‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 131 sur 132 · ALPI · texte numérisé non relu

ALPI

» Mes pleurs, Ryno, sont pour le mort; ma voix est aux habitants de la tombe. Jeune homme, tu es svelte sur la colline, beau parmi les tils des bruyères; mais tu tomberas comme Morar, et sur ton tombeau l'afiligéffiendra s'asseoir. Les collines t'oublieront. Ton arc est là, attaché à la muraille, détendu. i

» Tu étais svelte, 6 Morar, comme un chevreuil sur la coUine, terrible comme le météore qui brille la nuit au ciel. Ton courroux était un orage; ton glaive dans le combat était comme l'éclair sur la bruyère ; ta voix semblable au torrent de la foret après la pluie, au tonnerre roulant sur les collines lointaines, beaucoup tombaient devant ton bras, la flamme de ta colère les consumait. Mais quand tu revenais de la guerre, ta voix était wWM*, ton visage semblable au soleil après l'orage, à la lune dans la nuft .fcn.cveuae, ton sein calme comme le lac quand le bruit du vent est apais*%

■m WERTHER.

» Étroite est maintenant ta demeure obscur ton tombeau : avec trois r»as ie m«!!«W tfctosnhe, 0 toi qui élft* ai gmiul, quatre «pierres couvertes de mousse sou* te« seul monumeui,; ua arbre «toUle, rfrerbe b*uta que le vent couche, indiquent» l'œil du otuujaeuf je, ^onibeau du puissant Morar. Tu q'aa pas de mèrtifDOMF te pleurer, pas d'amante qui; verse 4e* larmes sur toi. EUeoet morte, celle ^ui te donna le jour; elle, est tombée, lu fille de Morglan.

» Quel est ce vieillard appuyé sur son bâton ? qui est-il, cet homme dont la tète est blanche et dont les yeux sont rougis par les larmes? Cest ton père, 6 Morar! te père d'aucun Wtre file, U entendit souvent parler de ta vaillance, des ennemis tombés sous tes couftf; il OUtendit Ja gloire de Morar! Ah! pourquoi a-t-U entendu sa «hute? Pkure, père <te Jloraj, pleure 1 mais ton fils ne t'entend pas. Le sommeil des maris est, projet ; leur orejUe* 4e poussière est creusé bas. U n'entendra plus jamais ta voix, il ne seré^eiUera plus à U voû. Oh 1 quand lint-U jour ai* tombeau, pour dire à celui qui '• * Ké\eiUe-toi ! *

» Adieu, le plus généreux des hommes! adieu, guerrier fameux! jamais plus le champ de bataille ne te verra ; jamais plus la sombre forêt ne brillera de l'éclat de ton acier. Tu n'as laissé aucun fils, mais les chants conserveront ton nom; les temps futurs entendront parler de torils coniia|tront Morar 1 »

Us guerriers s'affluèrent; niais Armin surtout poussa de douloureux soupirs. Ce chant lui rappelait aussi à lui la mort d'uu fils, et le ramenait aux jours de sa jeunesse. Carmor était près du héros, Carraor, le prince de Gaimal. * Pourquoi ces sanglots, dit-il? est-ce ici qu'il faut pleurer? La musique » et les chants ne sont-ils pas pour fondre l'àmeet la ranimer? Le léger nuage » de brouillard qui s'élève du lac tombe sur la vallée et humecte les fleurs; et » à l'instant le soleil revient dans sa force, dissipe le. brouillard* et les fleurs » reverdissent. Pourquoi es-tu sj triste,, ô Annm ! toi qiu" règnes sur Gormar » qu'eu vironneol les flote? » . *

« Oui, je suis triste, et j'ai bien des raisons de l'être. Carmor, tu n'as point perdu de fils! tu n'as pas perdu de fille éclatante de beauté! Le brave Colgar vit, et Amira aussi, la plus belle des femmes. Les branches de ta race fleurissent, ô Carmor; mais Armin est le dernier de sa souche! Ton lit est noir! ô Daura! sombre est Ion sommeil dans le tombeau ! quand te révaUteras-tu avec tes chants, avec ta voix mélodieuse? Leves-vous, vents de l'automne! souffles, soufflez sur l'obscure bruyère! écumes; torrents de là forêt! hurles, ouragans, à la cime des chênes ! voyage à travers des nuages dfchifés, d Lune ! montre et cache alternativement ton pâle visage ! rappelle-moi la nuit terrible où mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, où s'éteignit Daura la chérie!

