‹ Œuvres de Paul ArèneChapitre 2 sur 49 · SOUVENIRS D ENFANCE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D ENFANCE

N attendant, je ne faisais rien ou pas grand'- chose de bon. Comment ai-je appris à lire? Je l'ignorerais encore si Ton ne m'avait dit que ce fut rue des Clastres, au troisième étage, dans l'ancien réfectoire d'un couvent, où M. Antoine, mort l'an passé, tenait son école, et j'ai besoin de descendre bien avant dans mes souvenirs pour retrouver la vague image — si vague que, parfois, elle me semble un rêve — d'une grande salle blanche et voûtée, pleine de bancs boiteux, de cartables et de tapage, avec un vieux bonhomme brandissant sa canne sur une estrade, et descendant parfois pour battre quelque pauvre petit diable ébouriffé, qui restait après cela des heures à pleurer en silence et à souffler sur ses doigts meurtris.

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Un souvenir pourtant surnage entre toutes ces choses oubliées : le paravent de M. Antoine. Que de reconnaissance ne lui dois-je pas, à ce vénérable paravent déchiré aux angles, pour tant de merveilleux voyages qu'il me fit faire en imagination pendant l'ennui des longues classes i Car lui, le premier, m'ouvrit le monde du rêve et de la poésie ; lui, le premier, m'apprit qu'il existait sur terre des pays plus beaux que Canteperdrix, d'autres maisons que nos maisons basses, et d'autres forêts que nos oliviers I

Il représentait, ce paravent, un flottant paysage aux couleurs ternies, encombré de jets d'eau, de châteaux en terrasse, de grands cerfs courant par les futaies, de paons dorés qui traînaient leur queue, et de hérons pensifs debout sur un pied au milieu d'une touffe de glaïeuls. Et le joueur de flûte assis sous le portique d'un vieux temple, et la belle dame qui l'écoutait! Le joueur de flûte avait des jarretières roses, c'est de lui tout ce que je me rappelle, mais je trouvais la belle dame incomparablement belle dans sa longue robe de velours cramoisi et ses falbalas en point de Venise. Je m'imaginais quelquefois être le petit page qui venait derrière ; je la suivais partout, au fond des allées, sous les charmilles ; je ne pouvais me rassasier de la regarder. — « Qui est cette belle dame ? » demandai-je un jour à M. Antoine, en rougissant sans savoir pourquoi. M, Antoine prit son air grave, et après avoir

réfléchi : — « Je ne connais pas le joueur de flûte, me répondit-il, mais la dame doit être madame de Pompadoar. ■ Madame de Pompadour ! ce nom éclatant et doux comme un sourire de favorite, ce nom amoureux et royal que je n'avais jamais entendu, produisit sur moi un effet extraordinaire. Madame de Pompadour? je ne songeai qu'à ce nom-là toute la nuit.

Sans madame de Pompadour, j'aurais été malheureux à l'école, mais sa gracieuse compagnie me faisait attendre avec patience l'heure où, les portes s'ouvrant enfin, nous prenions notre vol en liberté, mes camarades et moi, vers tous les coins de Canteperdrix.

Personne, parmi tant de polissons érudits en ces matières, ne connaissait la ville et ses cachettes comme moi. Il n'y avait pas, dans tout le quartier du Rocher, un trou au mur, un brin d'herbe entre les pavés dont je ne fusse l'ami intime. Et quel quartier, ce quartier du Rocher! Imaginez une vingtaine de rues en escaliers, taillées à pic, étroites, jonchées d'une épaisse litière de buis et de lavande sans laquelle le pied aurait glissé, et dégringolant les unes par-dessus les autres, comme dans un village arabe. De noires maisons en pierre froide les bordaient, si hautes qu'elles s'atteignaient presque par le sommet, laissant voir seulement une étroite bande de ciel, et si vieilles que sans les grands arceaux en ogive aussi vieux qu'elles qui enjambaient le pavé tous

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les dix pas, leurs façades n'auraient pas tenu en place et leurs toits seraient allés s'entre-baiser. Dans le langage du pays, ces rues s'appellent des andrônes. Quelquefois même, le terrain étant rare entre les remparts, une troisième maison était venue, Dieu sait quand! se poser par-dessus les arcs entre les deux premières; la rue alors passait dessous. C'étaient là les couverts^ abri précieux pour polissonner les jours de pluie !

