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Oeuvres de Pierre Leroux (1825-1850)

Vous persistez, mon cher ami, à vouloir présenter, en ce moment même, au public une Édition de mes ouvrages.

Vous me dites que ces écrits, s'éclairant les uns par les autres, gagneraient à être rapprochés et réunis ensemble. Vous ajoutez que l'ancien Globe (1), la Revue Encyclopédique^), la Revue Indépendante (3), ayant cessé de paraître, X Encyclopédie Nouvelle (4) étant restée inachevée, une grande partie de mon travail de vingt-cinq ans est, pour ainsi dire, ensevelie avec ces recueils, et que les esprits sérieux s'en plaignent, témoin les demandes de librairie qui vous sont adressées. Enfin vous avez la certitude que le succès n'a pas manqué à nos éditions de Boussac, puisqu'elles sont épuisées; et vous n'hésitez pas à croire que, malgré le malheur des temps ( ce sont vos expressions), il se trouvera assez de lecteurs pour subvenir aux frais de la publication complète dont ces éditions n'étaient que des fragments. Comment n'aurais-je pas le

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même espoir que vous, moi qui mets toutes mes espérances dans le triomphe des idées?

Au nom des idées, nous avons souvent , depuis bien des années, averti nos contemporains de ce qui arrive aujourd'hui : est-ce quand nous voyons l'exacte réalisation de nos prophéties que nous pouvons douter de la puissance des idées? El, si nous n en doutons pas, comment supposer que le besoin d'idéal va s'éteindre dans les âmes précisément au moment où l'idéal est le plus nécessaire? Ce serait dire que la terre, qui doit recevoir la semence, n'ouvrira pas son sein.

L'esprit de l'homme est éternellement fait pour la vérité, comme l'œil pour la lumière. Mais, dans les époques de révolution et de renouvellement, ce besoin de vérité redouble, à mesure que les maux de l'Humanité augmentent. 11 est bien certain (cela est douloureux à dire) que l'on voit alors des classes entières de la société , éblouies par la lumière nouvelle, fuir volontairement cette lumière; mais d'autres classes s'élèvent, qui comprennent ce que les morts et les mourants ne sauraient comprendre.

L'Kvangiie, dans son langage figuré, a admirablement exprimé cette loi des époques de palingénésie, quand il a dit : « Si les enfants d'Abraham ne veulent pas faire la » volonté de Dieu, Dieu saura, du sein des cailloux, susciter » des enfants à Abraham (1). » On ne pouvait mieux marquer et la puissance de l'Esprit saint, qui, comme le dit ailleurs l'Évangile, « souffle où il veut, » et cette translation soudaine de la supériorité intellectuelle et morale d'une portion de l'Humanité à une autre, quand les temps sont venus, quand « la cognée est à la racine de l'arbre, et que tout arbre » qui ne fait point de bon fruit va être coupé et jeté au feu (2). » Un prophète avait dit avant Jésus : « La pierre qui avait été » délaissée est devenue la pierre angulaire du temple ; » mais

(!) S. Matthieu, cliap. III; S. Luc, chap. III. — (2) Ibid.

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l'Évangile anime ces pierres délaissées, et en fait des hommes, ce qui est une plus belle image.

Pour mon compte, j'aime d'autant plus cette image, quelle me fait comprendre une parole -dont on a bien abusé. C'est quand Jésus dit à Simon Pierre : « Tu es pierre, et sur cette » pierre je bâtirai mon Eglise. » Les théocrates ont bâti làdessus je ne sais quelle Eglise despotique où l'Humanité tout entière est abaissée aux pieds d'un seul homme ; les philosophes ont ri du jeu de mots, sans en pénétrer le vrai sens. Ce sens est pourtant manifeste, quand on rapproche les deux passages. « Race de vipères, disait Jésus aux Pharisiens et aux Sadu- » céens, ne présumez point de dire en vous-mêmes : Nous » avons Abraham pour père; car je vous dis que Dieu peut » faire naître de ces pierres mêmes des enfants à Abraham. » Or c'est ce qu'il répète au sujet de celui de ses apôtres qu'il avait lui-même surnommé Pierre. Rien de plus, rien de moins. l>es pauvres, en effet, les déshérités, les prolétaires, furent, chez les Juifs comme chez les Gentils, ces cailloux fertiles, ces pierres devenues des hommes, des fils d'Abraham, des enfants de Dieu, ces cailloux, dis-je, semblables à ceux que Deucalion jetait du haut des montagnes sur la terre sortie du déluge pour régénérer la race humaine. Certes les pauvres pêcheurs qui servirent d'apôtres à Jésus se montrèrent plus intelligents que la Synagogue, et S. Paul trouva des esclaves qui le comprirent mieux que l'Aréopage.