» Daura, ma fille, tu étais belle, belle connue la Lune sur les collines de Kura, blanche comme la neige tombée, douce comme le souffle du matin. Arindal, ton arc était fort, ton javelot rapide dans les airs, ton regard comme la nue qui presse les Ilote, ton bouclier comme iio nuage de feu dans l'arabe.

.> Armât-, fameux dans les combats, vint, rechercha l'amour de Daura, et fut bientôt aimé. Leurs amis étaient joyeux et pleins d'espérance.

» Kratli, fils d'Odgall, frémissait de rage, car sou frère avait été tué par

\V£RTH£R. 859

Annar. Il MiM déguisé an batelier. Sa barque était bette sur les vagues; il avai| les cheveux blanchis par Vage, et son visage était /grave «t tranquille. « Q la plus pelle des llttesl ditril, aimable tille d'Armip, là«baasur la .rocher,

» non loin du rivage ^rm^ajtend, sa Daura* Je ucus, toi mu. amour, pour Vf

» conduire sur les flots roulants. » l ( „,,,.f, . .,, . . . v

»" Éïle y alla, elle appela Annar. La voix du rocher, seule liai réoopdi}, « Annar, mon ami, mon amant, pourquoi me tourmentes-tu ainsi? Ecoute— » moi donc, fils d'Arnath! écoute-moi. C'est, Daura qui {'appelé, »

» Erath, le traître, fuValt en riant vers la terre. î^e élevait' sa voix, elle appelait son père et son frère : « Arindal ! Arminî aucun de vous ne vjendra-t-p » donc sauver sa Daura? »

» Sa voix traversa la mer; Arindal, mon fils, descendit de la colline, couvert du butin de sa chasse, ses flèches retentissant à son côté, son arc à la main , et cinq dogues noirs autour de lui. Il aperçut l'imprudent Jc^ath sur le rivage, le saisit, et l'enchaîna, entourant fortement ses bças et replia.pt étroitement les liens autour de ses hanches. Erath, ainsi enchaîné, remplissait lesairs de ses gémissements.

v Arindal pousse la barque au large, et s'élance vers Danra. Tont-à-couJ> Armar survient furieux; il décoche une flèche; le trait siffla et tomba dans ton cœur, 6 Arindal, mon fils! 0 mon fils, tu périt du coup destiné à Erath. Lb barque atteignit le rocher, et en, même temps Arindal tomba et expira. Le sang de ton frère coulait à tes. pieds, ô Daura ! quelle fut ta douleur ! ; I . « •

» La ba/que fut brisée, les flots Tei^loutireut., Armar se précipite dans la mer ,pour sauver sa Daura ou mourir. Soudain un coup dç vent tombe de la colline sur les flots -} Armar est suluuergé,, et ne reparut plus.

» J'ai entendu les plaintes de ma fifie, se désolant sur le rocher battu des vagues : ses cris étaient aigus, et revenaient sans cesse; ef son père ne pouvait rien pour elle! Toute la fnnt je restai sur le rivage i ie la voyais aux faihlés rayons de la lune; tonte la nuit j'entendis ses cris; le tent soufflait, et la pluie tombait par torrents. Sa voix devint faible avant qno fe matin parût, et finit par s'évanouir comme le souille du soir dads l'feerbe des rochers. Épuisée par la douleur, elle mourut, et laissa Arnun seul. Mu-force dans la guerre est cassée n^orçue*ld^pèi^est>mh4. . .ivi-ms ' i •:

» Lorsque les orages descendent de la, moutagne, lorsque le veut du nord soulève les flots, je m assieds sur le rivage, retentissant, et je regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commette a renaître dans le ciel, j'aperçois dans le clair-obscur les esprits de mes enfants marchant ensemble dans une i triste concorde. »

