‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 97 sur 132 · NAPOLEON · texte numérisé non relu

NAPOLEON

Il y a des hommes si vastes et si complexes, que, quand on les considère, l'œil s'égare dans une foule de points de vue et de perspectives. Tantôt charmés, et tantôt repoussés, nous sommes toujours prêts à porter des jugements, et toujours retenus par la crainte d'en porter de contradictoires. C'est bien pis encore lorsqu'il s'agit d'un homme dont l'œuvre a été subitement interceptée par le Destin, et dont le monument, comme celui d'Alexandre ou de Napoléon, a été renversé, dispersé, avant d'être achevé.

Napoléon eut-il un système? 11 y a encore des gens qui voient ses conquêtes comme une suite de hasards. Ils considèrent surtout les accidents qui les ont amenées, les transitions qui ont conduit de l'une à l'autre. Quant aux causes, ils se contentent des plus apparentes. Empereur, disent-ils, il continuait son métier de soldat. Devenu le maître et le tyran de la France, il soutenait sa tyrannie par l'éclat des armes.

* Cette appréciation du rote providentiel de Napoléon a paru en 1829 dans le Globe ( numéro du ii juin ). Les notes nouvelles que nous «jouterons a la réimpression de ce morceau seront indiquées par des lettres ou par des astérisques, les anciennes l'étant par des chiffres. (184S.)

V uva. tom. i. f 21.

Parvenu, il voulait abaisser l'orgueil des dynasties antiques. Ainsi ils ramènent tout à une nécessité de sa position, à son ambition personnelle, à son orgueil plus qu'humain : ils voient en lui ou un despote qui fascine ses sujets, ou un conquérant qui parade.

Mais quoi ! refuserez- vous à Napoléon ce que vous accordez à Alexandre? Lui aussi n'avait-il pas une pensée de civilisation qui dirigeait sa politique, donnait un but à ses travaux, un plan à ses victoires? Et la France ! Direz-vous que les conquêtes de Napoléon étaient purement personnelles à Napoléon, parce que la nation désapprouvait les entreprises de son ambition? Oui, une grande partie de la nation a maudit ses conquêtes et renié la gloire du pays, depuis 1815; mais au temps de la splendeur de Bonaparte, qui maudissait sa fortune, si ce n'est une infiniment petite minorité attachée à d'autres intérêts, une minorité sans influence et sans considération à cette époque? Quelle nation, au contraire, s'associa jamais d'une manière plus intime aux travaux de ses armées, et s'enivra avec plus d'enthousiasme de leurs succès et de leurs triomphes (a)?

Qu'importe la réaction d'aujourd'hui, que suivra peut-être une réaction nouvelle! Oui, il est bien certain que tout un monde a protesté contre Napoléon après sa défaite. Je ne parle pas des rois qui l'ont vaincu; je ne parle pas de l'Ancien Régime, qui l'a remplacé. La Révolution, elle aussi, a protesté, et l'Avenir en germe également proteste. Mais le géant vaincu n'est pas anéanti sous ces protestations. Il proteste à son tour, il oppose la France à la France, et demande à être jugé. Le voilà devenu de l'histoire. Jugez-le donc. L'œuvre de Napoléon a-t-elle un sens, et quel est ce sens?

Je sais que des philosophes, le regardant avant tout comme législateur, jugeant ses institutions en elles-mêmes et indépendamment du

(a) 11 faut que le lecteur ail présent à l'esprit que ce morceau Tut écrit en 1819. La réaction de l'opinion factice contre Napoléon était encore très forte, surtout dans le monde politique et raisonneur. Les politiques, libéraux ou autres, confondaient Napoléon et sa gloire dans leur aversion pour ce qu'on nommait le parti bonapartiste. Mes collabora leurs du Globe, » quelques exceptions près, furent loin d'approuver mon jugement; ils sourirent de dédaiu, et quelques-uns même trouvèrent mon admiration pour l'usurpateur Corse par trop extravagante. Si j'avais été forcé de les consulter pour publier cet article, il n'aurait point paru. Par un singulier hasard, qui démontre bien le chaos pohttqae de la France, ce sont ces mêmes hommes, groupés autour de M. Gufaw*, qni ont été chargés de recevoir les cendres de Napoléon et d'élever sou tombeau; ce qui a fait dire a M. Quinct : « Les cendres de Napoléon sont rendues à la • France; elles approchent, elles vont entrer dans le port. La terre tressaille. Qui, » pensez-vous, va, au nom de tous, recevoir le premier et saluer ses dépouilles? » L'homme qui était à Gaud pendant que Napoléon était à Waterloo. Ah! si c'est là » l'hospitalité que vous préparez à ces cendres, elles étaient mieux sur leur rocher; » et lasse le ciel, si elles doivent toucher une France ou ennemie on avilie, qu'elles » soient a celle heure ensevelies daus l'Océan ! »

