaisais, moi, et que la Soubeyrane ne lui plaisait point avec ses cheveux roux et ses façons de demoiselle ; que si l'autre avait des écus, nous saurions en gagner à nous d'eux; qu'enfin on nous voyait décidés à tout, même à nous enlever, et à nous marier devant un prêtre.
Devant un prêtre ! En entendant ce blasphème, mon père s'arracha les poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction en hébreu. Un sabbat d'enfer ! N'importe Janan tenait bon; Janan se promenait de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s'apaisa ; et le soir, Jean-des-Figues, je me trouvais mariée.
— Mais Marseille cù vous me cherchiez?...
— Oh ! je n'oubliais ni vous, ni Marseille. Je me demande pourtant si jamais j'y serais arrivée, sans une bienheureuse aventure qui vint me délivrer tout à la fois de ma nouvelle famille, des chevaux borgnes et de Janan. C'est à la Sainte- Baume que la chose se passa.
Nous étions allés là, notre lune de miel à peine écoulée, et je vous prie de croire qu'elle ne dura guère, car au bout de trois jours nous nous battions comme deux diables sous le pont ; nous étions allés là voir s'il n'y aurait pas quelque bon coup à faire pour la fête. Les occasions ne manr|uent pas ; il y vient tous les ans des pèlerins en
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grand nombre, et des bohémiens autant que de pèlerins. Chacun campe où il peut, autour de grands feux, sur l'herbe ; les chevaux, les mulets et les ânes mangent attachés un peu partout, aux arbres, aux rochers, aux brancards des charrettes j les gens écoutent des messes, suivent des processions, ripaillent et boivent, et cela dure ainsi plusieurs jours.
S'il meurt par hasard quelcpje bête dans l'intervalle, ce sont les bohémiens qui héritent de la peau. Précieuse aubaine ! Aussi, de temps immémorial, avions-nous sur ce point l'habitude d'aider un peu à la nature : on se promène, la nuit, innocemment autour des feux, on jette quelques menues branches d'if dans le foin que mangent les bêtes, les bêtes meurent à l'aurore; mais on use de discrétion, car encore ne faudrait-il pas qu'il en mourût trop.
Cette année-là, paraît-il, quelqu'un de nous eut la main pesante, et les montures, un beau matin, se mirent à tomber comme des mouches. On se fâcha, les gendarmes vinrent, arrêtant tout dans la caravane ; par bonheur, j'étais dans le bois à ce moment, je vis la bagarre de loin, et l'occasion me sembla bonne de reprendre le chemin de Marseille.
— Enfin ! soupira Jean-des-Figues.
— Nous partîmes donc, continua Roset.
— Comment cela, Roset, vous partîtes ?
— 11 faut vous dire, répondit l'enfant devenue
toute rouge, que je n'étais pas seule dans les bois. II y avait aussi Jourian Soubeyran, un ami de mon mari et le propre frère de celle qu'on avait voulu lui faire épouser. A Marseille, Jourian me perdit. Je me mis alors à vous chercher, Jean-des-Figues, et tout en vous cherchant je fis la rencontre de deux matelots qui voulurent m* embarquer avec -eux, puis d'un Bédouin, puis d'un Chinois, car il y a là-bas toute sorte de monde, et puis encore d'un gros fabricant de sucre, estimé dans son quartier, et gros, et bon, qui commença par me promettre des bijoux et finit par me vendre, comme si Marseille était en Turquie ! à un vieux pirate grec retiré des affaires et qui ressemblait au Père éternel.
— Vous vendre ? . . . le brigand !
— Oh ! je ne lui en veux pas, dit ingénument Roset, car avec le vieux Grec je me trouvai bien heureuse. C'est lui qui me donna mes chemisettes, ma robe d'or. Nous habitions une petite maison, près de la mer, au Roucas blanc, sur le chemin de la Corniche. En ce temps-là, Jean-des-Figues, j'allais en voiture tous les jours...
Par malheur, mon maître avait chez lui un petit Turc méchant comme une femme, qui lui allumait sa pipe et lui retirait ses pantoufles. Croiriezvous que le petit Turc devint jaloux de moi!
J'ignore bien pourquoi, par exemple. 11 déchirait mes robes, il me battait et faisait au capitaine des scènes d'enfer. La vie devint bientôt impossible ;
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enfin, le pauvre vieil homme, un beau soir, me glissa une bourse dans la main et me mit à la porte de chez lui, en pleurant sur sa belle barbe. II me fit peine, je l'embrassai. Ce monstre de Turc riait au balcon.
J'entre au café en sortant de là, je lis dans un journal que vous êtes à Paris, Jean-des-Figues. Je pars avec le costume que j'ai et qui n'étonnait personne à Marseille. Tout le long de la route, le peuple pour me voir s'assemble aux gares. J'arrive à Paris, les gamins me suivent. Je me jette effrayée dans une voiture ; comme nous sommes en plein carnaval, le cocher, sans rien lui dire, me conduit au bal tout droit, me prenant pour un masque. Et j'y étais encore, il y a deux jours, en train de rire avec des étudiants, quand je rencontrai ce brave garçon de Nivoulas qui me promit de me rendre heureuse.
— O mon premier amour ! soupirait Jean-des- Figues.
— Que d'aventures en plein xix* siècle ! s'écriait Nivoulas émerveillé.
ET NIVOULAS?...
