DE L'ÉDITION DE
J'exhume ces pages parmi celles que j'ai écrites quand je servais dans la presse périodique. Je ne me demande pas si mes pensées auront la nouveauté qu'elles avaient lorsque je les conçus. Qu'Importe, si elles sont encore utiles ! Ce qu'elles peuvent avoir perdu comme originalité ne me revient-il pas au centuple par ceux qui les ont adoptées? N'ai-je pas de plus ce qu'ils y ont ajouté du leur, et ne puis-j* pas, à mon tour, jouir des idées analogues qui leur sont nées spontanément ?
Il y a dix ans, l'âme encore émue du renversement de l'ancien régime religieux et politique en Juillet 1890, je rédigeais avec quelques amis la Revue Encyclopédique. Nos cou vie tiens étaient laites pour toute notre vie. Les vieilles bases de la Société nous paraissaient ruinées, et de nouveaux principe! saires. Ces nouveaux principes, nous les sentions fermenter dans notre L'idée me vint d'en appeler de la société à la société elle-même, en me plaçant successivement aux divers points de vue où se trouvent naturellement les membres de cette société, suivant leurs fonctions de savants, d'artistes ou d'industriels, et leurs conditions de riches ou de pauvres.
Ce sont ces articles, laissés alors inachevés, que j'ai jugé utile de réunir en un seul corps: Ils se suivent, en effet, s'éclairent l'un l'autre, et présentent un livre sous l'apparence d'un recueil. En les relisant, je n'ai rien eu à y changer; mais j'y ai ajouté les développements qui m'ont paru nécessaires (1).
Lecteur, vous prendrez ce livre pour ce qu'il est, la collaboration d'un frère à l'œuvre commune. Je vous demande seulement de vous reporter un peu à l'époque où ces morceaux furent composés.
Aujourd'hui on commence généralement à comprendre et à admettre la vérité que j'ai surtout cherché à y démontrer, savoir la nécessité d'une nouvelle
(1) L'ouvrage entier devait se composer de sept Discours. Les deux que nous réimprimons, oui Philosophes et aux Politiques, ont seuls paru. Les idées qui devaient former la substance de ceux qui n'ont pas été publiés sont entrées dans la composition d'autres écrits. (I8W.) — Outre ces deux Discours, plusieurs fois réimprimés, on en trouvera ici un troisième, aux Artistes.
AVANT-PKOPOS.
Quel que soit l'état de langueur, de marasme, et de trouble, où la société est plongée (et on pourrait dire, à cause de ce trouble même, qui a fini par frapper jusqu'aux esprits les moins sérieux), il s'est opéré depuis dix ans dans les idées un immense changement. De l'esprit d'analyse, nous sommes passés à l'esprit de synthèse. Au lieu de voir tout séparément, religion, politique, économie politique, sciences, beaux-arts, nous commençons à voir tout avec une même pensée, ou du moins nous cherchons à tout embrasser dans la même pensée.
Mais il y a quelques années, quelle différence !
La connaissance humaine, telle qu'elle se présentait il y a quelques années, était non pas un corps, mais comme autant de membres agités de mouvements saris unité et sans harmonie. L'esprit humain est un, et cependant chaque partie de la connaissance humaine avait ses barrières, qui la séparaient des autres, et qui en faisaient un domaine à part. La religion, la politique, l'économie politique, les sciences, les beaux-arts, étaient autant de sphères toutes distinctes, entre lesquelles on n'apercevait aucun lien.
Le peuple vivait, travaillait, souffrait, mourait : qu'avait à faire à cela la politique? On ne se doutait pas que cela la regardât. Le problème social n'était pas posé.
Les poètes chantaient, les uns se lamentant sur le présent, les autres regrettant le passé. On les écoutait, et on disputait sur leur mérite ; il y avait des discussions littéraires, mais qui n'étaient que littéraires : on ne voyait pas que les questions de l'art contiennent implicitement les plus hautes questions religieuses et sociales.
Pendant cela, le Christianisme s'écoulait obscurément, sans exciter d'attention, si ce n'est pour les usurpations de son clergé en politique. On se disait uQu'a à faire la religion avec les choses d'ici-bas T 11 y a une loi morale qui suffit aux honnêtes gens. C'en est fait désormais des questions religieuses si longtemps débattues par l'Humanité, elle* peuvent rester éternellement dans le silence ; qu'elles ne sortent plus du domaine de l'histoire. »
Et dans chaque branche même de la connaissance humaine, le morcellement, la division, l'amour du fragmentaire, si l'on peut parler ainsi, avait atteint son plus haut degré. La philosophie visait à être narrative, et, réduite à l'impuissance de comprendre la raison des divers systèmes, avait fait de cette impuissance même un système, qu'elle avait appelé éclectisme; la science avait horreur des vues générales; l'histoire voulait être un assemblage de chroniques, fart un musée ou un cabinet d'antiques.
C'est le cœur profondément attristé de cette incohérence et de cette fragmentation absurde de toute la connaissance humaine, que nous avons conçu cet appel aux philosophes, aux politiques, aux artistes, et aux érudits. En l'écriv.int, nous avons voulu montrer un but commun à la philosophie, à la politiiiic, à l'art, à l'érudition, ou au moins signaler les douleurs intolérables d'une « ;)oquc où la philosophie aboutit au doute, la politique à l'individualisme, l'art i l'exaltation de l'orgueil, l'érudition à la satisfaction d'une vaine curiosité.