but proYidentiel qu'elles peuvent avoir, n'ont vu en lui qu'un plagiaire de Charlemagne, dans ses travaux qu'un essai rétrograde, une ineptie politique soutenue par une tèle forte et une volonté ferme, et ne lui ont accordé, à part sa gloire de guerrier, que d'avoir eu au plus haut degré la science du pouvoir, l'art du commandement (1). Ces philosophes ont raison au point de vue où il leur convient de se placer pour juger Bonaparte; mais ils ont tort de se placer à ce point de vue. Us ne comprennent pas la gloire de Napoléon, parce qu'ils ne veulent pas accepter la nécessité du rôle qui lui fut départi par la Providence. Ces philosophes, à mon avis, n'ont pas pénétré au fond de sa nature et de sa destinée. Ils ne L'ont pas pris pour ce qu'il fut. Au lieu de contempler de face la statue, ils se sont amusés à considérer son ombre. C'est comme si, pour juger Voltaire, ce conquérant d'une autre espèce, on le considérait avant tout comme métaphysicien, parce que, pour accomplir son oeuvre de destruction et d'émancipation, il fut obligé de faire de la métaphysique, et en fit de mauvaise.

Il y a deux hommes dans Bonaparte, le conquérant et le législateur. Supposer que le conquérant ne fit que venir à l aide du législateur, que Bonaparte conquit dans le but providentiel de gouverner et d'organiser la France d'une certaine manière, c'est prendre Bonaparte à rebours.

Bonaparte fut avant tout conquérant , mais conquérant civilisateur.

Il voulut conquérir au profit de la civilisation. Voilà son premier fait, c'est-à-dire le premier besoin, le résultat immédiat, le trait original et saillant de sa nature forte et fanatique, telle que l'avaient faite et son organisation , et son éducation, et le temps où il vécut.

Pour conquérir, il donna à l'Empire la forme la plus convenable aux conquêtes. Voilà son second fait, mais seulement le second.

Xinsi s'explique cette énorme contradiction d'un homme qui prétend continuer la Révolution, et qui la continue en effet, tout en rétablissant à certains égards l'empire de Charlemagne.

En d'autres termes, la nature et l'époque avaient fait Bonaparte conquérant; mais il ne put l'être qu'à la condition d'être législateur. De là tous les défauts mêmes de son œuvre comme législateur. « Lors- » que la conquête est immense, avait dit Montesquieu, elle suppose le » despotisme. »

L'œuvre de Bonaparte comme législateur fut rétrograde, méprisable sous beaucoup de rapporte, et ne pouvait avoir de durée. Mais,

(t) Cest le jugement porté par Saint-Simon. Voyei Opinions philosophiques et industrieiles.

encore une fois, Bonaparte fut avant tout conquérant et civilisateur, et la France l'accepta comme tel.

Ce qui fit l'alliance de la France et de Napoléon, c'est que la France, comme Napoléon, était, pour ainsi dire, folle de civilisation.

On comprend plus ou moins Bonaparte et l'Empire, suivant qu'on se fait de la Révolution Française une idée plus ou moins juste. C'est puérilité vraiment que de s'attacher aux formes gouvernementales qu'elle créa, aux institutions populaires qu elle ébaucha, de n'y voir enfin qu'une république ou un gouvernement constitutionnel substitué à une monarchie. Tout cela n'est que la forme de la Révolution Française, c'est-à-dire le mode d'explosion des idées philosophiques, du besoin d'innovation religieuse et d'égalité sociale. Elle, ce fut une réforme de l'Humanité, vaste et presque sans limites. Les bases mêmes de la société faisaient la question. Chacun proposa sa base, et sur cette base, déjà minée par d'autres, édifia pour un jour. Ainsi bâtirent sur le sable la Constituante, les Girondins, Danton, Robespierre. Quand Napoléon parut, la Révolution s'était arrêtée et limitée elle-même ; ce ne fut pas lui qui la limita. Quand Napoléon parut, la Révolution pouvait se définir le triomphe de l'égalité des droits et de l'inégalité des biens. Je n'examine pas si çe terrain que trouva Napoléon est à jamais solide. Je dis seulement que, quand il parut, la Révolution en était là : elle avait eu avant lui deux phases successives, qui partagent tout son cours. Après avoir vaincu l'aristocratie séculière et sacerdotale, qui ne voulait pas l'égalité des droits, il lui avait fallu vaincre les niveleurs, qui voulaient jusqu'à l'égalité des biens. Tout cela se fit violemment, avec des échafauds, avec du canon. Pour de la liberté, il n'y en eut point, ou peu. Nous roulâmes, pendant toute la crise, de despotisme en despotisme jusqu'à Napoléon. Lui, maître d'un tel empire, venu là par la victoire, doué d'une incomparable énergie, et accoutumé à planer sur l'Europe, où mit-il sa gloire? A généraliser en Europe les résultats de la Révolution Française. Le Dix- Huitième Siècle avait vu tin czar de Russie, aidé de quelques hommes éclairés et industrieux, tailler pour ainsi dire et polir un empire barbare : Napoléon, s'appuyant sur la France, voulut être et fut le Pierre Ier de l'Europe.

