‹ Œuvres de Paul ArèneChapitre 7 sur 49 · UNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

UNE PREMIÈRE

lu EL malheur c'est, lorsqu'on veut se consacrer aux lettres, d'avoir un cousin homme de goût!

Si le pauvre Mitre avait été tout simplement un de ces candides provinciaux grisés par la lecture des journaux du cercle, qui révent, le soir, de vie littéraire, en regardant la lune se lever sur Paris; et si j'avais trouvé au fond de sa malle les mille riens charmants, — romans, brochures ou gazettes, — évanouis aussitôt qu'envolés, mais où se reflète le Paris de chaque jour, comme un paysage dans la bulle de savon qui passe; effrayé peut-être de voir le peu de place qu'y tient la poésie, et ne me sentant pas le courage d'être boursier, reporter, ni avocat, j'aurais fait bien vite mon deuil de la gloire et serais resté, dans Canteperdrix , à tailler ma vigne.

Hélas ! le pauvre Mitre était un esprit rare, et les dix ou douze livres, choisis avec un sens exquis, qu'il melaissa, m'avaient donné sur Paris les idées les moins raisonnables du monde.

Ne me figurais-je pas, après les avoir lus, que j'allais vivre dans un pays fait tout exprès pour les poètes, où les paroles seraient harmonieuses comme des vers, les femmes charmantes, les hommes, sans exception, spirituels et généreux; où l'on n'aurait, enfin, d'autre souci, artistes et lettrés, que de fumer la pure ambroisie dans des pipes de diamant et d'or ?

Pauvre Mitre fit sagement de mourir jeune et de voir toutes ces choses de loin. Pour moi, que vouliez -vous que je devinsse, débarquant ainsi dans Paris avec mes idées et mon costumç de l'autre monde, un double amour embrouillé au cœur, tout bariolé d'illusions, tout pomponné d'espérances, et plus embarrassé de ce beau plumage que ne le serait un oiseau des îles, perdu, un jour de pluie, en plein bois de Vincennes ou de Meudon.

Je devais être fort comique la première semaine. Soit habitude de méridional, soit que je voulusse fuir tous ces promeneurs qui se retournaient sur mon passage, pour ces deux motifs peut-être, j'avais soin de prendre, dans les rues, le trottoir au soleil, et je m'en allais tout seul, suivi de mon ombre romantique. Je cherchais le Paris des poètes. Je le cherchai longtemps, un peu par-

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tout, sur les boulevards, dans les cafés ; et chaque fois que je voyais quelque beau garçon à chaîne d'or, bien ganté, l'œil souriant et la barbe heureuse, descendre de voiture en joyeuse compagnie : — « Ce doit en être un ! » me disais-je, et j'avais envie de me présenter.

Que de négociants fortunés je pris ainsi pour des poètes.

Je me promènerais encore, si, certain soir où j'errais mélancolique devant les théâtres illuminés, un monsieur plein d'obligeance ne m'eût offert de me vendre un fauteuil d'orchestre. J'acceptai, non sans faire violence à ma timidité -, il m'en coûta un louis d'or de ma sacoche, mais je ne le regrettai point. Jugez donc : c'était justement une première.

Jamais de la vie je n'avais mis le pied dans un théâtre. Aussi, de voir, cette salle éblouissante, le lustre qui étincelait, le cristal des girandoles, le velours rouge et l'or des loges ; de coudoyer ces hommes en habit élégant, sur le front de qui, toujours à mes préoccupations, je cherchais à deviner le génie ; de respirer le parfum délicieux et nouveau qui deicendait des loges et du balcon, comme d'un vrai bouquet de femmes ; d'éprouver tout cela et de me sentir, moi Jeandes-Figues, au beau milieu, une émotion subite me vint.