; Un torrent de larmes qui çouljt <Jes yeui a>iL>rlotJe, et qui soulagea

son cœur oppressé, interrompit la leptiire de. Wertlier. 11 jeta le mar nuscrit, lui prit une main, et versa, les pleurs ^^us ama^ Cjiartytte était appuyée sur l'autre main, et cac^aif son, yj^e dans son, moufr choir. Leur agitation à l'un et à l'autre était tçrr jj^ç ; i^. sentaient le,ur propre infortune oaqs la destinée des héros 4,1Q&&vaj}><\)& W «(Wiaw4 ensemble, et leurelarmes se pnfonrfaie^L {!^«M<* W >

:m WERTHER.

Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le brûlaient. Ellefrt* mit, et voulut s'éloigner; mais la douleur et la compassion la tenaient enchaînée, comme si une niasse de plomb eût pesé sur elle. Elle chércha, en suffoquant, à se remettre, et en sanglotant elle le pria de continuer; elle le priait d'une voix céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir ; il ramassa ses chants, et lut d* une voix entrecoupée :

« Pourquoi m'éveiQes-tu, souffle du printemps? tu me caresses et dis : « Je suis chargé de la rosée du ciel: » mais le temps de ma flétrissure est proche; proche est l'orage qui abattra mes feuilles. Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté; son œd me cherchera autour de lui, il me cherchera, et ne me trouvera point. »

Toute la force de ces paroles tomba sur l'infortuné. 11 en fut accablé. 11 se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernier désespoir; il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux, contre son front. 11 sembla à Charlotte qu'elle sentait {tasser dans son Ame un pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se troublèrent; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein; elle se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras, la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes 'et balbutiantes de baisers furieux. «Werther! dit-elle d'une voix étouffée et en se détournant, Werlher! » El d'une main faible elle tâchait de l'écarter de son sein, « Werther ! » s'écriat-elle enfin du ton, le plus imposapt et le plus noble. Il ne put y tei:ir. Il la laissa aller de ses bras, et se jeta à terre devant elle comme un Cor- .«cenc. Elle s'arracha de lui, et, toute troublée, tremblante entre l'amoyr -el la colère, elle lui dit : « Voilà la dernière fois, Werther! vous ne me verrez plus. » Et puis, jetant sur le malheureux un regard plein d'amour, elle courut dans la chambre voisine, et s'y enferma. Werther lui tendit les bras, et n'osa pas la retenir. Il était par turre, la tète appuyée sur le canapé, et il demeura plus d'une demi-heure dans cette position, jusqu'à ce qu'un bruit qu'il entendit le rappela à lui-même : ■c'était la servanté qui venait mettre le couvert. Il allait et venait daus la chambre ; et, lorsqu'il se vit de nouveau seul, il s'approcha de la porte du cabinet, et dit à voix basse : • Charlotte ! Charlotte ! seulement encore un mot, un adieu. » Elfe garda le silence. Il attendit, il pria, puis attendit èncore ; enfin il s'arracha de cette porte en s' écriant : « Adieu, Charlotte! adieu pour jamais! »

Il se rendit à la porte de la vUle. Les gardes, qui étaient accoutumés à le voir, le laissèrent passer sans lui rien dire. Il tombait de la neige fondue. Il ne rentra que vers les onze heures. Lorsqu'il revint à la maison, son domestique remarqua qu'il n'avait point de chapeau; il n'osa l'en faire apercevoir. Il le déshabilla : tout était mouillé. On a trouvé

ensuite son chapeau sur un rocher qui se détache de la montagne et plonge sur la vallée. On ne conçoit pas comment il a pu, par une nuit obscure et pluvieuse, y monter sans se précipiter.

