‹ Œuvres de Paul ArèneChapitre 49 sur 49 · LE PHOQUE ET LES CORAILLFURS · texte numérisé non relu

LE PHOQUE ET LES CORAILLFURS

'élas ! Fabien se réveilla au bruit du fifre et du tambour, par un petit jour clair le plus joyeux du monde.

Quoique agréable en soi, cette musique lui parut triste. C'était l'annonce des courees: des marins, des p?cheurs dé'égués de la Prud'homie, se promenaient ainsi à travers la viîie, portant au bout d'un bâton couronné d'un cerceau les pavi'lonà de soie rouge, prix des voi'iprs, et les assiettes de fin étain, luisantes comme argent, récompense traditionnelle d*s rameurs victorieux. De loii en loin, i's s'arrêtaient sous un balcon pour donner l'aubade. Fabien, en qualité de membre du cercle nautique, eut la sienne, aubade ironique! Mais il ne bougea point de son lit. La villa couleur d'ocre eut son aubade aussi, et mademoiselle Cyprienne, malgré ses angoisses et ses

craintes, dut se lever pour offrir le petit verre à ces braves gens.

Lancelévée, réjoui d'un si beau jour, rassuré à l'endroit de son équipage, certain de voir la Castagnore partir, était déjà au B'gomsau, debout £ur le toit, et hissant dans la Fraîche brise du matin, une flamme rouge frissonnante qui voulait dire : — « Êtes-vous prêts ? » signal d'appel auquel les petits mâts blanc d'argent, surmontés d'une antenne noire, dont les membres du cercle avaient hérissé les toits d'Antibes, répondirent soudain en arborant une petite flamme bleue qui signifiait : — « Prêts, nous le sommes ; Escragnol n'a pas sa goutte, Varangod fut sage, les blessures d'Arluc et de Barbe vont bien, l'équipage est là, on peut parer la Castagnore ! »

Le mât de Saint-Aygous ne répondit rien. Mais dans l'éblouis ement de sa joie et de l'aurore, Lancelevée ne songea pas à s'en apercevoir. Varangod, Arluc et Barbe seuls l'inquiétaient. Il était sûr de Saint-Aygous.

Vers les sept hrurcs, au moment où, les donneurs d'aubades partis, mademoiselle Cyprienna, le cœur gros à cause de sa vision de la nuit, esfuyait la table et rangeait les verres, le capitaine Varangod passa. Il revenait de faire sa promenade matinale au golfe Juan, de l'autre côté du cap.

-^ « Vous ne savez pas, mademoiselle Cyprienne ? Le phoque est revenu.

— Quel phoque?

— Le phoque du rocher de la Fournigue.

— Ah !... répondit mademoiselle Cyprienne en laissant aller sa pensée ailleurs.

— Ils disent que c'est un phoque, reprit le capitaine, moi je soupçonne que c'est un homme. Je l'ai dit, personne n'a voulu m'écouter. Ils veulent tous que ce soit leur phoque. Ce qui n'empêche pas l'escadre américaine de tirer dessus à boulet rouge. »

L'escadre américaine, de station cette année dans le golfe Juan, avait en effet choisi pour cible à ses exercices de tir l'îlot désert de la Fournigue ; et pardessus la crête du cap, à quelques kilomètres, Cyprienne .entendait distinctement le grondement sourd des bordées.

A ce bruit, une idée cruelle lui vint : le phoque, mais c'est Fabien 1 c'est Fabien que les pirates de Brin-de-Bouleau ont, par vengeance, abandonné sur ce rocher désert j c'est mon bien-aimé que l'escadre américaine canonne !

Et tandis que Varangod se dirigeait vers la ville pour revêtir, en l'honneur des courses, son costume de cérémonie, mademoiselle Cyprienne, folle de douleur, et voyant déjà comme en rêve, son cher peintre ensanglanté sur le sable de l'îlot, gravissait à travers myrtes et cystes, à travers oliviers et pins la partie du cap qui regarde Antibes.