Vous avez donc raison , ami , les lecteurs ne manqueront pas plus à l'idée nouvelle que l'idée elle-même ne manquera aux lecteurs; et quant à nous, n'abandonnons pas l'art de (iuttemberg. C'est un art sauveur, et qui doit nous iuspirer une sorte de culte, comme au temps de sa naissance. Les grands réformateurs du seizième siècle avaient foi dans l'Imprimerie, et s'en servaient obstinément au milieu de toutes les entraves, de loules les persécutions, sous la menace même des bûcher*. Leur confiance a-t-elle^été trompée?

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Dans un livre que vous venez de publier, je lis ces lignes remarquables : « L'esprit d'aveuglement étend de nouveau » sur la France ses sombres ailes. Il appesantit les cœurs, >» il abat les volontés. Tout est confus, vacillant, inerte et » morne. Les meilleurs perdent courage, et les pires perdent » honte. Cependant les signes prophétiques ne s'effacent point » à l'horizon; ils reparaissent, ils se multiplient, ils tiennent » en éveil 1 ame du Peuple. Une défaillance passagère du » pays lassé n'étonne ni sa foi ni sa constance. Refoulée » dans les profondeurs, l'idée s'y étend et s'y enracine. La » société qui se décompose fertilise à son insu la société qui » germe. Pour aller moins vite que le désir, la sagesse des » nations n'en fait pas moins sa tache. La métamorphose » s'accomplit; la Liberté et la Raison en ont le secret. » Ouvrières immortelles d'une œuvre divine, elles opèrent » silencieusement, avec sûreté, sans jamais suspendre leur » travail, la transformation du monde!»

Qui a écrit cela? Une femme : est in feminis aliquià divinioris mentis. Suivons donc l'inspiration de cette femme, en nous montrant meilleurs que ces meilleurs qui, selon elle, perdent courage. Imitons plutôt ces ouvrières immortelles dont elle parle, la Liberté et la Raison, qui ne suspendent jamais leur travail. L'Evangile, que je citais tout à l'heure, ne dit-il pas, à propos d'un temps semblable au nôtre : «Vous » entendrez parler de combats et de bruits de combats : n'en » soyez pas troublés (1). »

Véritablement je trouve que nous avons attendu trop longtemps, et c'est un tort qui nous est reprochable. N'est-il pas évident, en effet, que la dissolution de toutes les vieilles croyances s'active avec une rapidité effrayante, taudis que. faute d'une DOCTRINE GÉNÉRALE, les croyances nouvelles flottent dans le vague et l'incertitude? Si donc cette Doe-

(I) S. Matthieu , chap. XXIV, v. 6.

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triiie existe (et j'affirme qu'elle existe, et qu'elle se trouve dans ces écrits que vous voulez voir réimprimés ), il faut se presser de la mettre à la portée de tous, de tous ceux au moins qui cherchent le salut là où il faut le chercher, dans la connaissance, dans la science, dans la vérité. C'est le moyen de hâter, autant qu'il nous est donné de le faire, la fin de cette crise morale d'où doit sortir l'Humanité nouvelle.

Néanmoins, avant de commencer notre entreprise, il faut que nous sachions bien ce que nous devons en attendre, afin que nous ne soyons pas rebutés par la peine, et que nous ne nous chagrinions pas comme des enfants, si les résultats ne répondent pas à nos efforts. Vous ne devez pas vous dissimuler que l'œuvre qu'il s'agit de présenter au public n'a aucun des attraits qui font courir la foule chez quelques-uns de vos confrères. Notre époque a vu maintes fois les pages des poètes, des romanciers, des historiens devenir pour eux et leurs libraires une source de richesse. Où ces heureux écrivains moissonnent, il est rare que les philosophes puissent glaner. Je ne le dis pas pour m'en plaindre, mais pour vous avertir.

