‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 87 sur 132 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

D'oii vleni l'anarchie qui dévore aujourd'hui la France et l'Europe.

L'effroyable crise dans laquelle toute la société européenne $e trouvait engagée en 1812 dure encore, quoique sous une autre forme. Ne nous aveuglons pas, et que la paix générale de l'Europe depuis 1814 ne nous fasse pas illusion. Les mêmes causes qui ont produit les guerres de la Révolution et de l'Empire, et transformé l'Europe en champ de bataille, continuent d'exister. La guerre n'est pas détruite, mais elle se poursuit autrement.

Quand Saint-Simon, qui s'était si courageusement, d'autres diront si follement, attaque à la source du mal, la dissolution de toute la connaissance humaine, reprochait aux savants leur anarchie intellectuelle, et leur disait : « Je vois parmi vous des maçons, mais pas d'architecte; je vois dans votre atelier une multitude de pierres, plus ou

moins bien taillées, et des monceaux de sable et de gravier, que vous êtes tous occupés à porter ici et là, mais je ne découvre pas le moindre vestige d'édifice, » ces savants croyaient l'embarrasser en lui demandant : « Expliquez-nous donc pourquoi depuis un siècle toutes les méthodes, hors celle d'observation, sont déconsidérées, rejetées, honnies; expliquez-nous pourquoi la méthode Baconienne est la seule en honneur. » Biais Saint-Simon leur répondait :

« La religion chrétienne, qui avait civilisé les peuples du Nord, mis » un frein à la débauche dans laquelle l'Italie était plongée, fait défri- » cher le territoire européen, dessécher les marais, assaini le climat; » qui avait fait percer des routes, construire des ponts, établir des hô- » pitaux; qui avait répandu parmi le peuple l'importante science de la » lecture et de récriture; qui avait partout ouvert des registres pour » les actes civils ; qui avait commencé à Rassembler des matériaux pour » l'histoire; qui avait diminué et presque anéanti l'esclavage; enfin, » qui avait organisé la société politique la plus nombreuse qui ait ja- » mais existé; la religion chrétienne, disons-nous, après avoir rendu » tous ces importants services, était une institution qui avait rempli » son temps, fourni toute la partie utile de sa carrière ; elle avait vieilli ; » et cette institution , sous le rapport des lois qu'elle avait données à » la société, comme sous celui des juges auxquels elle l'avait soumise, • sous le rapport de la morale qu'elle enseignait, comme sous celui *» des prédicateurs qu'elle mettait en activité, était devenue à charge à n la société. Voilà pourquoi Bacon a rejeté la synthèse, et préconisé » l'analyse. Car la religion était la théorie scientifique générale. Or il y » avait déjà , à l'époque de Bacon , quinze cents ans que cette théorie i» était organisée. 11 n'était pas étonnant qu'elle se trouvât insuffisante » pour disposer dans le meilleur ordre les connaissances que l'esprit » humain possédait quinze cents ans après; et il était impossible qu'elle » pût lier les faits qui n'avaient été découverts que postérieurement à » son établissement. Ainsi Bacon a fait ce qu'il y avait de mieux à faire, » a dit ce qu'il y avait de mieux à dire, a écrit ce qu'il y avait de mieux » à écrire pour l'époque à laquelle il a paru, en déconsidérant, autant » qu'il l'a pu, la philosophie à priori, et en favorisant de tout son pou- » voir celle à posteriori. »

Cette réponse s'applique à tout, à la politique comme à la philosophie. Si vous me demandez d'où vient l'anarchie qui dévore aujourd'hui et la Fnmce et l'Europe, je vous répondrai, comme Saint-Simon : La religion du passé a vieilli I

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