I. — Su
BSTA1NCES RADIO ACTIVES.
Rayons de Becquerel. Uranium et thorium. — Nous appellerons radioactives les substances capables d'émettre spontanément et d'une façon continue certains rayons dits rayons de Becquerel. Ces rayons agissent sur les plaques photographiques; ils rendent les gaz qu'ils traversent conducteurs de l'électricité; ils sont capables de traverser le papier noir et les métaux. Les rayons de Becquerel ne se réfléchissent pas, ne se réfractent pas, ne se polarisent pas.
C'est M. Becquerel qui a découvert en 1896 que Y uranium et ses composés émettent d'une façon continue ces nouveaux rayons. M. Schmidt et Mme Curie ont ensuite trouvé à peu près simulta-
(') Pour délails plus complets sur les travaux antérieurs à mai 1900, voir la thèse de Mme Curie (Paris, Gauthier-Villars, juin 1903 ). Ce travail paraîtra dans les Annales de Chimie et de Physique en igo3 et igo4-
nément que les composés du thorium sont aussi radioactifs. L'intensité des radiations émises par les composés du thorium est analogue à celle des radiations émises par les composés d'uranium. La radioactivité est une propriété atomique qui accompagne les atomes d'uranium et de thorium partout où ils se trouvent; dans un corps composé ou un mélange elle est, en général, d'autant plus grande que la proportion de ces deux métaux y est elle-même plus forte.
Nouvelles substances radioactives. — Mme Curie a recherché en 1898 si, parmi les corps simples alors connus, il y en avait d'autres doués de propriétés radioactives; elle n'a pu trouver aucune substance donnant un rayonnement notable, et elle a pu conclure que les propriétés radioactives des corps simples sont au moins 100 fois plus faibles que celles de l'uranium et du thorium. Elle a trouvé, au contraire, que certains minéraux contenant de l'uranium (la pechblende, la chalcolite, la carnotite) sont plus actifs que l'uranium métallique; l'activité de ces minéraux ne pouvait donc être attribuée ni uniquement à l'uranium, ni aux autres corps simples connus. Cette découverte a été fertile en résultats nouveaux. Nous avons établi, Mme Curie et moi, dans un travail fait en commun, que la pechblende renferme des substances radioactives nouvelles, et nous avons supposé que ces substances contiennent des éléments chimiques nouveaux.
On connaît actuellement avec certitude trois substances nouvelles fortement radioactives : le polonium, qui se trouve dans le bismuth que l'on extrait des minerais d'urane, le radium ('), qui se trouve dans le baryum de même provenance, et Vactinium, qui a été trouvé par M. Debierne dans les terres rares retirées du même minerai. Toutes ces trois substances se trouvent dans les minerais d'urane en quantité infinitésimale, et toutes les trois possèdent une radioactivité environ un million de fois plus grande que celle de l'uranium et du thorium.
Récemment M. Giesel et M. Hoffmann ont signalé la présence dans les minerais d'urane d'une quatrième substance fortement radioactive qui aurait des propriétés chimiques analogues à celles
(') Découverl par M. cl Mme Curie et M. Bémonl.
du plomb; d'après les publications qui ont paru jusqu'ici je n'ai pu me faire une opinion sur la nature de cette substance.
On peut se demander si la radioactivité est une propriété générale de la matière. Cette question ne peut actuellement être considérée comme résolue. Les recherches de Mme Curie ont prouvé que les diverses substances connues ne possèdent pas de radioactivité atomique qui atteigne le centième de la radioactivité de l'uranium et du thorium. D'autre part, certaines réactions chimiques peuvent donner naissance à la création d'ions conducteurs de l'électricité sans que la substance active présente le caractère de radioactivité atomique. C'est ainsi que le phosphore blanc en s'oxydant rend l'air qui l'entoure conducteur de l'électricité, tandis que le phosphore ronge et les phosphates ne se montrent nullement radioactifs.