Nous descendions de temps en temps dans le quartier bas, aussi gai que le Rocher était sombre, avec ses rues bordées de jardinets et de petites maisons à un étage ; mais nous préférions l'autçe comme plus mystérieux. On était là les maîtres toute la journée, tant que nos pères restaient aux champs, jusqu'au moment où, le soir venu, la ville s'emplissait de monde, de femmes aux fenêtres, d'hommes qui déposaient leurs outils sur l'escalier, de gens qui dînaient, assis dans la litière au milieu de la rue pour profiter d'un reste de crépuscule, et de vieux attardés poussant leur âne : Ani I arri I bourriqueî l

Ai-je assez couru dans les rues désertes ! ai-je assez jeté de pierres contre la maison commune, où se balançaient, scellés au mur, les mesures et les poids confisqués jadis aux faux vendeurs ! Quelle joie si on en ébranlait quelques-uns, car alors mesures et poids, se heurtant à grand bruit les jours de mistral, semaient sur la tête des pas-

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sants, chose positivement comique, des plateaux rouilles et des poires en fer.

Ai-jCj au péril de ma vie, déniché assez de pigeons dans les trous des tours, et dans les remparts tout dorés au printemps de violiers en fleur qui sentaient le miel ! Pauvres vieux remparts, pauvres vieilles tours républicaines, ils ne nous défendent plus maintenant que de la tramontane et du vent marin ; mais derrière eux, pendant mille ans, nos aïeux se maintinrent fiers et libres. Et dire qu'un avocat libéral voulut un jour les faire détruire ; il les appelait dans son discours, — le misérable ! — des monuments de l'odieuse féodalité.

Mais mon plus grand bonheur était encore l'hiver, au moulin d'huile, quand Blanquet, les yeux bandés, tournait la meule où s'écrasaient les olives, quand l'eau bouillait en grondant, et qu'on voyait à chaque coup de presse un long filet d'or s'écouler dans les bassins. Au milieu de l'acre fumée, sous cette voûte, claire tout à coup puis subitement replongée dans l'ombre à mesure qu'apparaissait puis s'éclipsait la lampe accrochée à la meule, mon père allait et venait, luisant et ruisselant, entre les groupes oisifs ; et ma mère, debout devant de grandes jarres de terre, écumait l'huile qui montait, jusqu'à ce que, tout recueilli, on lâchât l'eau jaune dans les enfers.

Moi je restais dans mon coin, assis sur les débris des olives pressées, rêvant d'une foule de

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choses inconnues, écoutant les paysans parler, leurs bons contes et leurs histoires, comprenant tout à demi et laissant à propos d'un rien ma pensée partir en voyage.

J'étais, comme on dit, un imaginaire ; j'avais les goûts les plus singuliers, collectionnant, j'ignore dans quel dessein mal entrevu, des herbes, des insectes et des pierres bizarres. Ne rapportai-je pas un jour fort précieusement, — on faillit en mourir de rire à la maison, — certain fragment d'un vase fort peu précieux que je prenais pour une antiquité romaine. Mystère des cerveaux d'enfants 1 Quel intérêt pouvais-je trouver à l'archéologie, ignorant que j'étais comme un petit sauvage ?