Arrivée sur la crête, elle s'arrêta un instant et chercha à travers ses larmes, sur la mer moirée

du matin, Tescadre tonnant dans la fumée et un point, un rocher à peine visible au milieu des ricochets blancs que les boulets faisaient sur l'eau ; puis redescendant la pente opposée, elle courut jusqu'à un canot, tout paré et prêt à partir, amarré qu'il était avec ses rames, sous l'embarcadère d'une villa.

Voici ce qui s'était passé :

La Fournigue est un petit rocher noir, si petit et si noir que, de loin, sur le fond clair de l'eau, dans cet immense espace qui sépare le cap d'Antibes des îles de LérinS, il fait assez l'effet d'une fourmi, d'une fournigue noyée.

Sur ce rocher de la Fournigue, îlot solitaire, avait, de tous temps, habité un phoque, phoque immémorial et respecté, qui venait là, chaque matin, au sortir de l'eau, chauffer au soleil provençal son ventre luisant et ses pattes courtes.

Seulement, depuis six mois, dégoûté des hommes ou mort de vieillesse, le vieux phoque ne paraissait point, et son absence désolait les habitants qui, n'ayant plus de phoque à montrer, montraient aux Anglais la place où, jadis, il y avait un phoque.

Aussi quelle joie quand, ce matin même, au petit jour, un Cannois, en chemin pour aller pêcher son poulpe, avait vu, en regardant la Fournigue par habitude, quelque chose remuer dessus !

— a Le phoque ! » s'était-il écrié.

Soudain, les falaises crevassées du cap, les lointains échos de l'Esterel avaient répondu : « Le

phoque ! » Et, du Crotonà la Napoule, dans les clos d'orangers, les olivettes et les pinèdes, parmi les chênes verts, les chênes-lièges, tout autour de la courbe blanche que trace au pied des hauteurs cultivées du golfe, la plage avec son sable fin; les fermes, les maisonnettes, les villas, balcons de roseaux et toits en terrasse, s'étaient couverts de spectateurs enthousiasmés qui , sur l'îlot de la Foumigue inondé de soleil levant, regardaient remuer le phoque.

— « On dirait qu'il a grandi...

— Il marche sur ses pattes de derrière.

— Il est blanc maintenant, l'année passée il était noir.

— C'est la vieillesse... Bon vieux phoque 1 N'est-ce pas dégoûtant que les Américains s'amusent à le canonner !

— 11 ne reviendra plus si on le canonne. »

Vainement un promeneur d'âge rassis, possesseur d'une lunette d'approche, notre capitaine Varangod, fit-il remarquer que ce phoque à ventre blanc, monté sur des pattes de denière très hautes , pourrait bien être un homme vêtu de coutil.

— « Un homme sur la Fourniguo?... Et qu'estce qu'il y ferait, un homme, sur la Foumigue... Et comment y serait-il allé, sur la Foumigue, puisqu'on ne voyait pas de bateau ? »

Varangod se lut pour ne pas froisser la population.

La population tenait à son phoque 1

Cependant, vers huit heures, l'escadre américaine cessait ses exercices de tir. Les riverains du golfe, ayant assez contemplé le phoque, étaient retournés un par un à leurs occupations habituelles; et le phoque lui-même, fatigué sans douta de se tenir sur ses pattes de derrière et de faire avec ses pattes de devant des gestes désespérés et incompris, avait disparu dans un petit creux sombre que les rochers garantissaient des flèches d'or du soleil.

Mademoiselle Cyprienne ramait toujours sur sa petite barque volée.

Mais quelque diligence qu'elle y mît, quelque ardeur que l'amour lui prêtât, la digne fille de Lancelevée ne devait pas arriver première à la Fournigue.

Deux corai' leurs en train de mettre à la voile pour aller traîner leurs filets sur les récifs qui sont au large, deux corail'eurs du Croton, race cupide et sans r.-spect pour les innocents amphibies, avaient fait le projet sournois de s'emparer du phoque en passant, afin de l'éduquer et de le montrer dans les foires.