Des expériences déjà anciennes (Russel, Colson, Lengyel) montrent que certains corps agissent à la longue sur les plaques photographiques. 11 est possible qu'une partie de ces phénomènes soit due à la radioactivité, mais on n'a à ce sujet aucune certitude. Des travaux récents (Mac Lennan et Burton, Strutt, Lester Cooke) conduiraient pourtant à supposer que la radioactivicé appartient à toutes les substances à un degré extrêmement faible. L'identité de ces phénomènes très faibles avec les phénomènes de radioactivité atomique ne peut encore être considérée comme certaine.
Radium. — De toutes les substances fortement radioactives, le radium est la seule pour laquelle on ait réussi à prouver qu'elle constitue un élément nouveau. Le radium possède un spectre caractéristique dont la découverte et la première étude sont dues à Demarçay, et qui a été étudié depuis par MM. Runge et Precht et par Sir W.Crookes. Le radium est un élément qui vient se placer dans la série des métaux alcalino-terreux à la suite du baryum; son poids atomique déterminé par Mrac Curie est égal à 220.
Le radium a été retiré jusqu'à présent d'un résidu de la fabrication qui a pour but d'extraire l'urane de son minerai (la pechblende). Ce résidu contient par tonne oë, 2 à os, 3 de radium. On commence par extraire de \l de résidu iokg à i5kg de sel de baryum radifère, d'où l'on retire ensuite le sel de radium par des cristallisations fractionnées (avec le chlorure ou le bromure), les cristaux
RECHERCHES RÉCENTES SUR LA RADIOACTIVITÉ. 45g
qui se déposent dans une solution étant plus riches en radium que le sel qui reste dans la liqueur.
On peut mesurer l'activité radiante d'un sel de radium à diverses époques à partir du moment où l'on a fait cristalliser le sel et où on l'a séché à l'étuve. On constate que l'activité a une certaine valeur initiale, puis elle augmente en fonction du temps, d'abord rapidement, puis de plus en plus lentement; elle tend asymptotiquement vers une valeur limite qui est environ 5 fois plus forte que l'activité initiale. L'activité reste ensuite invariable pendant des années, si on laisse le sel dans un état invariable.
Polonium. — Le polonium est, au contraire, un corps qui perd lentement sa radioactivité à partir du moment où il a été séparé du minerai d'urane qui le contenait. Après quelques années la radioactivité du polonium a presque complètement disparu. Le polonium se comporte donc comme un corps instable. On n'a pas encore pu démontrer que le polonium est un élément nouveau, distinct du bismuth ordinaire.
On peut concentrer le polonium par fractionnement en précipitant par l'eau le sous-nitrate de bismuth à polonium, en solution acide; la partie précipitée est la plus active. On peut aussi faire une précipitation partielle d'une solution chlorhydrique très acide par l'hydrogène sulfuré; le polonium se concentre dans les sulfures précipités. Ces procédés de fractionnement sont pénibles, parce que les produits précipités ne se redissolvent que difficilelement. M. Marckwald concentre l'activité en plongeant une baguette de bismuth dans une solution de bismuth à polonium; une couche de métal extrêmement actif se dépose sur la baguette.
Actiniam. — La concentration de l'actinium est encore plus pénible que celle du polonium. Les sels solides renfermant de l'actinium possèdent une radioactivité qui reste complètement invariable dans l'espace de plusieurs années.
TL — Rayonnement des coups radioactifs. Complexité du rayonnement. — Le radium est le corps radio-
actif dont le rayonnement a été étudié le plus complètement. On sait aujourd'hui que le radium émet un ensemble de rayons de natures différentes qui peuvent être compris dans trois groupes. Suivant la notation adoptée par M. Rutherforcl, je désignerai ces trois groupes de rayons par les lettres a, fi, y.
L'action du champ magnétique permet de les distinguer. Dans un champ magnétique intense, les rayons a sont légèrement déviés de leur trajet rectiligne, et la déviation se fait de la même manière que pour les rayons canaux de M. Goldstein clans les tubes à vide; au contraire les rayons fi sont déviés comme les rayons cathodiques, et les rayons y ne sont pas déviés et se comportent comme les rayons de Rœntgen.