Il se coucha, et dormit longtemps. Le lendemain matin, son domestique, quand son maître l'appela pour lui apporter son café, le trouva à écrire. Il ajoutait lé passage suivant de sa lettre à Charlotte :

« C'est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois que j'ouvre les yeux ! Hélas! ils ne verront plus le soleil; des nuages et un sombre brouillard le cachent pour toute la journée. Oui, prends le deuil, ô nature ! ton fils, ton ami, ton bien-aimé, s'approche de sa lin. Charlotte, c'est un sentiment qui n'a point de pareil, et qui ne peut guère se comparer qu'au sentiment confus d'un songe, que de se dire : Ce matin est le dernier! Le dernier, Charlotte! je n'ai aucfcie idée de ce mot; le dernier! Ne suis-je pas là dans toute ma force? et demain, couché, étendu sans vie sur la terre ! Mourir ! qu'est-ce que cela signifie? Voistu, nous rêvons quand nous parlons de la mort. J'ai vu mourir plusieurs personnes; mais l'homme est si borné qu'il n'a aucune idée du commencement et de la fin de son existence. Actuellement encore à moi, à toi! à toi ! ma chère; et un moment de plus... séparés. . désunis... peut-être pour toujours ! Non, Charlotte, non... Comment puis-je être anéanti? comment peux-tu être anéantie? Nous sommes, oui... S'anéantir! qu'est-ce que cela signifie? C'est encore un mot, un son vide que mon cœur ne comprend pas... Mort, Charlotte! enseveli dans un coin de la terre froide, si étroit, si obscur! J'eus une amie qui fut tout pour ma jeunesse privée d'appui et de consolations. Elle mourut, je* suivis le convoi, et me tins auprès de la fosse. J'entendis descendre le cercueil; j'entendis le frottement des cordes qu'on lâchait et qu'on retirait ensuite ; et puis la première pelletée de terre tomba, et le coffre funèbre rendit un bruit sourd, puis plus sourd, et plus sourd encore, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva entièrement couvert! Je tombai auprès de la fosse, saisi, agité, oppressé, les entrailles déchirées. Mais je ne savais rien sur mon origine, sur mon avenir. Mourir! tombeau ! Je n'entends point ces mois !

a Oh! pardonne-moi! pardonne-moi! Hier !...Ç'aurait dû être ledernier moment de ma vie. 0 ange ! ce fut pour la première fois, oui, pour la première fois, que ce sentiment d'une joie sans bornes pénétra tout entier, et sans aucun mélange de doute, dans mon âme : Elle m'aime ! elle m'aime ! Il brûle encore sur mes lèvres, le feu sacré qui coula par torrents des tiennes ; ces ardentes délices sont encore dans mon cœur. Pardonne-moi ! pardonne-moi !

» Ah l je le savais bien, que tu m'aimais! Tés £Turp\e** teçwàs^ce* regards pleins d'âme, ton premier serrement de ttv ; tjft\^«^i 13* liv*. toi. i. ^ ^

et cependant, lorsque je t'avais quittée, ou que jè voyais Albert à tes côtés, je retombais dans mes doutes rongeurs.

b Te souvient-il de ces fleurs que tu m'envoyas le jour de cette ennuyeuse réunion, où tu ne pus me dire un seul mot, ni me tendre la main? Je restai la moitié de la nuit à genoux devant ces fleurs, et elles furent pour moi le sceau de ton amour. Hais, hélas ! ces impressions s'effaçaient, comme insensiblement s'efface dans le cœur du chrétien le sentiment de la grâce de son Dieu, qui lui a été donné avec une profusion céleste dans de saintes images, sous des symboles visibles.

» Tout cela est périssable ; mais l'éternité même ne pourra point détruire la vie brûlante dont je jouis hier sur tes lèvres et que je sens en moi! Elle m'aime! ce bras l'a pressée! ces lèvres ont tremblé sur ses lèvres! cette bouche a balbutié sur la sienne! Elle est à moi! Tu es à moi! oui, Charlotte, pour jamais!

» Qu'importe qu'Albert soit ton époux? Époux!... Ce titre serait donc seulement pour ce monde... Et pour ce monde aussi je commets un péché en t'aimant, en désirant de l'arracher, si je pouvais, de ses bras dans les miens? Péché ! soit. Eh bien, je m'en punis. Je l'ai savouré, ce péché, dans loutcs ses délices célestes; j'ai aspiré le baume de la vie et versé la force dans mon cœur. De ce moment, tu es à moi, à moi. ô Chnrlotte! Je pars devant, je vais rejoindre mon père, ton père; je me plaindrai à lui ; il me consolera jusqu'à ton arrivée ; alors je vole à la rencontre, je te saisis, et demeure uni à toi eu présence de l'Éternel, dans des cmhrassements qui ne finiront jamais.