Mademoiselle Cyprienne démarrait à peine qu'ils étaient déjà près de l'îlot :

— « Vois-tu la bête?

— Je la vois...

— Et que fait-elle?

— Cri\é qui pesco, a

Le phoque péchait en effet : accroupi derrière un roc qui le cachait à moitié, le phoque péchait des arapèdes, il les détachait une par une, avec un couteau. Les corailleurs suivaient ses mouvements d'après ceux de son ombre, et s'avançaient, pleins d'émotion, tenant prêts déjà le harpon et le nœud coulant, quand, au bruit, le phoque se releva, et portant la main à son chapeau manille :

— a Messieurs, dit-il, j'ai bien l'honneur... »

CHASSé CROISA SUR l'eaU

A désillusion des corailleurs fut grande : avoir rêvé un phoque et mettre la main sur Saint-Aygous !

Car c'était Saint-Aygous qui , tremblant de peur, mourant de faim et transi de sa nuit passée sur le roc avec un chapeau manille pour tout abri, se mit à leur raconter des aventures invraisemblables.

Il raconta que la veille, vers minuit, au Bigorneau de rilette, tandis que, profitant du clair de lune, il donnait à la Castagnore un suprême coup de pinceau, des hommes étaient venus, à pas de loup sur le sable, qui, sans mot dire, l'avaient bâillonné, garrotté, jeté en travers de leur barque, et finalement déposé sur la Fournigue, lui laissant comme provisions un paquet de tabac et une pipe.

— « Et comment étaient-ils vêtus ?

— Ils avaient des bottes, une vareuse jaune et d'immenses chapeaux de paille armés d'une pointe recourbée en forme de corne de rhinocéros.

— Ça devait être des Turcs ! » dit l'un des corailleurs.

— o II y en a encore... » conclut l'autre.

Saint-Aygous ne protesta point et leur laissa

croire que* c'étaient des Turcs. Il avait pourtant vaguement reconnu, par un trou du sac qui l'empaquetait, Trébaste et Miravail, les deux pirates compagnons de Fabien; il avait vaguement entendu, à travers le bâillon qui lui serrait les oreilles, la lecture d'un ordre • d'exil sur l'îlot de la Foumigue pour crime de désertion et de lésepiraterie, ordre signé Brin-de-Bouleau, reine d'un tas d'îles.

Saint-Aygous n'y comprenait rien. Mais l'enlèvement, on le devine, était le résultat d'une erreur. C'tst le volage Fabien que les deux pirates croyaient ficeler lorsqu'ils ficelaient Saint-Aygous.

Faisons re.narquer, dans l'intérêt de la vrais?m-' blance, que ceci se passait la nuit; que Saint- Aygous, fortement encapuchonné par crainte du serein, était méconnaissable, et que, voyant un homme sur la grève du Bigorneau peindre la Castagnore à la lumière d'une lanterne, tout le monde eût pris cet homme pour Fabian. Ajiutzns, en outre, que Miravail et Trébaste. étant, l'un romancier, l'autre musicien, rien n'empêche de croire

qu'ils se fussent préparés à leur haut fait par quelques libations, ainsi qu'ont coutume de le faire, pour toute entreprise importante, les membres de ces deut estimables corporations.

Saint-Aygous, préoccupé de l'idée des courses, eût désiré se faire ramener tout droit à Antibes ; mais les corailleurs ne voulurent pas. C^Ia les détournait trop de leur rout3, et puis avoir manqué le phoque les mettait de mauvaise humeur. D'ailleurs, Saint-Aygous , pris à l'improviste, n'avait pas un rouge liard sur lui. Les corailleurs consentirent pourtant, moyennant l'abandon de la pipe et de ce qui restait de tabac, à déposer le naufragé sur la pointe la plus proche de l'île Saint- Honorât, endroit solitaire, lui aussi, mais ombragé, vaste, et moins exposé que la Fournigue aux boulets et obus américains.

