‹ Œuvres de Pierre CurieChapitre 5 sur 166 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

La concision du texte est surtout remarquable dans les Mémoires théoriques sur les questions d'ordre et la symétrie. Bien que ces Mémoires soient courts et presque uniquement composés d'énoncés de théorèmes dont la démonstration est seulement indiquée, la rédaction est néanmoins extrêmement claire, et cela grâce au soin constant de mettre en évidence le contenu physique de chaque proposition. Le travail sur la symétrie dans les phénomènes physiques est particulièrement caractéristique à ce point de vue, et je ne puis mieux faire que d'en extraire, à titre d'exemple, l'énoncé suivant de la loi de la symétrie :

Lorsque certaines causes produisent certains effets, les éléments de symétrie des causes doivent se retrouver dans les effets produits.

Lorsque certains effets révèlent une certaine dissymétrie, cette dissymétrie doit se retrouver dans les causes qui leur ont donné naissance .

La réciproque de ces deux propositions n'est pas vraie, au moins pratiquement, c'est-à-dire que les effets produits peuvent être plus symétriques que les causes.

C'est là un énoncé complet et intuitif de la loi de la symétrie sous son aspect le plus général, qu'il est légitime d'appeler loi de Curie.

Le soin qu'il apportait à éviter dans ses publications toute affirmation et même toute présomption insuffisamment fondée ne provenait pas uniquement du désir de restreindre la possibilité d'erreurs dans son œuvre publiée. C'était là surtout l'habitude d'un esprit soucieux de conserver son indépendance et sa liberté devant l'imprévu qu'apporte chaque jour la recherche expérimentale. Il s'attachait à considérer toute question à un point de vue très général, n'adoptant comme base solide que ce qui semblait définitivement acquis ; il ne voulait pas se laisser enchaîner par une

idée préconçue et aimait envisager successivement ou même simultanément diverses possibilités expérimentales. Lors des discussions qui ont eu lieu sur la nature de la radioactivité et bien que nous eûmes les premiers énoncé les diverses hypothèses possibles, il ne se prononça pour aucune d'entre elles tant que cela lui sembla prématuré; toutefois il n'en repoussait aucune a priori et exécutait des expériences diverses pour contrôler chacune d'elles. Voici comment il s'exprimait dans une Note publiée à cette époque :

« Dans l'étude de phénomènes inconnus on peut faire des hypothèses très générales et avancer pas à pas avec le concours de l'expérience. Cette marche méthodique et sûre est nécessairement lente. On peut, au contraire, faire des hypothèses hardies où l'on précise le mécanisme des phénomènes ; cette manière de procéder a l'avantage de suggérer certaines expériences, et surtout de faciliter le raisonnement en le rendant moins abstrait par l'emploi d'une image. En revanche, on ne peut espérer imaginer ainsi a priori une théorie complexe en accord avec l'expérience. Les hypothèses précises renferment presque à coup sûr une part d'erreur à côté d'une part de 'vérité. Cette dernière partie, si elle existe, fait seulement partie d'une proposition plus générale à laquelle il faudra revenir un jour. »

Ce passage fait comprendre l'opinion qu'il avait sur les méthodes scientifiques. Les images trop précises de phénomènes peu connus lui apparaissaient avec les caractères d'une approximation trop grossière, et il préférait les éviter. Il s'efforçait de se rapprocher progressivement de la conception correcte ; pour cela il cherchait dans des directions variées et ne reculait devant aucune expérience susceptible d'éclairer la voie.

Les Mémoires d'ensemble publiés par Pierre Curie sont très peu nombreux, je dirai même trop peu nombreux; c'est

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