Rayons fi. — Les rayons fi du radium, analogues aux rayons cathodiques, forment un groupe hétérogène; ils se distinguent les uns des autres par leur pouvoir pénétrant et parla déviation qu'ils éprouvent dans un champ magnétique.
Certains rayons fi sont absorbés par une lame d'aluminium de quelques centièmes de millimètre d'épaisseur, tandis que d'autres traversent en se diffusant plusieurs millimètres de plomb.
Supposons que l'on ait réalisé un faisceau rectiligne de rayons de Becquerel au moyen d'une parcelle de sel de radium et d'un écran percé d'un trou. Si l'on fait naître un champ magnétique uniforme normal à la direction du faisceau, les rayons fi s'incurvent et décrivent des trajectoires circulaires dans un plan normal à la direction du champ magnétique. Les rayons des circonférences décrites varient clans des limites étendues. M. Becquerel a montré crue les rayons les plus pénétrants sont ceux qui sont le moins déviés et cpii, par conséquent, décrivent des circonférences dont le rayon de courbure est le plus grand. En recevant le faisceau des rayons fi dévié par le champ magnétique sur une plaque photographique, on obtient sur celle-ci une impression qui constitue un véritable spectre dans lequel les divers rayons fi manifestent leur action séparément.
On peut supposer que les rayons fi sont constitués par des projectiles (électrons), chargés d'électricité négative et lancés à partir du radium avec une grande vitesse. Soit alors m la masse d'un projectile, e sa charge, v sa vitesse initiale, p le rayon de courbure
RECHERCHAS RÉCENTES SIR LA RADIOACTIVITÉ. 4^1
de la trajectoire, H l'intensité du champ magnétique (supposé normal à la direction de la vitesse initiale), jj. la perméabilité magnétique du milieu. On aura la relation facile à établir
/ \ TT mV
(i) [xEp =
Les rayons (3 sont aussi déviés dans un champ électrique. Supposons que l'on ait réalisé un faisceau rectiligne de ces rayons. Si l'on crée un champ électrique uniforme normal à la direction initiale du faisceau, les rayons sont déviés en sens inverse de la direction du champ, et décrivent des trajectoires paraboliques. On peut réaliser l'expérience en faisant passer le faisceau de rayons entre deux plateaux métalliques parallèles, entre lesquels on établit une différence de potentiel. La déviation est faible avec les moyens dont on dispose, et il convient d'opérer dans le vide. L'air est, en effet, rendu conducteur par les rayons; si donc on opère dans l'air, l'isolement est imparfait, et il est difficile de maintenir entre les plateaux une différence de potentiel constante et élevée. Les rayons (j les plus pénétrants sont les inoins déviés.
L'action du champ électrique est en accord avec l'hypothèse balistique précédemment énoncée. Plaçons-nous dans cette hypothèse, et supposons qu'un champ électrique uniforme d'intensité h et de largeur L agisse sur le projectile chargé, dont la vitesse initiale est normale au champ. La déviation y de l'extrémité de la trajectoire à la sortie du champ est donnée par la formule (2) en admettant que la déviation soit faible.
iy e
Des équations (1) et (2) on peut tirer d'une part la vitesse v des
projectiles, d'autre part le rapport — de la charge électrique à la
masse correspondante.
Les expériences de M. Becquerel ont montré que pour les
rayons [j les plus intenses le rapport — est voisin de io7 unités
électromagnétiques, etv aune valeur de 1,6 x io10 Ces valeurs
sont du même ordre de grandeur que pour les rayons cathodiques.
46a OEUVRES DE P. CURIE.