» Je no rêve point, je ne suis point dans le délire ! Près du tombeau, je vois plus clair. Nous serons, nous nous reverrons! Nous verrons ta mère. Je la verrai, je la trouverai. Ah ! j'épancherai devant elle mon cœur tout entier. Ta mère ! ta parfaite image. »

Vers les onze heures, Werther demanda à son domestique si Albert n'était pas de retour. Le domestique répondit que oui, qu'il avait vu passer son cheval. Alors Werther lui donna un petit billet non cacheté, qui contenait ces mots :

« Voudriez-vous bien me prêter vos pistolets pour un voyage que je me propose de faire ? Adieu. »

La pauvre Charlotte avait |>eu dormi la nuit précédente. Ce qu'elle avait redouté était devenu certain, et ses appréhensions s'étaient réalisées d'une manière qu'elle n'avait pu ni prévoir ni empêcher. Son sang si pur, et qui coulait avec tant de douceur, était maintenant dans on trouble fiévreux, et mille sentiments déchiraient son noble cœur. Était-ce le feu des embrassements de Werther qu elle sentait dans son

WERTHE It.

sein? Était-ce indignation de sa témérité? était-ce une fâcheuse comparaison de son état actuel avec ces jours d'innocence, de calme, et de confiance entière en elle-même? Comment se présenterait-elle à son mari? comment lui avouer une scène qu'elle pouvait si bien avouer, et que pourtant elle n'osait pas s'avouer à elle-même? Ils s'étaient si longtemps contraints l'un et l'autre sur ce point I serait-elle la pre- . mière à rompre le silence, et précisément au moment où elle aurait à faire à son époux une communication si inattendue ? Elle craignait déjà que la seule nouvelle de la visite de Werther ne produisit sur lui une fâcheuse impression : que serait-ce s'il en apprenait le fatal résultat? Pouvait-elle espérer que son mari verrait cette scène dans son vrai jour, et la jugerait sans prévention ? Et pouvait-elle désirer qu'il lût dans son âme? D'un autre côté, pouvait-elle dissimuler avec un homme devant lequel elle avait toujours été franche et transparente comme le cristal, à qui elle n'avait jamais caché et ne voulait jamais cacher aucune de ses affections? Toutes ces réflexions l'accablèrent de soucis , et la jetèrent dans un cruel embarras. Et toujours ses pensées revenaient à Werther, qui était perdu pour elle, qu'elle ne pouvait abandonner, qu'il fallait pourtant qu'elle abandonnât, et à qui, en la perdant, il ne restait plus rien !

Quoique l'agitation de son esprit ne lui permit pas de s'en rendre compte, elle sentait confusément combien pesait alors sur elle la mésintelligence qui existait entre Albert et Werther. Des hommes si bons, si raisonnables, avaient commencé, pour de secrètes différences de sentiments, à se renfermer tous deux dans un mutuel silence, chacun pensant à son droit et au tort de l'autre; et l'aigreur s'était tellement accrue peu à peu, qu'il devenait impossible, au moment critique, de défaire le nœud d'où tout dépendait. Si une heureuse confiance les eût rapprochés plus tôt, si l'amitié et l'indulgence se fussent ranimées, et eussent ouvert leurs cœurs à de doux épanchements, peut-être notre malheureux ami eût-il encore été sauvé.

Une circonstance particulière augmentait sa perplexité. Werther, comme on le voit par ses lettres, n'avait jamais fait mystère de son désir de quitter ce monde. Albert avait souvent combattu en lui cette idée; et il en avait été aussi quelquefois question entre Charlotte et son mari. Celui-ci, par suite de son invincible aversion pour le suicide, manifestait assez fréquemment, avec une espèce d'acrimonie tout à fait étrangère à son caractère, qu'il croyait fort peu à une pareille résolution -, il se permettait même des railleries à ce sujet, et il avaii communiqué en partie son incrédulité à Charlotte. Cette réflexiQtv\^ Xx^sSMkaiV vendant quelques instants, lorsque son esprit \n\ «^efl^ ôe «ins^*»

WERTHKK.

