‹ Œuvres de Paul ArèneChapitre 16 sur 49 · RETOUR AU PAYS · texte numérisé non relu

RETOUR AU PAYS

QUATORZE lieues de Canteperdrix, je quittai le wagon, selon l'usage, pour le coupé capitonné de drap gros bleu d'une voiture de messageries. Je me sentis tout d'un coup plus joyeux. Jusque-là Paris me poursuivait. En chemin de fer, vous n'êtes qu'à moitié parti : le tracas des trains, les gares, les buffets, les gens, c'est un peu de Paris qu'on emporte; mais la diligence connue, avec son conducteur qui vous a vu tout petit et qui a l'accent de votre ville natale, c'est un peu du pays qui vient au-devant de vous.

Qu'elles me semblèrent aimables à traverser ces quatorze lieues, qui avaient été si longues, si longues, deux ans auparavant, sur le dos de Blanquet ! Comme je riais à certains souvenirs, et comme mon arrivée fut réjouissante !

H faisait beau soleil, Canteperdrix se trouvait en pleines vendanges, et tout le long de la route

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on ne rencontrait que cornues de bois et bennes à charrier le raisin, qui s'en allaient pleines vers la ville, ou qui, revenant vides aux champs, se heurtaient sur les charrettes à grand bruit et remplissaient le terroir, vallons, plaines et coteaux d'un joyeux roulement pareil au bruit lointain des tambours.

Avec quelle émotion je la reconnus, cette chère musique d'automne qui, mêlant sa voix au chant des ortolans, semblait, de tous les points de l'horizon, souhaiter à l'enfant prodigue sa bienvenue !

Et le vieux pont de pierre, et la rivière, et le grand rocher nu, sculpté comme une cathédrale, et la poignée de maisons grises à toits plats accroupies au pied, qui sont la ville de Canteperdrix, et les remparts, et les mâchicoulis de grès rouge, et les quatre tours coiffées d'herbes folles au lieu de créneaux, qui me regardaient venir par-dessus les ormes des lices, de quel cœur je les saluai !

Et quand, le portail Saint-Jaume une fois dépassé, la voiture roula entre deux rangées de hautes maisons, dans la fraîcheur des rues ; quand la terre maternelle pavée des galets pointus de la Durance nous fit sauter sur ses genoux, la diligence et moi, pomme une nourrice son nourrisson, alors mon attendrissement ne se contint plus.

Des citadins faisaient leur promenade sur la place du Cimetière-Vieux :

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— « Arrêtez ! conducteur, arrêtez ! . . . »

Je voulais leur sauter au cou à ces braves gens, il me semblait que je les aimais.

Mais le conducteur ne m'entendit point. Heureusement pour moi, car c'étaient les quatre ou cinq plus revéches personnes de la ville, et ils eussent, selon toute apparence, assez mal reçu mes effusions.

Mon brave homme de père me donna à peine le temps de nous parler. 11 fallut partir, il fallut le suivre, il fallut aller admirer les embellissements de la Cjgalière. Tout y était en effet fort beau, et conforme à la description enthousiaste que m'en avait donné sa lettre : le bastidon cubique et blanchi à la chaux, la fontaine sous la fenêtre, et le figuier dont les larges feuilles buvaient l'eau froide du vivier.

— Et Blanquet? demandai-je en me rappelant nos repas à l'ombre et les bons sommeils d'autrefois.

Blanquet n'était plus là. Mon père, le trouvant vieilli, l'avait troqué, la foire d'avant, contre le mulet d'un bohémien. Il croyait ainsi faire un coup superbe. Mais, par un châtiment du ciel, le mulet se trouva être borgne des deux côtés. Aussi ne parlait-on p'us à la maison de ce bon, de ce brave, de ce laborieux Blanquet, que les larmes aux yeux, et du brigand de bohémien que l'injure à la bouche.

— Si c'était le Janan de Roset?... L'idée m'en

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vint au portrait que faisait mon père du vendeur de bêtes aveugles.

Et cela me donna envie de rire.

Ici, le lecteur va m' interrompre.