M. Kaufmann a fait des expériences précises sur le même sujet. Ce physicien a soumis un faisceau très étroit de rayons du radium à l'action simultanée d'un champ magnétique et d'un champ électrique, les deux champs étant uniformes et ayant une même direction normale à la direction primitive du faisceau. Le faisceau est reçu sur une plaque photographique placée normalement à sa direction primitive. En l'absence des deux champs l'impression sur la plaque est une petite tache circulaire que nous assimilerons à un point. Quand le champ magnétique agit seul, les divers rayons [i qui sont inégalement déviés, mais restent dans un plan normal au champ, produisent sur la plaque une impression en forme de ligne droite. Quand le champ électrique agit seul, les divers rayons (3 sont inégalement déviés dans un même plan passant par le champ et produisent sur la plaque une impression rectiligne normale à celle obtenue précédemment. Quand les deux champs agissent simultanément, l'impression sur la plaque est une courbe. Chaque point de la courbe correspond à une espèce différente de rayons (3. En prenant comme axes coordonnés sur la plaque photographique les lignes droites obtenues quand chacun des champs agit seul, les coordonnées de chaque point de la courbe représentent les déviations électrique et magnétique relatives à une même espèce de rayons.
Voici les nombres obtenus pour v et — par M. Kaufmann, dont
les mesures sont relatives surtout aux rayons les plus pénétrants du radium. J'indique, à titre de comparaison, les valeurs obtenues par M. Simon pour les rayons cathodiques :
— en unîtes
m cm
électromagnétiques. sec
pour les rayons cathodiques
i,865 xio" 0,7 xio1
(Simon)
i , 3 1 x io7 2,36xiolc
c I pour les rayons du radium
| (Kaufmann)
On voit que certains rayons [i ont une vitesse voisine de celle de la lumière. On comprend que des projectiles animés d'une telle
RECLIEHCHES RÉCENTES SUR LA RADIOACTIVITÉ. 463
vitesse peuvent, s'ils sont très petits, avoir un pouvoir pénétrant très grand vis-à-vis de la matière.
Le rapport — semble être le même pour les rayons [i du radium
les moins pénétrants et pour les rayons cathodiques. Mais ce rapport va en diminuant à mesure que la vitesse des rayons augmente. MM. J.-J. Thomson et Townsend pensent que les électrons chargés en mouvement possèdent une charge qui est la même pour chacun d'eux et qui est égale à celle transportée par un atome d'hydrogène dans Félectrolyse d'une solution. S'il en est ainsi, il faut admettre que la masse des projectiles augmente en même temps que leur vitesse, quand celle-ci se rapproche de celle de la lumière.
Dans le cas de l'électrolyse le rapport — est égal à 9600, tandis
que ce même rapport est égal à 1 ,865 X ioT pour les rayons cathodiques et pour les rayons (3 peu pénétrants. Si l'on admet que la charge e est la même dans les deux cas, on en déduit que la masse d'un électron est environ 2000 fois plus petite que celle d'un atome d'hydrogène.
Des considérations théoriques conduisent à concevoir que l'inertie de la particule est précisément due à son état de charge en mouvement, la vitesse d'une charge électrique en mouvement ne pouvant être modifiée sans dépense d'énergie. Autrement dit, la masse de la particule chargée est, au moins en partie, une masse apparente ou masse électromagnétique. M. Abraham a donné une formule permettant de calculer la masse électromagnétique d'une particule chargée en fonction de sa vitesse. D'après cette formule, la masse due aux réactions électromagnétiques est constante pour des vitesses faibles, cette masse augmente avec la vitesse et tend vers l'infini pour des vitesses qui tendent vers celle de la lumière. Les expériences de M. Kaufmann sont en accord avec cette théorie et conduisent de plus à admettre que la masse d'un électron est entièrement de nature électromagnétique. Ces résultats ont une grande importance théorique; ils permettent de prévoir la possibilité d'établir les bases de la mécanique sur la dynamique de petits centres matériels chargés en état de mouvement.
Rayons a. — Les rayons a du radium sont très peu pénétrants;
4G4 OEUVRES DE P. CUltlE.
une lame d'aluminium de quelques centièmes de millimètre d'épaisseur les absorbe presque complètement. Ils sont aussi absorbés par l'air, et ne peuvent pénétrer dans l'air à la pression atmosphérique à une distance supérieure à iocm. Les rayons a forment la partie la plus importante du rayonnement du radium, si l'on convient de mesurer le rayonnement par la grandeur de l'ionisation qu'il produit dans l'air.