Albert arriva. Charlotte alla au devant de lui avec un empressement mêlé d'embarras. Il n'était pas de bonne humeur; il n'avait pu terminer ses affaires; il avait trouvé, dans le bailli qu'il était allé voir, un homme intraitable et formaliste à l'excès. Les mauvais chemins avaient encore achevé de le contrarier.

Il demanda s'il n'était rien arrivé; elle se hâta de répondre que Werther était venu la veille au soir. Il s'informa s'il y avait des lettres : elle lui dit qu'elle avait porté quelques lettres et paquets dans son cabinet. Il y passa, et Charlotte resta seule. La présence de l'homme qu'elle aimait et estimait avait fait une heureuse diversion sur son cœur. Le souvenir de sa générosité, de son amour, de sa bonté, avait ramené le calme dans son âme. Elle sentit un secret désir de le suivre : elle prit son ouvrage, et l'alla trouver dans son cabinet, comme elle faisait souvent. Il était occupé à décacheter et à parcourir ses lettre*. Quelques-unes semblaient contenir des choses peu agréables. Charlotte lui adressa plusieurs questions; il y répondit brièvement, et se mit n écrire à son bureau.

Ils étaient restés ainsi ensemble pendant une heure, et Charlotte s'attristait de plus eu plus. Elle sentait combien il lui serait difficile de découvrir à son mari ce qui pesait sur son cœur, fût- il même de la meilleure humeur possible. Elle tomba dans une mélancolie d'autant plus pénible, qu'elle cherchait à la cacher et à dévorer ses larmes.

L'apparition du domestique de Werther augmenta encore le tourment de Charlotte. 11 remit le petit billet à Albert, qui se retourna froidement vers sa femme, et lui dit : a Donne-lui les pistolets. Je lui souhaite un bon voyage, » ajouta-l-il en s'adressant au domestique. O fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle tâcha de se lever ; les jambes lui manquèrent ; elle ne savait ce qui se passait en elle. Enfin elle avança lentement vers la muraille, prit d'une main tremblante; les pistolets, en essuya la poussière. Elle hésitait, et aurait tardé longtemps encore à les donner, si Albert ne l'y avait forcée par un regard interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au jeune homme, sans pouvoir prononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison, elle prit son ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à une inexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu'il y a de plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds de son mari, lui révéler tout, la scène de la veille, sa faute et ses pressentiments; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait une pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer du moins qu'elle persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Le couvert était mis; une amie, qui n'était venue que pour demander quelque chose, voulait s'en retourner... on la retint; elle rendit la conversation supportable pendant le repas; on se contraignit, on parla, on conta, on s'oublia.

Le domestique arriva, avec les pistolets, chez Werther, qui les lui prit avec transport, lorsqu'il sut que c'était Charlotte qui les avait donnés. Il se fit apporter du pain et du vin, dit au domestique d'aller dîner, et se remit à écrire :

« Ils ont passé par tes mains, tu en as essuyé la poussière; je les baise mille fois; lu les as touchés. Ange du ciel, tu favorises ma résolution ! Toi-même, Charlotte, tu me présentes cette arme, toi des mains de qui je désirais recevoir la mort. Ah ! et je la reçois en effet de toi! Oh ! comme j'ai questionné mon domestique 1 Tu tremblais en les lui remettant ; tu n'as point dit adieu ! hélas ! hélas ! point d'adieu ! M'auraistu fermé ton cœur, à cause de ce moment même qui m'a uni à toi pour l'éternité? Charlotte, des siècles de siècles n'effaceront pas cette impression ! et, je le sens, tu ne saurais haïr celui qui brûle ainsi pour toi. »