Mon père voulut pourtant essayer de m'apprendre un peu d'arboriculture ; mais au bout de trois mois de leçons, m'ayant chargé de prendre des greffes sur des espaliers pour en greffer des sauvageons, j'eus une distraction et j'entai, autant qu'il m'en souvient, les pousses des sauvageons sur les bons arbres. Pour le coup, il désespéra, et voyant que je ne pourrais jamais faire un paysan, sur les conseils d'un sien parent qui était abbé, il m'envoya droit au collège, moi, mes vases étrusques et madame de Pompadour.

l'ame de mon cousin

AUDISSE le collège qui voudra ! ce nom exécré ne me rappelle que longues courses dans les champs et souvenirs de haies fleuries. Ici, comme à Técole, le froid mortel des classes a glissé sur moi et ne m*a point pénétré, pareil à la goutte de pluie qui tombe et roule, sans le mouiller, sur le plumage lustré des hirondelles.

Quatre heures d'ennui par jour ! Qu'est-ce que cela quand on tient dans son pupitre d'écolier la clef d'or qui ouvre la porte des rêves?... Quatre heures... puis, nous nous en allions, non plus dans les sombres ruelles do la ville, mais à travers prés, à travers combes, jusqu'à ce qu'on s'arrêtât en quelque endroit bien à notre gré pour y traduire Horace et Virgile, couchés dans l'herbe

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Depuis ce temps, Horace et Virgile, et les impressions de mon enfance, et les choses de mon pays, tout se mêle et tout se confond. Vieux chênes verts que je prenais pour le hêtre large étendu des bergeries latines ; petit pont sonore £Ous lequel j'ai tant rêvé, retentissant tout le jour des bruits de la grand'route qu'il porte, musique de grelots, battement régulier des lourdes charrettes, et voix rauque des paysans ; maigres ruisseaux presque à sec l'été, mais dont le murmure parmi les galets et les rocs sonnait harmonieux à notre oreille ainsi qu'un son de flûte antique; lointains souvenirs, paysages demi-effacés, je n'ai pour les faire revivre qu'à ouvrir deux livres bien jaunis et bien usés, les Georgiques et les Odes. 11 y a là des fragments d'idylle, où vous ne verriez rien, et qui sont pour moi un coin de vallon; des hexamètres emmêlés entre lesquels j'aperçois encore, comme entre les branches d'un buisson, le nid de merles que je découvris une après-midi en levant mes yeux de sur mon Horace; des strophes qui veulent dire un sommeil à l'ombre et dont moi seul je sais le sens. Est-ce dans Virgile, est-ce dans Horace tout cela ? Certes je l'ignore ! Libre à vous de jeter au feu ces vieux livres, si vous ne trouvez pas sous leurs feuillets les fleurs desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au lieu des blanches épaules de. quelque Galatée rustique, vous apparaît pour tout sou-

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venir la tête furieuse de votre premier maître d'études.

A cette époque, je faisais des vers, mais des vers latins comme Jean Second, le cardinal Bembo et le divin Sannazar ; j'ai même retrouvé, il n'y a pas six mois, un petit cahier soigneusement calligraphié, avec ce titre çn lettres romaines :

JOHANNIS FICULEI

OPERA qjJm SUPERSUNT

Qjict super sunt ! comprenez-vous ? Ce qui reste, ce qui a surnagé des œuvres perdues de Jeandes-Figues. Qjict supersunt, comme pour Térence ou Plaute et les fragments mutilés de Tacite. Opéra simplement eût été trop simple; mais.

Opéra qua supersunt !

Et, voyez le destin, ce titre naïf qui vous fait sourire se trouva être juste en fin de compte. Jean-des-Figiies n'acheva jamais de calligraphier son volume ; une bonne moitié restée en feuilles volantes se perdit, et l'œuvre latine de Jean-des- Figpes n'arrivera, hélas 1 que très- incomplète aux siècles futurs : Johannis Ficuîei opéra quct supersunt.

C'est qu'au milieu de mes travaux littéraires, une pensée était venue tout à coup troubler la tranquillité de mon âme. César, à vingt an«, pleurait de n'avjsir encore rienxonquis; un jour,.

je m'aperçus avec tristesse que moi, Jean-des- Figues l'Ensoleillé ! je n'étais pas amoureux encore et que j'allais prendre mes quinze ans aux pastèques.