Là, Saint-Aygous s'assit sur un éclat de roche, à l'ombre de gigantesques fenouils, et n'hésita pas à maudire la destinée.

Cependant, à quelqu3s cents mètres, mais de l'autre côté de l'île, Trébaste et Miravail, regrettant leur imprudente plaisanterie, très inquiets du ç^sultat de la canonnade, mettaient à la voile pour la Fournigue, et cala au moment méma ou Cyprienney abordait.

<-ri

TOUT s'arrange

ES corailleurs avaient été fort étonnés de trouver sur l'îlot un homme au lieu d'un phoque ; Trébaste et Miravail ne le furent pas moins lorsqu'ils y rencontrèrent, au lieu de Fabien, mademoiselle Cyprienne Lancelevée qui, croyant son amant mort, tué par les obus, emporté par la vague, voulait mourir aussi et se lamentait au bord des flots.

Les explications ne pouvaient être longues, ni long le séjour sur cet îlot tragique et désolé. Tout espoir de retrouver Fabien n'était pas perdu. Cyprienne, tandis qu'elle ramait vers la Fournigue, avait cru voir une barque montée par trois hommes s'en éloigner, et Trébaste, guidé par son flair de romancier, releva sur le sable, à côté d'une empreinte de bottines, l'empreinte toute fraîche d'une double paire de pieds nus. On

amarra donc la petite barque à rarrière du Singe- Rouge, et Cyprienne en larmes, Trébaste et Mira vail bourrelés de remords, se rembarquèrent silencieusement pour cette île Saint-Honorat où de nouvelles surprises les attendaient.

— o Fabien!.. Fabien!... là-bas, dans cette crique !... » s'écria tout à coup Cyprienne en montrant l'île, puis elle ajouta avec une entière mélancolie :

— a L'ingrat !... le perfide ! il est déjà aux genoux de mademoiselle Brin-de-Bouleau ! »

En effet, au fond d'une crique ensoleillée, dans le cadre en or clair des tamaris et des fenouils, un homme se détachait, à genoux devant une femme. La femme était bien mademoiselle Brinde-Bouleau, mais l'homme, ce n'était pas Fabien.

L'homme était Saint-Aygous ! et voyez comme les choses s'arrangent :

Brin-dc-Bouleau, princesse des îles, venait de s'apercevoir qu'elle s'ennuyait. Régner l'avait amusée d'abord, mais ne régner que sur un musicien et un romancier devient à la longue monotone. Et puis le soir, du haut des rochers, son domaine, Brin-de-Bouleau voyait, aux deux bouts de l'horizon, étinceler, par-dessus la mer, les mille becs de gaz de Cannes et de Nice. Elle, rêvait alors, pauvre petite Parisienne exilée, elle rêvait de cafés, de théâtres, de magasins illuminés, de promenades flamboyantes^ et cela lu; mettait un certain vague à l'âme. Que de fois,

sans le mal de mer, elle serait partie ! Mais la crainte du mal de mer la retenait. Pourtant, malgré les affirmations du musicien et du roman > cier, Brin-de-Bouleau ne concevait guère qu'une île ne touchât pas par un bout, si petit qu'il fut, à la terre ferme :

— a Trébaste et Miravail contaient des farces, on devait toujours pouvoir s'en aller d'une île à pied sec. »

Possédée de son idée fixe, Brin-de-Bouleau, ce matin-là précisément, était sortie seule de très bonne heure, pour mettre à exécution un projet qu'elle avait combiné pendant la nuit. Projet simple et qui consistait en ceci : faire à pied tout le tour de l'île, tandis que le romancier et le musicien seraient en mer; trouver le passage, et, le passage une fois trouvé, rappeler Fabien de son lieu d'exil, lui pardonner, et partir avec lui pour un endroit où l'on s'amuse.