Après dîner, il ordonna au domestique d'achever de tout emballer; il déchira beaucoup de papiers, sortit, et acquitta encore quelques petites dettes. Il revint à la maison, et, malgré la pluie, il repartit prèsque aussitôt ; il se rendit hors de la ville, au jardin du comte ; il se promena longtemps dans les environs ; à la nuit tombante, il rentra, et écrivit :

a Wilhelm , j'ai vu pour la dernière fois les champs, les forêts, et le ciel. Adieu aussi, toi, chère et bonne mèrel pardonne-moi! Consolela, mon ami! Que Dieu vous comble de ses bénédictions! Toutes mes affaires sont en ordre. Adieu ! nous nous reverrons, et plus heureux! »

« Je t'ai mal payé de ton amitié, Albert; mais tu me le pardonnes. J'ai troublé la paix de ta maison; j'ai porté la méfiance entre vous. Adieu ! je vais y mettre fin. Oh ! puisse ma mort vous rendre heureux! \ Albert! Albert! rends cet ange heureux ! et qu'ainsi la bénédiction de Dieu repose sur toi ! »

H fit encore le soir plusieurs recherches dans &ç& ^aptev*; \\ an déchira beaucoup, qu'il jeta au feu. Il cacheta plu~- .^^^ aAtc88è* à Wilhelm. Ils contenaient quelques courtes iU *\a^ *V ^* ^détachées, que j'ai vues en partie. VerS^>^ beaucoup de bois au feu, et, après s'être fait - ^Ys^ < ^ *S[ vin, il envoya coucher son domestique, dc^^v^^^

WKKTHKK.

celles des gens de la maison, était sur le derrière, fort éloignée de la sienne. Le domestique se coucha tout habillé, pour être prêt de grand malin : car son maîlre lui avait dit que les chevaux de poste seraient à la |)orte avant six heures.

Après onze heures.

o Tout est si calme autour de moiî et mon âme est si paisible ! Je te remercie, ô mon Dieu, de m'avoir accordé cette chaleur, cette force, à ces derniers instants!

d Je m'approche de la fenêtre, ma chère, et à travers les nuages orageux je distingue encore quelques étoiles éparflw dans ce ciel éternel. Non, vous ne tomberez point ! L'Éternel vous porte dans son sein, comme il m'y porte aussi. Je vois les étoiles de l'Ourse, la plus chérie des constellations. La nuit, quand je sortais de chez toi, Charlotte, elle était en face de moi. Avec quelle ivresse je l'ai souvetat contemplée! Combien de fois, les mains élevées vers elle, je l'ai prise à témoin, comme un signe, comme un monument sacré de la félicité que je goûtais alors, et même... 0 Charlotte ! qu'est-ce qui ne me rappelle pas ton souvenir? Ne suis-je pas environné de toi ? et n*ai-je pas, comme un enfant, dérobé avidement mille bagatelles que tu avais sanctifiées en les touchant?

» 0 silhouette chérie! Je te la lègue, Charlotte, et je te prie de l'honorer. J'y ai imprimé mille milliers de baisers; je l'ai mille fois saluée lorsque je sortais de ma chambre, ou que j'y rentrais.

» J'ai prié ton père, par un petit billet, de protéger mon corps. Au fond du cimetière sont deux tilleuls, vers le coin qui donne sur la campagne : c'est là que je désire reposer. 11 peut faire cela, et il le fera pour son ami. Demande-le-lui aussi. Je ne voudrais pas exiger de pieux chrétiens que le corps d'un pauvre malheureux reposât auprès de leurs corps. Ah 1 je voudrais que vous m'enterrassiez auprès d'un chemin ou dans une vallée solitaire ; que le prêtre et le lévite, en passant près de ma tombe, levassent les mains au ciel en se félicitant, mais que le samaritain y versât une larme !

» Donne, Charlotte! Je prends d'une main ferme la coupe froide et terrible où je vais puiser l'ivresse de la mort! Tu me la présentes, el je n'hésite pas. Ainsi donc sont accomplis tous les désirs de ma vie * voilà donc où aboutissaient toutes mes espérances! toutes! toutes!

W KKTHKft.