L m*arriva une fois, quand j'étais petit, de rester trois saisons sans manger de pastèque. La pastèque ?
j'en avais oublié le goût, et je ne sais pourquoi, il me semblait que je ne l'aimais plus. Un jour, cependant, que mon père en ouvrait une, le cri du couteau sur Técorce verte me tenta, je ne pus me retenir de tremper mes lèvres dans cette chair tremblante et rose comme un sorbet à la fraise, et quand j'en sentis la glace sucrée fondre sous ma langue et ruisseler le long de mes dents, alors, tout étonné de mon plaisir : — Mais la pastèque, c'est exquis ! »
Pour Roset, il en fut de même ; à cette différence près que Roset, comme je l'ai dit, aurait rappelé plutôt une belle pèche brune qu'une pastèque. J'avais oublié le goût qu'elle avait, positivement. Aussi, quand je sentis ses bras passés autour de mon cou et ses embrassades ingénues, le souve»
lâO JEAN-DES-FIGUES.
nir du baiser pris sous l'amandier me revint, je me trouvai quelque peu sot, et regrettai le temps perdu.
Heureusement, quatorze ou quinze mois de vie parisienne m'avaient donné sur l'amour auquel je ne croyais plus, et sur les femmes au charme de qui je croyais toujours, des idées commodes et larges. Je songeai au jour où Roset criait de si bon cœur : « O l'ensoleillé ! O Jean-des-Figues ! » en me jetant des pierres du haut de son mur, et pour éviter cette fois pareille avanie, j'eus soin de lui offrir le bras pour partir. Nivoulas pâlit...
— Seriez-vous jaloux de Roset ? lui dis-je.
— Oh ! non, quelle bêtise !... répondit-il d'une voix étranglée, tandis qu'il s'efforçait de sourire.
Brave Nivoulas ! N'ai-je pas plus tard fait comme lui, et pour la même mademoiselle Roset? Oui, plus tard, bien des fois des amis m'ont demandé en la montrant : — Est-ce que par basard tu serais jaloux d'elle, Jean-des-Figues ? Et je leur répondais : Quelle bêtise!... Mais à ce moment je n'osais pas me regarder dans les glaces, de peur d'y voir flotter sur mes lèvres le pâle et lamentable sourire de Nivoulas.
Roset eut comme moi pitié de ce sourire, nous flous comprîmes d'un regard. Elle retourna auprès de Nivoulas rendu à la joie ; moi je m'en allai seul, un peu triste, et fier aussi du sacrifice que je venais d'accomplir. Hélas î ma vertu comptait sans les caprices de la destinée.
Certes, pour rien au monde je n'aurais voulu faire à Nivoulas cette douleur de lui ravir sa maîtresse. Mais aussi, je vous le demande, quelle fatalité me conduisit au bal, je ne sais plus le bal que c'était, la nuit de la mi-carême ; et par quel hasard singulier rencontrai-je d'abord, épingle d'or dans un tas de paille, le bonnet à grelots d'une mignonne Folie rouge, au milieu des toquets sans nombre, des chapeaux pointus, des casques, des perruques et des cornettes qui bariolaient ce soirlà de leurs couleurs et de leur vacarme les loges et les corridors?
La Folie rouge avait pris mon bras et me regardait sans rien dire. En voyant rire ses dents blanches sous la dentelle, et frémir ses beaux yeux aussi noirs que le velours du loup, je me sentis au cœur une émotion agréable, et de vagues soupçons me coururent dans le cerveau. — Qui diable ce peut-il être ? pensai-je. Mais grâce à l'inconsciente duplicité des amoureux , j'arrêtai court mes inductions et préférai ne pas me répondre.
La Folie paraissait s'amuser beaucoup de mon embarras. Moi, je la promenais avec la comique gravité des gens qui promènent une Folie. Enfin elle se décide à parler ;
— Si nous allions souper ? dit-elle.
Oh ! pour le coup, j'eus envie de m' enfuir, car, si bien qu'on la déguisât, j'avais cru reconnaître cette voix. Mais la Folie avait une si jolie
façon de rire et de regarder en dessous, son bras menu serrait si fort, et sa tête semant à chaque éclat de rire, sur son cou brun et sur sa collerette, la fine poudre d'or dont sa chevelure était poudrée, faisait frissonner si doucement l'épi de grelots à la cime du bonnet phrygien.
Bah ! me dis-je, puisqu'elle est masquée.
Suis-je obligé, après tout, de savoir qui habite dans ce pourpoint, de qui sont ces yeux noirs et comment ce joli pied se nomme !... Au seul bruit des grelots d'argent mes projets de vertu s'étaient envolés.
Demi-heure plus tard, chez un restaurateur de nuit fort modeste (on n'était pas riche, que voulez-vous?), dans un de ces petits salons tendus de papier tabac d'Espagne en prévision de la fumée des ciggres, et sur un de ces sophas peints en rouge, afin, j'imagine, qu'ils ne rougissent de rien, tandis que la bisque traditionnelle embaumait, nous nous jurions, la Folie et moi, un amour à jamais, selon l'usage. La Folie gardait son loup, j'avais la conscience tranquille.
Mais, tout d'un coup, l'ardeur de nos serments fait tomber le bouquet de grelots ; je veux le remettre à sa place, mes doigts rencontrent un nœud de ruban, le loup se détache, miséricorde !
— Et Nivoulas ? » . . . s'écriait, en cachant dans ses mains sa malicieuse figure inondée de larmes, Roset, car c'était Roset, prise de subits remords.