Les rayons a sont très peu déviés par les champs électriques el magnétiques les plus intenses, et on les a d'abord considérés comme étant des rayons non déviables sous cette action. Cependant, indépendamment de l'action du champ magnétique, les lois de l'absorption des rayons a par des écrans superposés permettaient déjà d'en faire un groupe à part et de les distinguer nettement des rayons de Rœntgen. En traversant des écrans successifs, les rayons a deviennent en effet de moins en moins pénétrants, tandis que dans les mêmes conditions le pouvoir pénétrant des rayons de Rœntgen va en augmentant. Il semble que l'on puisse assimiler un rayon a à un projectile dont l'énergie diminue à la traversée de chaque écran. Un écran donné absorbe aussi beaucoup plus fortement les rayons a quand il est placé loin du radium, que quand il est placé tout contre le radium.
M. Strutt a fait la supposition que les rayons a sont analogues aux rayons canaux des tubes à vide. M. Rutherford a réussi à mettre en évidence l'action du champ magnétique sur les rayons a du radium et à faire une première mesure de la déviation. M. Becquerel a confirmé les résultats obtenus par M. Rutherford et a donné une nouvelle mesure du phénomène. M. des Coudres a fait une mesure de la déviation électrique et de la déviation magnétique des rayons a en opérant dans le vide.
Il résulte de ces recherches que les rayons a se comportent comme des projectiles animés d'une grande vitesse et chargés d'électricité positive. La déviation dans un champ magnétique et dans un champ électrique se fait en sens inverse de celle qui aurait lieu pour les rayons cathodiques.
Les rayons a forment un groupe qui semble homogène, ils sont tous déviés de la même façon par le champ magnétique et ne donnent pas alors un spectre étalé comme les rayons |3. Les for-
mules (i) et (2) de la page 46 sont encore applicables. D'après les mesures de des Coudres faites dans le vide, on trouve :
V = i,65xio9, — =6400.
On voit que la vitesse des projectiles est 20 fois plus faible que celle de la lumière. Si l'on admet que la charge d'un projectile est la même que celle d'un atome d'hydrogène dans l'électroljse, on trouve que sa masse est de l'ordre de grandeur de celle d'un atome
d'hydrogène ( le rapport — est égal à 9660, pour l'hydrogène dans
l'électrolyse j. On conçoit que ces projectiles, plus gros que les
électrons et animés d'une vitesse moindre que celle des électrons, aient aussi un pouvoir de pénétration bien moindre.
D'après les expériences de M. Becquerel, la courbure de la trajectoire des rayons a qui se propagent dans un champ magnétique uniforme n'est pas constante, lorsque la propagation a lieu dans l'air à la pression atmosphérique. Tout d'abord cette courbure est la même que celle obtenue dans le vide, mais elle devient de inoins en moins grande à mesure que le rayon s'éloigne de la source. On peut expliquer ce phénomène en admettant que de nouvelles particules viennent se fixer sur les projectiles qui constituent les rayons, pendant que ceux-ci accomplissent leur trajet dans l'air. Cette hypothèse rendrait compte du fait que le pouvoir absorbant d'un écran pour les rayons a augmente, quand on éloigne l'écran de la source radiante.
Les rayons a sont ceux qui sont actifs dans la très belle expérience réalisée dans le spintharîscope de M. Crookes. Dans cet appareil, un fragment très petit d'un sel de radium (une fraction de milligramme) est maintenu par un fil métallique à une faible distance (omm,5) d'un écran au sulfure de zinc phosphorescent. En examinant dans l'obscurité avec une loupe la face de l'écran qui est tournée vers le radium, on aperçoit des points lumineux parsemés sur l'écran et faisant songera un ciel étoile; ces points lumineux apparaissent et disparaissent continuellement. Dans la théorie balistique, on peut imaginer que chaque point lumineux qui apparaît et disparaît résulte du choc d'un projectile. On aurait C. 3o
affaire pour la première fois à un phénomène permettant de distinguer l'action individuelle d'un atome.