— a Comment, monsieur Jean-des-Figues, dirat-il, voulez-vous qu'un vieil âne gris que nous avons tous vu, il y a quinze mois, arriver devant Paris et prendre la fuite, comment voulez-vous que cet âne ait fait seul un tel royage à travers la France, et se trouve un beau jour, pour les besoins du roman, à Canteperdrix, dans l'écurie de votre père? »

Je répondrai d'abord :

Que les taureaux de Camargue, ses compatriotes, sont bien autrements forts, eux qui, emmenés à trente, quarante, cinquante lieues pour les courses, flairent d'abord le vent, s'ils réussissent à s'échapper, puis piquent droit devant eux sans que jamais rien ne les arrête, vallons, précipices ni montagnes, droit au Rhône, au large Rhône qu'ils traversent à la nage, épuisés, suants, demi-morts, et qui vont jusqu'à ce qu'ils tombent ou qu'ils aient retrouvé le maigre pâturage natal.

Et, si cette explication ne suffit pas, je dirai encore que le Blanquet dont il s'agit, le Blanquet vendu au bohémien n'était peut-être pas le même que le Blanquet de mon enfance, celui qui m'avait planté là quinze mois auparavant, aux portes de Paris, avec mon chapeau pointu et mon sac de figues; mais j'ajouterai que cela ne fait rien à

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Taffaire, qu'à la maison, de temps immémorial, il y a toujours eu un petit âne gris du nom de Blanquet ; qu'un Blanquet mourant, il est tout de suite remplacé par un Blanquet entièrement semblable ; qu'on s'habitue à les confondre, et qu'on aime tous les membres de la dynastie comme s'il n'y avait eu au monde et rue des Couffes, depuis le commencement du siècle, qu'un seul et unique Blanquet.

Puis ceci réglé, je continue.

Nous entrâmes chez M. Cabridens, en revenant de la Cigalière. M. Cabridens me reçut avec l'affectueuse familiarité d'un confrère ; madame Cabridens joua la femme d'esprit enfouie au fin fond de cette horrible province, et qui trouve enfin quelqu'un à qui parler ; quant à mademoiselle Reine, elle se contenta de rougir un peu sans rien dire.

Je retrouvais tout comme je l'avais laissé. Sur les murs du salon, c'était le même papier peint avec le même jardin ridicule et plein de chaises, où se promènent des incroyables en habit jaune et des merveilleuses à sandales, costumées comme madame Tallien. Le piano n'était point changé, les fauteils à lyre gardaient leur place ; j'aurais reconnu jusqu'aux mêmes grains de poussière, si un grain de poussière n'avait pas été chose introuvable dans le salon de Madame Cabridens.

Seulement, au bel endroit de la cheminée, la fameuse médaille cantoperdicienne brillait prison-

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nière entre deux lentilles de cristal, visible du revers et de la face comme une hostie dans l'ostensoir. Je remarquai aussi que madame Cabridens avait pour robe d'intérieur certaine étoffe de soie brochée et ramagée' qui jadis ne sortait de l'armoire qu'aux jours de fête. A part ces détails, et mademoiselle Reine un peu grandie, j'aurais pu croire que jamais je n'avais quitté Canteperdrix. Ce petit salon provincial, il me semblait l'avoir vu la veil'e ; mes deux ans vécus dans Paris, Roset, Nivoulas et Bargiban, les poètes et les Valaques, tout c?la me faisait l'effet d'un lointain songe, d'un de ces songes du matin mêlés de plaisir et d'angoisse que l'on se rappelle, réveillé, avec un sentiment de voluptueuse terreur.

— Ne bougeons pas d'ici, me disais-je, et je me plongeais jusqu'au cou au fond d'un bon gros fauteuil en velours d'Utrecht.

Puis, regardant du coin de l'œil mademoiselle Reine attendrie :

— Quel dommage, Jean-des-Figues, d'avoir été à ce point bronzé par la vie, et de ne pouvoir plus être amoureux !

MÉFAITS d'un habit NOIR

N matin, comme j'achevais ma toilette, j'entendis des souliers craquer, des souliers de dévote, et la tante ^j..::^»^ Nanon entra :

— « Jean-des-Figues, me dit-elle joyeusement scandalisée, viens vite, Jean-des-Figues ! Elle est sur la terrasse du bras-d'Or.

— Qui cela, tante Nanon ?