Toute réjouie 'de cet espoir, Brin-de-Bouleau s'en allait, en grand costume comme toujours, ses cheveux blonds à l'air et l'ourlet de sa robe traînant le long des grèves, quand tout à coup, au tournant de la pointe où les corailleurs l'avaient débarqué, elle aperçut Saint-Aygous dans sa pose désespérée.

— a Un homme 1 » s'écria-t-elle toute surprise.

— « Une cocotte ! » soupira Saint-Aygous délicieusement ému.

Car Saint-Aygous avait vu souvent sur la route

qui va de Cannes à Nice, rouler, dans les petits paniers surmontés d'un parasol à franges qui sont les fiacres de là-bas, des demoiselles en tout point pareilles à Brin-de-Bouleau, et leur mignonne tournure, leurs petites têtes frisées tenaient dans ses rêves plus de place qu'il n'aurait convenu.

En rencontrer une dans ce lieu désert, pouvoir lui parler, la voir sourire, jugez de la joie et de l'enivrement! Surexcité par les émotions de la nuit, énervé par le jeûne, grisé de l'odeur pénétrante des grands fenouils qu'agitait la brise marine, Saint-Âygous oublia d'un coup Antibes et les courses, la Castagnore et mademoiselle Cyprienne. Saint-Aygous aima Brin-de-Bouleau tout de suite. Brin-de-Bouleau, de son côté, se sentit touchée par les grandes manières de Saint-Aygous. Et quand le Singe- Rouge aborda, les deux pirates et Cyprienne stupéfaits purent entendre cet homme grave qui, les genoux dans le sable humide, promettait à Brin-de-Bouleau de la conduire à terre sans mal de mer, et lui offrait, en échange d'un peu d'amour, son cœur, sa main, ses cent dix orangers et le petit pavillon de la Badine.

DéCIDËMENT LA MéDITERRAN^E EST BLEUE

EPENDANT, de Tautre côté du cap, l'heure des courses approchant, les Antibois sortaient de leurs remparts et arrivaient par groupes à Tllette, désireux de voir le départ des coureurs, mais surtout impatients d'assister au lanccmement solennel de la Castagnore et d'admirer les manœuvres savantes des six capitaines qui la monteraient. Bourgeois et patrons de barque, dames de la ville en toilette, paysannes paraissant plus brunes sous le blanc éclatant de leur chapeau niçois, tout Antibes se pressait autour du petit port. Le soleil, un soleil superbe 1 promenait capricieusement ses rayons du bonnet flottant des artisanes

au plastron ëcarlate des servantes Brigasques. Quelle joie, coquin de sort, et quelle foule ! Tant de monde surchargeait l'Ilette, que l'Ilette, s'il elle eût été bateau, aurait coulé à fond ce jour-là.

Pas un nuage au ciel... Juste ce qu'il fallait de brise.

Les pavillons luisaient, les voiles frissonnaient par toute la baie, tandis que le tambour de ville battait, battait l'appel des courses dans le bateau de la Prud'homie. Les voiliers couraient de-ci, de-là, essayant des bordées. Les rameurs s'exerçaient aussi, biceps tendus, nus jusqu'aux hanches, dans leurs barques sans gouvernail. Car le gouvernail n'est pas admis, et l'on doit se diriger à la rame. A l'arrière du bateau, et regardant les rameurs en face, demi-nu comme les autres, un homme est assis. Des bras et du corps il bat la mesure pour que les rames tombent d'accord ; il interpelle les rameurs, les encourage, les inspire : — o Zou / Jouzé. . . Zou ! Marius. . . Hardi, les enfants !... » et si l'haleine manque, si le courage vient à faillir, l'homme, sans quitter les rameurs des yeux, sans cesser de marquer la mesure avec la tête et le buste, inonde d'eau de mer, à pleine épuisette, leurs têtes frisées et leurs dos.