Rayons y. — Les rayons y du radium sont entièrement comparables aux rayons de Roentgen. Ils ne semblent former qu'une bien faible partie du rayonnement total. Il existe des rayons y ayant un pouvoir de pénétration extraordinaire, et ces rayons se diffusent très peu en traversant la plupart des corps.
Diffusion des rayons du radium. — Soit un faisceau de rayons de Becquerel issu du radium et délimité par des fentes taillées dans des écrans en plomb. Si le faisceau rencontre un écran mince, les rayons a sont absorbés, les rayons [3 sont diffusés dans tous les sens, les rayons y traversent partiellement l'écran à l'état de faisceau bien défini aux bords nets; les rayons y peuvent ainsi traverser un prisme de verre épais sans que le faisceau cesse d'être rectiligne et bien limité. On s'est demandé si les rayons (3 sont toujours complètement diffusés en traversant un écran solide. Les expériences de M. Becquerel montrent qu'un faisceau de rayons (3 peut se propager à l'état bien défini dans la paraffine. M. Becquerel se sert de l'action des rayons j3 sur les plaques photographiques pour étudier sur une plaque la trace du trajet des rayons [3 dispersés par le champ magnétique. On voit sur les clichés que les rayons les plus pénétrants traversent sans se diffuser notablement rjmm ou 8mm de paraffine, tandis que les rayons les moins pénétrants sont complètement diffusés après un trajet de 2mm. Le champ magnétique dévie les rayons (S dans la paraffine comme dans l'air.
Conductibilité des liquides diélectriques sous l'action des rayons du radium. — Les liquides diélectriques deviennent légèrement conducteurs sous l'action des rayons du radium. On peut constater ce phénomène avec l'éther de pétrole, l'huile de vaseline, la benzine, l'amylène, le sulfure de carbone, l'air liquide.
Rayonnement des autres coi^ps radioactifs. — Le polonium n'émet que des rayons très peu pénétrants qui semblent identiques avec les rayons a du radium. Ils possèdent à peu près le même
pouvoir pénétrant et sont déviés de la même façon par le champ magnétique; enfin, avec les rayons a du polonium, on peut faire l'expérience du spinthariscope. Le polonium fournit donc une source de rayons a exempts des autres espèces de rayons, ce qui est précieux dans certaines études. Mais la source s'épuise, et au bout de quelques années le polonium séparé du minerai qui le contenait a perdu son activité.
Le thorium, X uranium, Vactinium semblent émettre des rayons a et (3; on a pu vérifier la déviabilité des rayons (3.
Charge électrique des rayons du radium. — D'après la théorie balistique, Jes rayons a doivent transporter des charges électriques positives et les rayons [3 des charges électriques négatives. Nous avons montré, Mme Curie et moi, que, conformément à cette théorie, les rayons [3 du radium chargent négativement les corps qui Jes absorbent. Pour le montrer, on utilise une plaque de plomb en relation avec un électromètre. La plaque de plomb est entièrement recouverte d'une couche de paraffine qui est ellemême entourée d'une enveloppe d'aluminium mince reliée à la terre. Le radium, situé dans une petite cuve à l'extérieur, envoie ses rayons sur la plaque de plomb ainsi protégée. Les rayons a sont arrêtés par l'enveloppe extérieure d'aluminium; une partie des rayons |3 traverse l'aluminium et la paraffine et se trouve absorbée par le plomb qui se charge négativement. La paraffine est nécessaire pour obtenir un isolement suffisant de la lame de plomb, qui ne pourrait se charger si elle était entourée d'air rendu conducteur par les rayons de Becquerel.
INous avons aussi montré qu'un sel de radium se charge positivement lorsqu'il est enveloppé d'une couche isolante et qu'il émet à l'extérieur des rayons [3, tandis que les rayons a ne peuvent s'échapper.
Une ampoule de verre scellée et contenant un sel de radium se charge spontanément d'électricité comme une bouteille de Leyde. Si au bout d'un temps suffisant on fait avec un couteau à verre un trait sur les parois de l'ampoule, il part une étincelle qui perce le verre en un point où la paroi a été amincie sous le couteau; en même temps, l'opérateur éprouve une petite secousse dans les doigts par suite du passage de la décharge.