— Tu ne sais donc pas?... la Parisienne !... qui est débarquée par la dernière diligence... tout Canteperdrix ne parle que d'elle. » Et levant au ciel ses petits yeux gris pétillants de pieuse malice, la tante Nanon s'écria :

— a Jésus ! Marie ! ! Joseph ! ! ! elle fume des cigarettes... »

Il faut dire, pour expliquer ceci, que la pauvre demeure paternelle ayant été jugée indigne d'un aussi grand homme que moi, on m'avait bon gré mal gré installé chez la tante Nanon, que sa haute dévotion, six cents francs de solides rentes, deux

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terres au soleil, la maison qu'elle habitait rue des Jardinets, près de l'église, et par-dessus tout ses coiffes de béguine à longs tuyaux, avaient presque élevée jusqu'à la bourgeoisie, car on l'appelait mademoiselle, bien qu'elle fût veuve, misé Nanoun, s'il vous plaît, gros comme le bras, ce qui chez nous est un grand honneur.

La maison de misé Nanoun touchait à l'auberge du Bras-d-Or, et un simple rideau de vignes séparait, sur le derrière, les deux terrases contiguës.

Vous le devinez, la Parisienne arrivée de la nuit qui, à dix heures du matin, remplissait déjà Canteperdrix de la fumée de ses cigarettes, c'était Roset, Roset en personne.

— a Quel spectacle, mon pauvre Jean !

— Ah ! tante Nanon, ne m'en parlez pas ! »

Laissant tante Nanon en observation derrière sa

vigne, Jean-des-Figues se précipita vers la rue.

Mon premier mouvement fut de courir au Brasd'Or, à Roset ; vous savez, la force de l'habitude ! et tante Nanon derrière sa vigne allait être témoin de belles choses, si je ne me fusse subitement arrêté en apercevant Nivoulas qui descendait de voiture sous la remise de l'auberge, mélancolique, furieux, une valise à la main.

Voir Roset m'avait mis le feu au corps, mais l'apparition de Nivoulas l'éteignit.

— Quoi, toujours Nivoulas ! pensai-je, toujours les noces de Roset ! Alors me rappelant combien

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depuis six mois j'avais souffert, et de quelle façon ridicule 1 encore meurtri, encore aigri, j'eus honte de mon lâche empressement.

— Fuyons la tentation, allons à Maygremine !

Je me mis donc en route pour Maygremine ; toutes mes illusions, tous mes souvenirs d'enfance m'étaient à la fois revenus. Le désir que j'avais de ne pas aimer Roset me faisait à ce moment presque croire que j'aimais Reine.

L'orage, un orage d'automne, menaçait quand je partis, et dès mes premiers pas hors la ville quelques gouttes lourdes et larges comme des sous, s'aplatirent en fumant dans la poussière de la route. Je ne voulus pas retourner pourtant, le ciel avait des coins bleus, j'espérais atteindre Maygremine avant le gros de h pluie. Mais en un clin d'œil les nuages crèvent déchirés par l'éclair, l'eau tombe à seaux, la route roule une rivière, et avant que j'aie pu me mettre à l'abri, je me trouve ruisselant de la tête aux pieds, le chapeau fondu, tout couvert de boue, dans un état à ne me présenter nulle part.

En aurai-je le démenti ? Je rentre chez moi, toujours poursuivi par l'idée de Roset ; je me refais beau en pensant à Reine, et je repars pour Maygremine, sur la foi d'une éclaircie.

11 faut croire que la pluie m'en voulait ce jourlà, car, surpris d'une nouvelle ondée, mon veston bleu de roi partage le sort qu'avait eu déjà ma jaquette gris-perle.

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Exaspéré, je rentre encore et me rhabille. Trois fois, comme dirait une épopée classique, Jean-des- Figues changea de vêtements, et trois fois la malice d'un ciel d'automne l'inonda, ses vêtements et lui, sans réussir à calmer sa fièvre.

Malheureusement, ma garde-robe de poète n'était pas inépuisable ; et, quand une redingote puce eut subi le même aventure que la jaquette gris-perle et le veston bleu de roi, force me fut de renoncer à ma visite.

Je me sentis vaguement perdu. J'entendais à travers le rideau de vigne, par la fenêti'e de la terrasse, la voix connue de Roset, tentation irrésistible ! Comme pour mieux railler ma défaite, l'orage s'en était allé plus loin, et le soleil dans le ciel lavé resplendissait avec un éclat peint d'ironie.

C'était à s'arracher les cheveux.

— Et mon habit noir? m'écriai-je, subitement illuminé, mon babit noir auquel je ne songeais pas 1 Cet habit soit loué, je pourrai voir Reine aujourd'hui, mademoiselle Roset ne sera pas victorieuse.