Chaque œuvre. et par conséquent chaque ouvrier a son caractère et sa récompense. Anacréon, dans une de ses odes, dit que la Nature a départi à chaque espèce des moyens de défense différents, au taureau des cornes, au cerf des pieds légers, la ruade au cheval, au lion sa dent meurtrière. Que donna-t-elle à l'homme? se demande le poète; et il répond : La Pensée. Mais la femme! ajoute-t-il, que resta— t— il pour elle? et il répond : La Beauté. On pourrait continuer l'idée d'Anacréon, en disant que Dieu donne aux esprits divers d'une même époque ce qui est nécessaire pour l'œuvre à laquelle sa providence les destine, à ceux-ci l'éloquence, à ceux-là la poésie, les trésors de l'imagination, l'abondance et la grandeur du style; à d'autres, avec les facilités de l'étude, la science des détails et l'art des minuties. Mais à ceux qu'il

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desline à renouveler la foi, que donnera-t-il? La foi; à quoi il pourra ajouter, pour les éprouver, la douleur. .

Ce que je puis affirmer de moi, à la cinquante-quatrième année de mon âge, c'est que ma vie a été la recherche pénible, laborieuse, incessante, de la vérité. J'ai trouvé (je le crois, du moins ) un fil conducteur dans le labyrinthe où nous étions tous enfermés, destinés à servir de proie au Minotaure du doute et de l'athéisme. Si ce fil n'est pas tissu d'or et de soie, c'est que ceux à qui l'or et la soie avaient été départis s'occupaient à orner notre prison , sans chercher à en sortir, et quelquefois à tisser pour eux-mêmes, avec les dons divins qui leur avaient été octroyés, des vêtements somptueux et des couronnes.

Le moment est venu pour moi de présenter aux hommes, mes frères, le fruit de mon labeur; et je puis le faire, grâce à Dieu , sans orgueil et sans fausse modestie. Car non-seulement je puis dire avec l'Evangile : « Ma Doctrine n'est pas m de moi y mais de Celui qui, en me faisant aimer la vérité, » m'a inspiré cette Doctrine (1); » mais je puis ajouter: « Ma Doctrine n'est pas de moi à un autre titre; car il » n'y a rien dans cette Doctrine qui ne s'appuie sir la tradition » et le consentement de l'Humanité. »

A vrai dire, je ne suis pas un auteur, je suis un croyant. Dieu m'a fait la grâce de prendre au sérieux la devise de .lean-Jacques : Vitam impendere vero. J'ai écrit à mesure que la vérité m'a été connue, n'ayant d'ailleurs d'autre art que la vérité même.

Personne ne sait mieux que moi combien mes écrits sont imparfaits. Je puis pourtant me rendre cette justice qu'au milieu de toutes les difficultés qui ont assailli ma vie, j'ai fait mes efforts pour que ces écrits fussent dignes de l'attention des autres hommes. Enfin ils sont ce qu'ils sont, mais ils contiennent la vérité. Voilà ce qui sort du fond de ma con-

(1) S.Jean, chap. VII, v. 16.

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science, du fond de mon cœur, de tout mon être. On me réduirait en poudre que je ne saurais penser autrement.

Je le répète, je suis un croyant. Vainement je suis né à une époque de scepticisme : j'étais tellement croyant de ma nature, que j'ai recueilli (telle est du moins ma conviction) la croyance de l'Humanité, alors que cette croyance était à l'état latent, alors que l'Humanité semblait incrédule sur toute chose; et c'est cette croyance que je prétends lui rendre. Je ne fais donc que rapportera l'Humanité ma mère ce qu'elle m'a donné, heureux d'ailleurs de l'avoir comprise, aimée et servie, et plein de reconnaissance envers Dieu qui m'a permis de la comprendre, de l'aimer et de la servir.

