‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 93 sur 132 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La France sons la Salote-Ailiaor«.

Je n'ai pas parlé de la France, dans l'hypothèse que je viens de faire d'une simple suspension d'armes en 1844. Était-il nécessaire d'en parler?

En France, en 4814, l'esprit de la Révolution, assoupi par la guerre, devait nécessairement reprendre son cours. Le Dix-Huitième Siècle et la Révolution n'avaient pas été vaincus, mais entravés. La lutte allait donc recommencer comme en 89. Nous aurions, comme en 89, des Royalistes, des Girondins, des Républicains.

J'ai démontré dans une autre partie de cet écrit (1) que la Révolution Française est une religion en germe. J'ai expliqué ses phases diverses, en montrant comment la nation, ayant renversé l'ancienne religion, dut nécessairement aspirer à une nouvelle, et comment elle épuisa successivement les systèmes qui avaient vu le jour au Dix-Huitième Siècle. J'ai prouvé que cette Révolution ne se comprenait ellemême que comme une législation religieuse ; que les Déclarations des Droits de nos Constitutions sont des symboles de foi, des professions de dogmes; que la Constituante fut un concile, que la Convention fut un concile. J'ai prouvé aussi que le Culte de l'Être Suprême ne fut pas dans la Révolution un accident, une sorte d'efQorescence et de superfluité, mais que cette tentative tient à l'essence même de la Révolution, au point d'être, pour ainsi dire, comme l' affirmait Robespierre, toute la Révolution. « Il faut, disaient nos pères, élever à la hauteur » d'une religion cet amour sacré de la patrie et cet amour plus sublime

gorge, à recevoir du poison en éebange de leur tbé. Je lui demande pourquoi elle permet à ces Anglais, au même moment, d'avoir des esclaves, oui des esclaves dans l'Inde. Je lui demande aussi si les massacres de la Circaa&ie, par les Russes, ne devraient pas cire portés à son saint tribunal. Et nous-mêmes , nos razzias d'Afrique, notre guerre sans principes, ne devrions-nous pas la lui déférer? (1843.) 0) Voyez la Première Partie.

» et plus saint de l'Humanité sans lequel une révolution n'est qu'un » crime éclatant qui détruit un autre crime. »

Ainsi la Révolution Française eut implicitement la valeur d'une Religion nouvelle. Cela est incontestable. Quand Brissot, après la fuite de Louis XVI à Varennes, pétitionna pour que la France se constituât en république, Robespierre, alors rédacteur de Y Ami de la Constitution, lui reprochant son imprudence, demandait, avec inquiétude et comme s'il eût dès lors prévu tant de catastrophes : (tu'est-ce que la Hijwblique ? Robespierre se montra en cette occasion, comme toujours, le plus profond penseur de la Révolution. Plus tard, lorsque les destins curent décidé, il essaya lui-même de répondre à cette question qu'il avait posée; et il institua la religion de J.-J. Rousseau son maître, le culte formulé dans le Contrai Social. Ce n'était pas une religion ; et la réaction anti-révolutionnaire commença. Mais il n'en est pas moins vrai que la Révolntion est un monde nouveau, une religion nouvelle, de même que la Monarchie est le monde du passé, la religion du passé.

Donc rien de changé par la suspension d'armes de 4814, relativement à cette dualité en France, la religion du passé et la religion de l'avenir, les Royalistes et les Républicains. Mais aussitôt, comme en 89, un troisième parti surgirait. 11 viendrait une secte sans principes, sans religion, qni se poserait comme intermédiaire. Ces nommes, fixés au présent, repoussant la religion du passé, mais n'ayant pas le pressentiment de celle de l'avenir, s'appelèrent Girondins en 1789. C'était un parti nouveau alors et sans expérience; et précisément parce qu'il se trouvait entre le passé et l'avenir, il participa de ce que ce |»assé avait de grand, de ce que cet avenir avait de sublime. Tantôt Républicains et tantôt Royalistes, les Girondins furent les premiers à sonner imprudemment le tocsin de la déchéance de la Monarchie ; mais un an après, ils s'alliaient à la Vendée, ils s'alliaient à l'Angleterre. On verrait donc renaître aussi ce même parti du milieu, non plus jeune et généreux comme en 89, mais vieux et machiavélique : ce sont les Doctrinaires.

Et qu'est-ce, en effet, que la France depuis trente ans, sinon la lutte incessante de ces trois partis?

La Constitution que l'Invasion et Waterloo nous ont donnée cache la lutte incessante de ces trots partis, mais ne la résout pas.

La Sainte-Alliance, en nous imposant cette Constitution et en la maintenant, n'a donc pas plus résolu le problème quant à la (France que quant à l'Europe, et ne le résoudra jamais.

Dirai-je combien, pour la France aussi, le tableau s'est rembruni depuis 1814? Pourquoi insister sur les maux de la patrie, quand cela est inutile, et quand, à chaque heure, à chaque instant, tous les Français les ont présents à la mémoire?

Depuis trente ans, comme m malade qui se retourne dans son lit de

douleur, la France se retourne successivement vers le monde et sur elle-même. Elle se trouve atteinte des dqpx côtés. Elle a un ulcère au cœur, et elle est couverte de blessures. Elle s'agite convulsivement, et se plaint. Alors les despotes étrangers et ses propres despotes prétendent qu'il faut de plus belle lui river ses fers, de peur que, dans sa fureur, elle ne recommence la lutte.

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