La musique commence, le rideau se lève, on applaudit le décor, les comédiens paraissent avec

les comédiennes. Mais Jean-des-Figues n'entend rien, ne regarde rien. Grisé de sons, de couleurs et de parfums, Jean-des-Figues s'est dédoublé. Des hauteurs, où plane son rêve, il s'aperçoit distinctement, assis avec son justaucorps écarlate, dans ce petit cube de pierre, blanc au dehors, doré par dedans, où les artistes et les poètes se réunissent pour goûter en commun les plus exquises des jouissances humaines, cependant que la terre tourne, emportant tout également dans son indifférence souveraine, Paris, le mont Blanc, la Palestine et la Cigalière, Blanquet avec les empereurs, et Jean-des-Figues assis dans sa stalle, et les imbéciles qui restent notaires à Canteperdrix i

Alors, transporté d'admiration pour tant de grandeur cachée dans cette apparente petitesse, Jean-des-Figues, la première fois de sa vie, se sent fier d'être homme. Il a des larmes dans les yeux, il est heureux de vivre, il respire avec une volupté attendrie cet air du théâtre, un peu chaud il est vrai, mais si embaumé, et se tournant vers son voisin au moment où le rideau retombe :

— a Que c'est beau, monsieur! » lui dit-il.

Puis, sans attendre la réponse (il avait tant de joie qu'il lui fallait, à toute force, en faire part à quelqu'un), Jean-des-Figues raconte qu'il s'appelle Jean-des-Figues de Canteperdrix, et ce qu'il vient chercher dans la capitale.

Mon voisin, un grand bel homme fort comme un Turc, me laissait parler en me considérant

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d'un air curieux, et non sans sourire dans sa large barbe. Pourtant une fois que j'eus fini, il ne sourit plus, et lui-même, d'un air sérieux, me proposa de me faire les honneurs du théâtre.

Nous montâmes ensembles au foyer où jamais je n'aurais eu le courage d'aller tout seul. Là, passant en revue l'assemblée de déesses et de demi-dieux, il me les nomma tous et toutes, petits jeunes gens et grandes dames, cocottes et faiseurs d'affaires, banquiers, gens de ministère et pianistes, tout le personnel des premières représentations.

Il mordait sa moustache à chacun des mes étonnements ; mais quand je lui dis l'histoire de la malle, et l'idée que je me faisais des gens qui se promenaient devant nous, il éclata si fort et rit si longtemps que j'en devins rouge comme mon gilet.

— « Les grands hommes de votre cousin, monsieur Jean-des-Figues I En voilà un, tenez.., fit-il en me montrant un personnage à la physionomie ennuyée qui s'en allait la cravate blanche de travers et courbé dans son habit noir... c'est le seul qui soit ici, je crois, il vient faire son feuilleton pour vivre. »

Ce n'était donc pas pour les poètes qu'était faite la poésie? Alors, pris d'une tristesse profonde, attristé de voir combien la réalité ressemblait peu aux rêves que j'avais faits, je regrettai de plus belle que Blanquet en s'enfuyant ne m'eût

pas emporté sur son dos avec le reste du sac de figues, et sans plus songer où j'étais :

— Ah ! Mitre, mon pauvre Mitre ! » m'écriaije. Mon nouvel ami s'empressa de me mener au grand air.

l'heure. . Puis, me haut du perron Je boua Canteperdriï un jour de calés, les lumières, et la tempête ;, de femmes parées et de voilures qui, pareille au Maélstrom, s'émeut régulièrement sur ce point quand le soleil se couche, et ne cesse plus de gronder jusqu'aux premières clartés du jour ; — « Oui, voila Paris ! voilà la serre merveilleuse ojj les plus belles fleurs humaines ne devraient s'épanouir et embaum2r que pour -lus !... Ah ! Jean-des-Figues, naître au xvi" sièe, aimer des souveraines comme le Tasse, (Fendre des villes comme Léonard, braver des ipes comme Michel-Ange, vivre comme Rabelais, ourir comme Raphaël et tuer comme Benvenuto

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des princes à coups d'arquebuse, c'est là évidemment ce qu'il nous aurait fallu. »

Le sculpteur Bargiban, vous savez maintenant le nom et le titre de mon nouvel ami, disait ces choses-là sérieusement, moi, je les écoutais fort ému. Il parla longtemps ainsi, maudissant avec une grande éloquence ce siècle où les âmes sont captives, où rien de grand ne peut être fait.