Amoureux à quinze ans ! c'était précoce ; aussi cette belle idée d'être amoureux ne me poussat-clle pas ainsi toute seule.

Et, à ce propos, qu'il i»e soit permis d'exprimer, sans sotte vanité comme sans fausse modestie, l'admiration profonde dont je me sens pénétré toutes les fois que, réfléchissant sur ma propre destinée, je considère les soins minutieux et les peines infinies que la nature doit prendre quand elle veut convenablement fêler un cerveau, — « L'homme s'agite et Dieu se promène, » a dit quelqu'un qui croyait être un grand philosophe ce jour-là. Dieu certes peut se promener quand un sage est en train de naître. Tout, en effet, dès la première divine chiquenaude étant ici-bas à l'avance combiné, le fonctionnement régulier des forces doit fatalement, et sans qu'aucune volonté supérieure s'en mêle, créer une tête régulière, solide, carrée, pondérée, où tout est à sa place comme dans une maison bien gouvernée, une tête de sage, la' tête de Socrate ou de Franklin. Mais si Dieu prétend, avec cette tête de sage, faire une tête de fou ; s'il veut, dans cette épaisse boîte où la sagesse tient son onguent, ouvrir l'imperceptible fissure par où se glissera la fantaisie, il faut bien alors que ce Dieu — fût-il

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insoucieux de nous comme les grands olympiens de Lucrèce — interrompe un instant sa promenade pour donner au crâne, sur l'endroit précis, le petit coup de marteau. C'est pourquoi les cerveaux fous, et le mien en particulier, me font croire à la Providence.

J'eus besoin, moi, de deux coups de marteau. J'avais reçu le premier bien jeune ; mais le ciel, dans sa bienveillance, m'en tenait un second réservé.

Ah! Blanquet !... Ah! cousin Mitre !...

Je ne saurais maintenant séparer votre souvenir ; car toi, Blanquet, tu commenças l'œuvre en remuant l'oreille au soleil, et vous. Mitre, vous l'achevâtes, le jour où, servant, sans le savoir, les desseins que les dieux avaient sur moi, il vous plut d'abandonner au fond d'un galetas votre malle maudite et bénie !

Elle était dans la maison, cette malle, l'objet d'une religieuse terreur. Toujours inquiétante, toujours fermés, on l'avait réléguée au Plus-haut, sous les combles, pêle-mêle avec les buffets vermoulus, les tableaux sans cadre et les vieux fauteuils hors d'usage. C'était la malle du pauvre Mitre... Quant au pauvre Mitre, que nous nommions toujours ainsi suivant le touchant usage adopté pour les morts, c'était le pauvre Mitre, voilà tout. Il était mort jeune, il avait dû faire des sottises, on ne parlait de lui et de sa malle qu'avec des airs mystérieux.

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Qu'y avait-il donc dans cette malle ? Je restais quelquefois des heures à la regarder, partagé entre le désir de savoir et la crainte. Un matin, pourtant, je l'ouvris — on m'avait laissé seul à la maison, — je l'ouvris, le cœur palpitant et la main tremblante... Que de choses, grands dieux, j'y trouvai !

C'était, dans un fouillis de vieux journaux et de manuscrits. inachevés :

Une pipe turque et sa blague.

Trois romans et cinq volumes de vers,

Un miroir à main.

Un pistolet.

Une lime à ongles,

Un gant mignon qui sentait l'ambre,

Une liasse de lettres d'amour.

Un portrait de femme dans une pantoufle,

Et un oiseau-mouche empaillé !