à venir frap|ter avec ccl engourdissement à la porte d'airain de la vie !

» Ah ! si j'avais eu le bonheur de mourir pour loi, Charlotte, de me dévouer pour toi ! Je voudrais mourir joyeusement, si je pouvais te rendre le repos, les délices de ta vie. Mais, hélas! il ne fut donné qu'a quelques hommes privilégiés de verser leur sang pour les leurs, et d'allumer par leur mort, au sein de ceux qu'ils aimaient, une vie nouvelle et centuplée.

» Je veux être enterré dans ces habits; Charlotte, tu les as touchés, sanctifiés : j'ai demandé aussi cette faveur à ton père. Mon âme plane sur le cercueil. Que l'on ne fouille pas mes poches. Ce nœud rose, que tu portais sur ton sein quand je te vis la première fois au milieu de tes enfants ( oh ! embrasse-les mille fois, et raconte-leur l'histoire de leur malheureux ami; chers enfants, je les vois, ils se pressent autour de moi : ah ! comme je m'attachai à toi dès le premier instant ! non, je ne pouvais plus te laisser )... ce nœud sera enterré avec moi ; tu m'en Ûs présent à l'anniversaire de ma naissance ! Comme je dévorais tout cela ! Hélas! je ne (tensais guère que celte route me conduirait ici!... Sois calme, je t'en prie; sois calme.

» Us sont chargés Minuit sonne, ainsi soil-il donc! Charlotte!

Charlotte, adieu ! adieu ! »

l'n voisin vit la lumière de l'amorce, et entendit l'explosion; mais comme tout resta tranquille, il ne s'en mit pas plus en |>eine.

Le lendemain, sur les six heures, le domestique entra dans la chambre avec de la lumière. U trouve son maître étendu |»ar terre; il voit le pistolet, le sang; il l'appelle, il le soulève; point de réponse. Seulement, il râlait encore. U court chez le médecin, chez Albert. Charlotte entend sonner; un tremblement agite tous ses membres; elle éveille son mari; ils se lèvent; le domestique, en pleurant et en sanglotant, leur annonce la triste nouvelle; Charlotte tombe évanouie aux pieds d'Albert.

Lorsque le médecin arriva, il trouva le malheureux à terre, dans un état désespéré ; le |>ouls battait encore, mais tous les membres étaient l«ralysés. Il s'était tiré le coup au-dessus de l'œil droit; la cervelle avait sauté. Pour ne rien négliger, on le saigna au bras \ le sang coula, il respirait encore.

Au sang que I on voyait sur le dossier de vwxswl^w qu'il s'était tiré le coup assis devant son s^o ^ & ^ ^ teBvV* ensuite, et que, dans ses convulsions, il av^* W*; * W«&V

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11 était étendu près de l.i fenêtre, sur ie dos, sans mouvement. Il était entièrement habillé cl botté; en babil bleu, en gilet jaune.

La maison, le voisinage, cl bientôt toute la ville, furent dans l'agitation. Albert arriva. On avait couché Werlher sur le lil, le front bandr. Son visage portait l'empreinte de la mort; il ne remuait aucun membre; ses | tournons râlaient encore d'une manière effrayante, tantôt plus faiblement, tantôt plus fort : on n'attendait que son dernier soupir.

Il n'avait bu qu'un seul verre de vin. KmUia Galotti était ouverte sur son bureau.

La consternation d'Albert, le désespoir de Charlotte, ne sauraient s'exprimer.

Le vieux bailli accourut ému et troublé; il embrassa le mourant, en l'arrosant de larmes. Les plus âgés de ses fils arrivèrent bientôt après lui, à pied : ils tombèrent à côté du lit, en proie à la plus violente douleur, et baisèrent les mains et le visage de leur ami; l'aîné, celui qu'il avait toujours aimé le plus, s'était collé à ses lèvres, et y resta jusqu'à ce qu'il fut expiré ; on l'en détacha par force. Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers les onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et ses fils suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. Ou craignit |K>ur la vie de Charlotte. Des journaliers le portèrent; aucun ecclésiastique ne l'accompagna.

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