Vous donc, ami, qui, depuis longtemps déjà, êtes mon intermédiaire auprès du public, déshabituez-vous de ces marques de dépit qui vous échappent quelquefois à propos des critiques qu'on fait de mes ouvrages ou du dédain qu'on leur prodigue. Quand on vous dit : « Cet écrivain ne ressemble en rien à ceux que notre siècle renomme; il n'a pas l'art de nous intéresser, de nous émouvoir, de nous charmer ; » répondez : « Aussi n'est-il pas venu pour cela , mais pour trouver la vérité la plus utile, la vérité religieuse. »

S'il a plu, en effet, à Dieu d'employer mon incapacité, ne puis-je pas m'appliquer les paroles que je citais tout à l'heure : « Si les enfants d'Abraham (c'est-à-dire, en ce cas, les savants » et les éloquents) refusent de faire la volonté de Dieu , Dieu » saura du sein des cailloux susciter des enfants à Abraham. »

Vous m'avez demandé la liste exacte des ouvrages qui devront entrer dans cette collectionne vous envoie cette liste.

Nous suivrons dans la publication l'ordre même où ces écrits ont paru (i ). Chaque pensée, en effet, m'est venue à son

(1) Il y aura pourtant une exception. J'ai le dessein de compléter les articles que j'ai insérés dans Y Encyclopédie Nouvelle, de manière à en former une sorte de Dictionnaire Philosophique, dont nous renverrons la publication à la fin de l'édition.

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heure, et a été engendrée par celles qui l'avaient précédée. L'ordre chronologique est donc ici non seulement convenable, niais nécessaire. Mes divers écrits s'expliquent les uns par les autres, et se servent de preuve et de démonstration. Tous sont, à vrai dire, un seul et même ouvrage, qui a son commencement, son milieu, et sa conclusion. Ce qui est vrai de tous les penseurs se trouve être, relativement à moi, d'une exactitude rigoureuse. Pendant vingt-cinq ans, j'ai ajouté définition sur définition, théorème sur théorème, comme font les géomètres. Mon œuvre serait entièrement fausse, si elle n'était pas vraie dans sa généralité ; car elle est une.

Quanta la Préface que vous me demandez, cette préface générale destinée précisément à montrer le lien des diverses parties de mon œuvre ou , si l'on veut, de mon système, deux de mes amis ont bien voulu se charger de l'écrire; et vous les en remercierez, comme je les en remercie moi-même. Je n'ai jamais nié ce que je devais aux intelligences qui m'ont précédé dans la vie. Puisqu'il est des cœurs assez généreux, des esprits assez sincères pour ne pas nier à leur tour ce que j'ai pu leur apporter, je suis récompensé. J'ai toujours aimé ce vers du vieux poêle Lucrèce, qui compare les générations successives de penseurs aux coureurs de la fêle des Panathénées se passant de main en main le flambeau de la vie :

Et quasi cursores vitai lampada tradunt.

Ne craignez pas, au surplus, de la part de mes amis, de vaines et stériles flatteries. Us feront les affaires de la Doctrine qui nous est commune, de la Doctrine que je lis dans leurs esprits, comme ils la lisent dans le mien.

Mais ce travail ne vous est pas nécessaire pour commencer la publication ; soyez sûr que vous le recevrez avant l'achèvement du premier volume.

Vous auriez désiré que cette édition fût dédiée aux citoyens qui deux fois m'ont envoyé à l'Assemblée Nationale.

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Il est vrai que je leur dois de la reconnaissance, non pas pour la tâche presque impossible de faire du bien au milieu du chaos et de la désorganisation, mais parce qu'en m'élevant, ils ont élevé la Philosophie. Il est vrai encore que les écrivains de l'aristocratie ont renvoyé mes théories mystagogiques à mes cent mille électeurs, comme ne pouvant être comprises que par eux, c'est-à-dire, dans l'intention de ces hommes d'esprit, comme ne pouvant pas être comprises de ceux qui m'ont élu. J'aurais, à ce double titre, pu déférer à votre vœu. Mais il est une cité vivante, bien qu'idéale encore, où tous sont citoyens, aussi bien ceux que nos tristes adversaires appellent la vile multitude, que ceux dont ils composent leur pays légal; il est une cité de Dieu, comme disait S. Augustin, qui comprend toute l'espèce humaine, les femmes aussi bien que les hommes, les pauvres comme les riches, les ignorants comme les savants. Je suis, je veux être de cette cité, qui va, dans un temps prochain , se manifester sur la terre. C'est à tous les citoyens de cette cité future que je dédie mes ouvrages.

11 ne me reste plus qu'à vous indiquer l'épigraphe qu'il faudra placer au-dessous du titre. Inscrivez hardiment ces trois mots :

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