Et ce n'était pas seulement étendre la civilisation française, c'était la préserver. En effet, si glorieuse qu'elle fût sortie des guerres de la Révolution, qu'était-ce après tout que la France, sinon un point brillant au milieu de l'Europe obscure? Voyez-la entourée de civilisations bien moins avancées que la sienne, cernée par des monarchies qui naguère s'étaient liguées toutes pour l'écraser : l'Angleterre, dont la révolution sociale n'était point faite et n'est point faite encore ; l'Espagne, livrée pour long-temps au despotisme et à l'inquisition, et qui pouvait sortir, fanatique et guerrière, de son sommeil politique; l'AJle-

magne, dont toutes les bannières féodales marchaient sous la bannière de l'Autriche; l'Autriche elle-même, avec ses six cent mille nobles, par conséquent organisée pour la guerre, et qui, centrale comme elle est, dépourvue de mers et de rivages, ne pouvait se passer de ses débouchés sur la Méditerranée, que la révolution italienne lui avait enlevés; enfin, dans le lointain le Nord, plus qu'à demi barbare, avec son despotisme militaire et ses armées de serfs impatientes d'accourir sur les champs de bataille, et qui déjà, sous la conduite d'un chef étrange, d'une espèce de sauvage héroïque, avaient apparu, loin de leurs déserts, sur les lacs de la Suisse et dans les plaines de l'Italie; l'Europe, en un mot, moins la France, unie par la ligue secrète ou patente des rois et des aristocraties, par l'intérêt toujours vivant que la cause des Bourbons détrônés inspirait aux Bourbons et aux alliés des Bourbons qui régnaient encore... Non, évidemment le combat n'était pas terminé; il pouvait renaître alors que Y effervescence qui avait donné la victoire serait passée; et, pour employer une comparaison qui paraîtra peut-être déclamatoire, mais qui est juste, l'Océan, repoussé un instant, pouvait recouvrir encore la terre de liberté qu'un volcan avait fait surgir.

Préserver la France en changeant l'Europe, voilà le problème qui s'offrait à Napoléon.

Pour le résoudre, il n'appela point à son aide l'insurrection, les orateurs, les clubs; il ne fit pas de ruines qui auraient encombré son passage : il voulut tout faire avec des armées, des administrateurs, et son code. Procéder ainsi, c'était, en d'autres termes, fonder un grand empire unitaire , une monarchie européenne.

Et il ne faisait qu'exécuter en guerrier et en despote ce que d'autres avaient médite et commencé avant lui. Le Système fédératif du Directoire était une ébauche de l'Empire. Le Pacte de famille des Bourbons en était une autre. Avant la Révolution, les hommes d'État ne voyaient pas seulement dans le Pacte de famille un moyen d'influence pour la France, une ligue de toute la partie sud-occidentale de l'Europe en cas de guerre : ils y voyaient encore une grande et productive association de peuples, l'activité française ranimant le corps languissant de la monarchie espagnole, et la France étendant la main sur tous les rivages de la Méditerranée, sur tous les rivages de l'Amérique (1). Après la

(1) Tous les écrivains vraiment politiques de cette époque ne cessent de déplorer le peu de fruit qu'on avait tiré de cette grande alliance *. — ( * Le peu de fruit I ce n'est pas assez dire; il fallait dire que l'on n'avait su en tirer que de détestables fruits, aussi funestes à la France qu'à l'Espagne. Une fois investis de l'autorité que leur donnait cette alliance de famille, jointe a leur titre de chefs des Bourbons, les monarques français, c'est-à-dire leurs ministres et leurs maîtresses, au lieu de songer à unir réelement les deux civilisations française et espagnole, ne songèrent qu'à gaspiller celte