Tandis qu'au dehors tout était en joie, tout, à l'intérieur du Bigorneau, était tristesse et désespoir : Saint-Âygous disparu, Cyprienne partie !

3$6 Lî CANOT DBS SIX CAPITAINES.

Comment s'embarquer, comment mettre à l'eau )a Castagnore ? Escragnol, Arluc, Barbe et Varangod, désespérés eux-mêmes, essayaient en vain de trouver quelques consolations pour l'infortuné Lancelevée également accablé et comme père et comme marin.

— « Capitaine, voyons, capitaine !...

— Ah ! mes amis, mes chers amis, ne m'appelez plus capitaine ; vous pouvez m'appeler colonel à présent ! »

Fabien feignait uns tristesse hypocrite. Que Saint-Aygous, comme le bruit s'en répandait dans Antibes, eût été enlevé la nuit, par de certains Barbaresques, sur une felouque, la chose ne pouvait lui déplaire. Et pour ce qui était de Cyprienne, de son inexplicable disparition, il s'en remsttait volontiers à la Providence. Cyprienne ne pouvait être loin, puisque, le matin même, Varangod l'avait vue. Plus tard, on retrouverait Cyprienne ; l'important était, pour le quart d'heure, que la Castagnore ne partît pas.

— « La Castagnore partira, elle partira quand même ! s'écria soudain Lancelevée. Saint-Aygous prisonrji?r, ma fille disparue, il y a là un cas de force majeure que les règlements n'ont pu prévoir.

— A bas les règlements!... » répondirent en chœur Escragnol, Varangod, Arluc et Barbe ; mais Fabien, lui, ne parla pas, Fabien se vit perdu, Fabien devina ce qu'allait proposer Lancelevée.

— a Le rhumatisme m'a roidi, je ne compte plus. Mais VOU5 voilà cinq. Varangod, q.ii a Tceil bon, prendra la barre. On supprimera deux avirons. Huit bras comme bs vôtres en val?nt douze, vos huit bras et les d?ux yeux de Varangod doivent aujourd'hui sauver l'honneur de la Castagnore.

— Vive la Castagnore ! » crièrent les cinq capitaines moins Fabian, en se présentant sur la terrasse du Bigorneau.

— o Vive la .Castagnore I... » répondit la foule, lorsqu'elle aperçut les capitaines radieux dans l'ombre dorée que projetait la courge en fleur.

Escragnol et Varangod enlevèrent la toile goudronnée qui cachait la Castagnore aux regards du soleil antibois, et sa coque apparut, luisante et peinte comme le petit poisson bigarré qui porte le nom de castagnore. Arluc et Barbe réconciliés se mirent tous deux au cabestan.

Le capitaine Lancelevée, brandissant sa béquille ainsi, qu'un sabre, écarta la foule du plan incliné garni de rails en bois sur lequel allait glisser la Castagnore avant de plonger sa poupe dans les flots éclabouf^sés.

On se montrait les capitaines : — o C'est Arluc, Barbe, Varangod, c'est Efcragnol, c'est Lancelevée... il manqua Saint-Aygous, on ne voit pas mademoiselle Cyprienne... » et les femmes disaient en regardant Fabien :

— a En voilà un qui doit bien ramer. Il a navigué partout : il paraît que c'est un pirate ! »

Le pirate était triste et considérait les rames avec quelque mélancolie.

— « Au cabestan, tonnerre ! » s'écria Lancelevée. Les poulies grincèrent, les cordes se tendirent,

et la Castagnore cria.

— « Hardi, capitaines, encore un tour ! »

Encore un tour :... cran... cran... Le canot

oscilla sur sa quille, la foule fit silence, Fabien, se sentant mourir, ferma les yeux.

Soudain, un horrible craquement, puis des jurons ; et un immense cri poussé par la foule.

Immobile depuis deux ans sur le calcaire aigu de rilette, brijlée du soleil, battue du mistral, ruinée par les alternatives de la chaleur et de la gelée, la Castagnore, sous une secousse trop brusque imprimée au cabestan par Tirascible Barbe et le fougueux Ârluc, la Castagnore venait de tomber en miettes.