Mais l'habit noir appelle la cravate blanche et le reste. Dans mon ardeur de fuir Roset, sans réfléchir au caractère extraordinairement solennel qu'un pareil costume pourrait prêter à une visite d'ami, à une simple visite de campagne, me voilà trottant en gilet à cœur, en claque et en escarpins de bal, sur la grande route encore humide dont

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les innombrables petits cailloux reluisaient gaiement au soleil.

— Tiens ! tiens ! disaient les gens intrigués, M. Jean-des-Figues, avec son habit, qui s'en va droit à Maygremine ! Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ?. . . Hélas ! tout entier à son idée fixe, Jean-des-Figues n'entendait rien.

Je rencontrai Reine dans l'avenue. En me voyant, elle rougit beaucoup, mais ne m'évita point, comme elle faisait d'ordinaire quand elle était seule. Elle me donna même sa main à baiser : — « C'est presque permis maintenant », semblait-elle dire.

Je ne m'expliquais pas ce subit changement.

Un instant après, ce fut bien mieux : mon habit hoir et moi, tombions en plein quatuor. Alors, subitement, sans respect pour Mendelsohn, chose inouïe, tous les archets de s'arrêter ! Comme par l'effet d'une secousse électrique, un même sourire, à la fois malicieux et discret, parcourut en même temps tous les visages ; pupitres, cahiers de musique, archets, carrés de colophane et violons rentrèrent silencieusement dans les boîtes et dans les armoires ; les exécutants eux-mêmes s'évanouirent j et, avant que la surprise m'eût permis de placer un mot, j'avais vu mademoiselle Reine disparaître, comme effarouchée, madame Cabridens la suivre, en me faisant un signe d'intelligence auquel je ne compris rien, etje me trouvais seul au milieu du salon déserté, face à face avec

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M. Cabridens qui me tenait prisonnier dans un fauteuil et commençait un discours de sa voix de comice agricole.

J'avais peur...

Grave, presque ému, le gros M. Cabridens me parlait de biens paraphernaux et d'amour partagé, de mes succès, de l'héritage de mise Nanoun, des innombrables vertus de Reine. .

Moi, j'avais toujours peur. Je devinais que ce maudit habit noir n'était pas pour rien dans le mystère. Sans bien voir encore de quoi il s'agissait, je commençais à vaguement regretter qu'une quatrième averse survenant ne m'eût pas une bonne fois arrêté en route.

Puis, tout d'un coup, à un mot de M. Cabridens, un éclair me traversa le cerveau ; je com» pris, et, confus, je m'enfonçai dans le fauteuil pour essayer de cacher mes basques.

Oh ! cet habit ! dans quelle horrible situation il me mettait? J'aurais voulu le voir aux cinq cents diables ! Figurez-vous que, trompé comme tout le monde, comme le quatuor, comme mademoiselle Reine et comme madame Cabridens, par la solennité extraordinaire de mon costume, le bon notaire s'était imaginé que je venais demander sa fille en mariage.

— o Mais parlez, mon ami, parlez ! croyez-vous que je sois un ogre ? »

Et, attribuant mon silence à la timidité, il me poussait aux aveux, paternellement.

En vain j'essayai de protester.

— « A qui ferez-vous accroire, monsieur Jeandts-Figues, que vous avez endossé l'habit et coiffé le tuyau de poêle dans l'unique dessein de faire peur à nos moineaux ? »

C'était invraisemblable, en effet, il me fallait bien le reconnaître.

Je fis donc ma demande, de désespoir, pour m'en aller. Sur-le-champ, la main de Reine me fut accordée.

— Grand merci ! m'écriai-je une fois dehors et mes idées un peu rafraîchies, ça ne peut pas pourtant se passer comme ça... M. Cabridens est allé trop loin...

J'avais envie de me dédire, il n'était plus temps !

Grâce à ces messieurs du quatuor, le bruit de mon bonheur avait déjà couru tout Canteperdrix ; mes bons parents en pleuraient de joie ; les libéraux approuvaient M. Cabridens; les vieux partis, sur la place du Cimetière Vieux, levaient en l'air, d'indignation, leurs cannes à bec de corbin; et les gens bien informés se racontaient dans l'oreille que la comédienne du Bras-d'Or était tout simplement ma maîtresse, venue de Paris exprès pour rompre le mariage, mais qu'elle était immédiatement repartie, en le voyant conclu malgré ses efforts.

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