— « Nous nous imaginons être plus jeunes que nos pères, soupirait-il d'une voix à faire trembler, comme si la feuille du prochain automne se croyait plus jeune que les fleurs du printemps dernier. Être l'automne du monde, l'hiver peutêtre, quand d'autres plus heureux en furent le printemps et l'été ! »

Ici nous montâmes sur un omnibus ; car s'il était charmant au pays de Platon de discourir les pieds nus dans l'eau, il l'est beaucoup moins de causer politique et philosophie en trempant ses bottes dans les boues parisiennes. D'ailleurs je marchais mal, et me heurtais à chaque pas, n'ayant pas l'habitude du trottoir.

— « Moi aussi, Bargiban, m'écriai-je une fois perchés, moi aussi je voudrais faire quelque chose d'énorme, et je comprends enfin ce que j'éprouvais tout à l'heure, au théâtre, pendant que les musiciens jouaient. Je ne me rappelle plus l'air, mais en l'entendant, voyez-^ous, il m'est venu une foule de sensations si grandes, si grandes, que mon cœur, pour les contenir, s'enflait, près

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d'éclater. Puis les instruments se sont tus ; ils jouaient bas, très bas, et je n'ai plus entendu qu'un petit fifre comme si un régiment défilait. Il m'a semblé alors que nous marchions une troupe derrière lui, tous forts, tous braves, tous portés par la même espérance. Qu'était cette espérance ? Je l'ignore, mais c'était beau et généreux sûrement. Le petit fifre soufflait toujours, chantant à l'unisson de ma joie, et il exprimait si justement ce qui se passait en moi-même, qu'à certain moment (ce fifre enragé je l'entends encore), c'était mon âme, la propre âme de Jeandes-Figues qui chantait!

— Je pleurais comme vous, autrefois, dans les théâtres... » me dit Bargiban avec un rire amer; et il resta un moment, silencieux, à tordre sa moustache d'un air satanique.

L'omnibus roulait sur un pont.

— « Tiens, s'écria tout à coup le sculpteur en couvrant d'un geste la grande ville, les quais sombres et la Seine où courait, reflétée dans l'eau, la lanterne rouge des fiacres, sois maudite, ô Rome, plus belle et plus âpre à l'argent que l'ancienne Rome ! ville qui ne sais pas te donner à ceux qui t'aiment, ville qui te ris de l'art à qui tu dois ta gloire comme la courtisane de l'amour, sois maudite ! Et puissent te rajeunir les barbares ainsi qu'on rajeunit l'olivier, en le rasant au ras du sol, afin qu'il jette des pousses nouvelles.

J'avais peur ; Bargiban semblait tenir la torche

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de Néron. Je le voyais déjà couronné de roses pour regarder Paris flamber du haut de I* impériale. Mais laissant retomber son bras et considérant la grande Ourse avec tristesse :

— a Hélas ! s'écria-t-il en forme de conclusion, les Cimbres en gants jaunes écoutent chanter la Patti, et la terre épuisée n*a même plus de barbares (i) ! »

Tant d'éloquence me transporta.

— o Quel artiste vous devez être, monsieur Bargiban !

— Venu dans un siècle meilleur, j'aurais taillé des statues en plein marbre, et Ton eût dit Bargiban comme on dit Michel-Ange. A présent, reprit-il avec mélancolie en tirant de sa poche quelques menus objets que je ne distinguais pas bien à la lueur du gaz, à présent, quand par hasard je soupe, j'ai soin d'emporter deux ou trois belles écailles d'huitre que je taille en camée à la ressemblance des grands hommes mes contemporains. Et maintenant, monsieur Jean-des- Figues, donnez-vous la peine de descendre, nous arrivons chez les poètes. »

Le statuaire Bargiban n'était plus Néron : rivé par la nécessité a la sculpture sur écaille d'huître, 1 me paraissait un Prométhée.

(i) Ceci avait été écrit et publié deux ans avant la guerre prussienne.

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