De tout le jour, je ne quittai pas mes trésors, lisant les journaux, feuilletant les livres, dénouant, que l'ombre do Mitre me pardonne 1 le ruban fané qui retenait les lettres d'amour ; regardant, pour échapper à l'émotion, le miroir à main, le pistolet et la pipe, symboles d'une vie d'aventures et de poésie ; puis revenant aux lettres d'amour, au gant, à la pantoufle, à la dame. Il n'était pas jusqu'au petit oiseau bleu et or, dont la présence au milieu de ces bagatelles parfumées ne m'attendrît; je lui dcvinais-là je ne sais quelle signification amoureusement et douloureusement ironique.-

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J'appris en une heure, à cette aventure, des secrets que la vie aurait mis quelques bonnes années à m'apprendre, et J'y laissai, ou peu s'en faut, le grain de raison qui me restait.

Quoi ! il y avait au monde d'autres poètes qu'Horace et Virgile? La poésie reverdissait. donc aussitôt fanée, comme les fleurs, ces riens éternels qui ne font que naître et mourir?

Les romans, les journaux parlaient de Paris, de la gloire. C'est peut-être là, me disais-je, le paradis entrevu dont tu révais? Alors, dans la naïveté de mon imagination, je me figurais une vie supérieure, inaccessible, vie de génies et de demidieux; et, pareil au petit Bédouin venu à la ville par hasard, qui rôde émerveillé autour du palais des kalifes, je devinais derrière ces murs tant de jardins embaumés et de salles merveilleuses, que je n'osais pas même concevoir l'idée, le désir d'y pénétrer jamais.

Je relisais, pour me consoler, les sonnets du pauvre Mitre, tous incomplets, hélas ! comme sa vie ; et ces lettres d'amour, signées d'un nom "de femme, ces lettres que je ne comprenais qu'à demi, mais dont les lignes pâlies, l'encre déjà presque effacée me brûlaient les yeux, tant elles semblaient étinceler. Un immense besoin d'aimer, d'aimer n'importe qui, s'empara de moi tout à coup, et, honteux d'avoir attendu si tard, je demandai tout bas pardon au pauvre Mitre.

Pauvre Mitre ! pauvre cousin Mitre ! vous étiez

mort à seize ans, trop tôt pour accomplir vos rêves ; mais dormez en paix au cimetière, cousin Mitre qui me ressembliez ! Jean-des-Figues n'aura pas été un héritier trop indigne, et les folies que vous n'avez pu faire, je les ai toutes faites pour vous. Parfois même, cousin Mitre, il me semble que je suis vous, que vous êtes moi ! Et, dans mes moments de philosophie, il m'arrive de m' attendrir autant que je le ferais pour moi-même, sur le sort de ce cousin parti avant l'âge, laissant enfermée dans sa malle, comme Pedro Garcias sous la dalle de son tombeau, son âme, sa jeune âme malade que je sentis se glisser furtive au dedans de moi, le jour où, sous les tuiles d'un grenier plein de rayons dansants et de poussière d'or, je soulevai, pâle d'émotion, le couvercle qui la retenait prisonnière.

ou SCARAMOUCHE ABOIE

,E m'étais juré, le matin, d'être amoureux; je tenais mon amour le soir même ! Voici comment la chose se passa :

Depuis queque temps, le but choisi de mes promenades, ma solitude entre toutes aimée, était les ruines du château de Palestine à trois quarts de lieue de la ville. C'est là... mais ne vous effrayez point à ce mot de ruines , nous ne parlerons ni d'oubliettes, ni de tour du Nord, les ruines dont il s'agit étant des ruines toutes neuves,

M. le marquis achevait à peine de bâtir son château en joli style rocaille, et les ouvriers sculptaient le dernier violon sur le dernier trumeau, quand la Révolution arriva. Cette tempête brisa ce joujou. La mignonne bonbonnière fut démolie comme la Bastille. On saccagea, le