Phosphorescence des corps par l'action des rayons de Becquerel. Lumière émise par les sels de radium. Coloration des corps par V action des rayons. — Le rayonnement du radium provoque la phosphorescence d'un grand nombre de corps : sels alcalins et alcalino-terreux, sulfate d'uranyle et de potassium, matières organiques, coton, papier, sulfate de cinchonine, peau, verre, quartz, etc. Les corps les plus sensibles sont le platinocyanure de baryum, la willémite (silicate de zinc), le sulfure de zinc de Sidot, le diamant. Avec les rayons (3 pénétrants, la willémite et le platinocyanure sont les corps les plus sensibles, tandis qu'avec les rayons a on a avantage à employer le sulfure de zinc phosphorescent.
Les substances phosphorescentes sont altérées par l'action prolongée des rayons du radium; elles deviennent alors moins excitables et sont moins lumineuses sous l'action des rayons. En même temps ces corps changent de teinte et se colorent. Le verre se colore en violet, en noir ou en brun; les sels alcalins se colorent en jaune, en vert ou en bleu; le quartz transparent devient du quartz enfumé; la topaze incolore devient jaune orangé, etc. Le verre coloré par le radium est thermoluminescent ; en le chauffant vers 5oo° on le voit émettre de la lumière; en même temps, il se décolore et revient à son état primitif; il est alors susceptible d'être coloré à nouveau par l'action des rayons du radium.
Les sels de radium sont spontanément lumineux. On peut admettre qu'ils se rendent eux-mêmes phosphorescents par l'action des rayons de Becquerel qu'ils émettent. Le chlorure et le bromure de radium anhydres sont les sels qui donnent la luminosité la plus intense. On peut en obtenir d'assez lumineux pour que la lumière puisse se voir en plein jour. La lumière émise par les sels de radium rappelle comme teinte celle du ver luisant (lampyre). La luminosité des sels de radium diminue avec le temps sans jamais disparaître complètement, et en même temps les sels d'abord incolores se colorent en gris, en jaune ou en violet.
E ffels physiologiques des rayons du radium. — Les rayons du radium provoquent diverses actions physiologiques.
Un sel de radium situé dans une boite opaque en carton ou en métal, agit cependant sur l'œil et produit une sensation de lumière.
RECHERCHES RÉCENTES SUR LA RADIOACTIVITÉ. 46g
Pour obtenir ce résultat, on peut placer la boîte contenant le radium devant l'œil fermé ou contre la tempe. Dans ces expériences, les milieux de l'œil deviennent lumineux par phosphorescence sous l'influence des rayons du radium, et la lumière que l'on aperçoit a sa source dans l'œil lui-même.
Les rayons du radium agissent sur l'épiderme. Si l'on garde pendant quelques minutes une ampoule contenant du radium sur la peau, on n'éprouve aucune sensation particulière; mais, io à 20 jours après, il se produit sur la peau une rougeur, puis une eschare, dans la région où l'on avait appliqué l'ampoule. Si l'action des rayons a été assez longue, il se forme ensuite une plaie qui peut mettre plusieurs mois à guérir. L'action des rayons du radium sur l'épiderme est analogue à celle produite par les rayons de Rœntgen. On essaye actuellement d'utiliser cette action dans le traitement des lupus et des cancers.
Les rayons du radium agissent encore sur les centres nerveux et déterminent alors des paralysies et la mort (Danysz). Ils semblent aussi agir d'une façon particulièrement intense sur les tissus vivants en voie d'évolution (Bohn).
Emploi du radium dans l'étude de l'électricité atmosphérique. — Les rayons du radium ont été utilisés dans l'étude de l'électricité atmosphérique (Paulsen, Witkowski, Moureaux). Une petite quantité d'un sel de radium fixée à l'extrémité d'une tige métallique constitue une prise de contact pour le potentiel. On évite par ce dispositif très simple l'usage des flammes ou des appareils à gouttes d'eau pour la mesure du potentiel en un point de l'atmosphère.