L'heure sonnait ; le tambour de ville battait toujours : ran tan plan 1... ran tan plan !... sur le bateau de la Prud'homie, mais, de l'événement, les courses se trouvèrent retardées, et le coup de fusil, signal attendu, ne partit point.

— a Sauvé ! » pensait Fabien. Sa joie fut de courte durée.

Au même moment un son de trompe retentissait en guise de salut, et, gracieusement incliné sous sa voile latine, un petit yacht, que nous connais-

sons, rompant la ligne des bateaux rangés déjà, venait jeter l'ancre devant le musoir.

— a Les pirates ! cria la foule.

— Le Singe- Rouge ! » soupira Fabien; et\ voyant à l'arrière une silhouette de femme, le peintre ajouta :

— o Tout est perdu encore, les gredins me ramènent Brin-de-Bouleau. »

Mais ce n'était pas Brin-de-Bouleau que Trébaste et Miravail ramenaient. Brin-de-Bouleau, dans la petite crique toute frissonnante de tamaris et toute embaumée de fenouils, Brin-de-Bouleau avait causé avec Cyprienne, et Cyprienne l'avait trouvée charmante.

Brin-de-Bouleau avait dit à Cyprienne :

— « Mariez-vous avec Fabien, ça m'est égal si je dois garder Saint-Aygous. »

Puis elle avait ajouté :

— « Les demoiselles comme vous, mademoiselle, en veulent à celles comme moi ; on pourrait pourtant s'arranger, vous aimeriez les gens d'esprit et nous laisseriez les imbéciles. »

Brave Brin-de-Bouleau ! A ce moment évadée de Saint-Honorat, elle posait son petit talon nu sur le sable de la Croisette, Saint-Aygous, aussi ingénieux que volage, lui ayant trouvé un moyen de quitter l'île, sinon à pied, du moins sans mal de mer.

Brin-de-Bouleau avait revêtu un caleçon, Saint- Aygous s'était embarqué sur le bateau ravi par

Cyprienne ; et, lui ramant, Brin-de-Bouleau remorquée, et pareille à Vénus dans le remous blanc laissé par la barque, tous deux venaient d'arriver à Cannes, terre civilisée où les cafés ne manquent pas.

Trébaste, du haut du Singe-Rouge, voulait raconter tout cela.

— « Chut ! dit Fabien, je me marie. »

Puis, sans attendre dss explications qu'il craignait, il baisa la main que mademoiselle Cyprienne lui tendait par-dessus le bordage.

— « Capitaines 1 la Castagnore est morte, mais le Singe-Rouge nous offre son bord. Aujourd'hui le cercle nautique ira à la voile ! »

On s'embarqua.

— « Pauvre Castagnore ! » soupirait Lancelevée en regardant les débris noirs qui jonchaient l'Ilette.

— « Bah l nous avons de nouvelles courses dans deux mois. La Castagnore, dans deux mois, sera réparée. »

A ces mots, Fabien pâlit.

Mais Cyprienne se penchant à son bras :

— a Nous serons mariés d'ici là, Fabien. Nous irons à Paris, Paris n'est pas loin de Chennevièrcs, et là, monsieur le paresseux, je vous apprendrai à ramer. »

Un coup de fusil, les bateaux s'ébranlent.

— « Regarde, Fabien, la mer est bleue I »

criaient Trébaste et Miravail.

La mer, en effet, était bleue ce jour-là, bleue

d'un bleu intense, bleue à ce point sous le ciel bleu, qu'il aurait suffi au peintre de tremper son pinceau dans l'eau pour trouver le ton exact du ciel. Mais tout l'azur de la Méditerranée ne valait pas pour lui, à ce moment, le bleu charmant et malicieux qui riait dans les yeux de mademoiselle Cyprienne Lancelevée.

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