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peuple qui soui!re est sans pitié ! les charmilles du jardin, le temple de l'Amour, le bosquet de roses ; on jeta par les fenêtres les meubles de Boule et les dessus de porte de Boucher ; on pénétra, ô sacrilège ! dans le boudoir bleu clair de la marquise ; on brisa les cristaux de Bohême et les porcelaines de Saxe ; le verger fut détruit, la garenne bouleversée, des nuages de poudre à la maréchale s'envolèrent dispersés aux quatre vents du ciel, et le soir, sur la place du village, tandis que Palestine brûlait, trois cents vénérables bouteilles de vin des Mées, trouvées dans les caves, arrosaient à plein goulot l'arbre de la liberté l

Personne n'inquiéta le marquis. A part son marquisat, c'était le meilleur des hommes. Mais sa fille, qui avait seize ans à peine, mourut de chagrin et de saisissement en voyant détruites sous ses yeux tant de belles choses qu'elle aimait ; et depuis, disent les gens, elle revenait la nuit, en robe de marquise, traînant nonchalamment ses petites mules de soie sur les terrasses envahies de lavandes, et s' accoudant comme jadis, pour voir lever la lune, sur les grands balustres moussus qui s'en vont pierre à pierre. Dans nos heureux pays du Midi, où jamais ne régna une bien dure féodalité, le peuple ne se souvient guère de plus loin que Louis XV ; il confond volontiers madame de Ganges et la reine Jeanne ; les bergers de ses noêls portent galamment le tricorne enrubanné, et

les fantômes de ses légendes, au lieu de la classique odeur de souffre, laissent toujours derrière eux un vague parfum d'ambre et d'iris.

Palestine était bien le cadre qui convenait à ce galant fantastique. Une douce et large pente s'enroulant autour du mamelon boisé sur lequel le château fut bâti, avait autrefois permis aux carrosses d'arriver en trottant jusqu'à la plateforme. Le chemin abandonné montait toujours à travers les arbres, seulement son gravier s'était gazonné comme une pelouse, et de nombreux lapins, friands d'herbe menue, y trottaient seuls en place des carrosses armoriés.

Du côté du nord cependant la colline vous avait un air assez farouche pour faire impression sur un cerveau d'écolier. Des murs brûlés, une porte de chapelle, partout de grands rochers debout dans la mousse et les buis, et çà et là quelques chênes d'une tournure féodale. Mais quelle surprise quand, la route tournant une dernière fois et sortant brusquement de sous les arbres, on se trouvait sur la terrasse, devant le grand portail d'honneur, neuf encore et déjà ruiné, avec le petit amour manchot qui, de son unique main, soutenait une moitié d'écusson.

On apercevait de cet endroit la Provence à perte de vue, et tout le long de la colline jusqu'au village tapi en bas, ce n'étaient plus, comme sur le versant nord, des chênes blancs, des rochers ou des buis, mais des champs de blé, de beaux

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oliviers debout au soleil sur leurs buttes, des genêts d'Espagne dans les coins abrités, et juste au-dessous de la terrasse, au milieu des parterres bouleversés et des haies redevenues sauvages, de grands rosiers, les rosiers de la petite marquise, qui avaient continué de fleurir là.

Comme j'étais resté fort longtemps à considérer les pipes de mon cousin et ses pantoufles, le soir tombait quand nous arrivâmes, Scaramouche et moi, sur la terrasse de Palestine.

Scaramouche était un mignon épagneul tout de noir vêtu, avec une paire de lunettes couleur de braise. Nos paysans de Canteperdrix n'aiment pas les chiens, animal, disent-ils, qui mange beaucoup et ne fait guère ; mais je passais pour fou, et mon père, au grand scandale du quartier, avait cru devoir, en cette occasion, me laisser satisfaire ma folie.

Je m'assis donc sur l'herbe pour réfléchir à mes projets d'amour. Scaramouche, lui, préféra se livrer aux plaisirs de la chasse, courant sus d'une égale ardeur aux troncs d'arbre et aux papillons de nuit. On ne voyait plus le soleil, mais tout un côté du ciel restait rouge. La lune, pâle encore au milieu des mourantes clartés du jour, devenait à chaque instant plus visible ; c'était l'heure du crépuscule, si charmante aux champs, quand — les oiseaux attardés descendant par vols dans les branches et les rainettes commençant leur chanson — le silence se fait là-haut, tandis

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que plus bas, tout près de terre, la verdure et les bois pleins de chants étouffés et de bruiis d'ailes préludent vaguement aux musiques de la nuit.

A quelques pas de moi, appuyée sur les balustres de la terrasse, je distinguai une forme blanche. N'était-ce pas elle, la marquise, avec sa robe au fin corsage et ses cheveux long dénoués? 11 me sembla la reconnaître ; et, en cherchant bien dans mes souvenirs, je découvris que son profil, ses cheveux en vapeur d'or, son galant costume et sa taille rappelaient à s'y méprendre la belle dame du paravent. Elle rêvait en regardant ses roses.

Voilà que tout à coup ce brigand de Scaramouche tombe à l'arrêt d'un grillon ; le grillon se met à chanter, Scaramouche aboie, et l'apparition effrayée fuit bien vite en essuyant une larme. Par bonheur la nuit arrivait, et le pan de mur sous lequel je me trouvais faisait déjà ombre au clair de lune. La marquise m'aurait infailliblement aperçu sans cela. Elle passa si près, si près de moi, que le frisson parfumé de sa robe fit flotter ma cravate et caressa mes lèvres. Mais, chose singulière, tout écolier que j'étais, je n'en eus pas trop de peur.

Elle s'en allait, je n'osai pas la suivre ; j'osais à peine marcher sur la lavande que ses pieds avaient effleurée, et quand je redescendis vers la grande route par le chemin seigneurial, plus

sombre maintenant malgré un peu de ciel clair qu'on voyait luire entre les arbres, je me sentais au cœur je ne sais quel mélange de tristesse et de contentement.

Arrivé en bas, il était nuit tout à fait. L'une après l'autre, en même temps que les étoiles s'ouvraient au ciel, on voyait s'allumer les étroites fenêtres du village. Devant la maison neuve qu'il s'était bâtie, maître Cabridens, le propriétaire de Palestine, attelait son cheval, et maugréait, embrouillant ses harnais dans l'ombre. 11 me pria de lui donner un coup de main ; puis, quand ce fut fini : « Reine ! s'écria-t-il, pressons-nous, on doit nous attendre depuis une heure. » Reine .... 4e nom de la dame aux lettres d'amour. Une voix claire répondit qui me remua le cœur autant que ce nom de Reine l'avait remué, et la porte s' ouvrant, je vis apparaître sur le seuil illuminé, devinez qui ? ma vision de la terrasse, madame de Pompadour en robe blanche, ou, pour dire la vérité, mademoiselle Reine Cabridens, arrivée du couvent le jour même. Madame de Pompadour tenait à la main un bouquet d'artichauts... De voir cela, l'émotion de Jean-des-Figues fut telle qu'en voulant se ranger, il marcha sur la patte du brave Scaramouche. Le brave Scaramouche aboya, mademoiselle Reine le reconnut, et, devinant sans doute que son maître venait d'être l'involontaire témoin des larmes qu'elle avait versées, elle baissa les yeux en rougissant. Quand

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je revins à moi, la porte s'était refermée, et le fanal de la voiture s'éloignait en courant dans la nuit.

a Eh bien, cousin Mitre, m'écriai-je, ai-jc renvoyé loin de tomber amoureux ! » J'étais au comble de l'exaltation. Un point cependant me chagrinait, un point sans plus : N'était-ce pas cet effronté Scaramouche la cause première de mon amour, le magicien qui avait fait se rencontrer mes regards et ceux de Reine ? Scaramouche, avec ses lunettes de feu, ne me paraissait pas suffisamment poétique : j'eusse préféré un Selam à la mode arabe, une fleur jetée ou bien un ruban perdu.

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