Révolution, ces traditions de la monarchie reparurent, et en même temps on posa hardiment les bases d'un système de politique qui consistait, non pas à se faire pacifiquement des alliés, mais à en conquérir, à ceindre la France d'un rempart de républiques vassales, à tracer autour d'elle un cercle immense soumis à son impulsion (1). Un homme surtout songea alors à appliquer la politique aux résultats de la Révolution, et chercha un système au milieu des bouleversements de l'Europe : M. de Talleyrand ût pour ainsi dire école. .

alliance, en belligérant à lorl ei à travers. Ils traitèrent l'Espagne, suivant l'expression de Charles III, comme une nation d'esclaves, qui devait combattre à la suite de la France, sans même qu'on eût besoin de la consulter. De là les guerres du Dii-Hui- Uème Siècle, si peu glorieuses pour la France, cl si funestes a l'&iwgne. Le corps languissant de la monarchie espagnole, loiu d'être ranimé par l'activité française, s'affaissa tout-a-fail. L'Espague perdit ses Doues, ses colonies, toutes ses ressources; et, traînée à la suite de la France sans participer de son esprit et de ses progrès, elle flnit par s'anéantir comme Etat. Il lui resta, avec l'Inquisition, l'Étiquette de la cour de Louis XIV. Mais il n'en est pas moins vrai que le Pacte de famille, si on le considère comme un simple symbole de l'union qui doit exister entre les trois familles méditerranéennes, l'Italie, la France, et l'Espagne, est une grande idée. Le mal est venu de la politique personnelle des princes. Que faut-il faire aujourd'hui? consolider cette alliance, mais sous une tout autre forme que celle du passé. Il faut nationaliser ce qui fut princier autrefois. Malheureusement c'est la vieille politique royale et dynastique qui règne encore. Nous vivons toujours dans l'ombre et la forme du passé. Napoléon imita Louis XIV : il se trouve encore des imitateurs obstinés de Louis XIV et de Napoléon; qui le croirait, au peu d'éclat du même genre que jettent aujourd'hui les couronnes? Quoi qu'il en soit, il y a beaucoup de vérité et de profondeur dans les paroles suivantes, qui ont retenti tout récemment à la tribune espagnole, à propos da Pacte de famille et de tout le système des alliances dynastiques : « Il est possible que » le passé n'ait pu connaître un autre système. Les nations étant censées appartenir à » des maîtres, les alliances des nations n'étaient et -ne pouvaient être, dans la plus » étroite intimité, que dos alliances de famille. Cest une forme du passé; et les princes » dont j'ai cité les paroles y ont trouvé à la fois la satisfaction éphémère de leur aiu- » bition personnelle et ta peine méritée de cette même ambition. Encore une fois, vous » le voyez, c'est Louis XIV et Napoléon, aussi bien que nos propres monarques, qui m déplorent cette absurde manière d'unir les nations en unissant les princes. Unir des » nations en unissant des princes, c'est livrer les nations aux passions personnelles des » princes; et, en même temps, c'est livrer les princes a leurs passions, sans contrew poids pour les retenir. Une fois que les alliances des nations se sont identiliées avec » des relations de famille, toutes les petitesses de la nature humaine, dont les princes » ne sont pas exempts, se substituent à la sagesse des nations elles-mêmes dans le règle- » ment de leurs intérêts cl de leurs alliances. Je n'hésite donc pas à dire que la France m et l'Espagne sont naturellement sœurs, et qu'elles l'auraient toujours été, el se se- » raient constamment soutenues et éclairées l'une l'autre, si elles eussent été libres » el consultées; mais qu'ayant laissé s'incarner pour ainsi dire dans une famille leur » uaturelle consanguinité, elles ont été exposées, par le fait même, a toutes les folles w déviations que l'orgueil cl les préjugés personnels des hommes peuvent engendrer. » ( Discours de M. Manuel Marliatti , séauce du Séual, du 17 janvier 1848. ) J

(1) Je trouve la preuve de ce système dans un écrit remarquable, l'État de la t'nmœ à la fin de l'an Vlll, ouvrage sorti du ministère des relations extérieures.

Napoléon fut, à sa manière, le continuateur de ce double système (a). Fortifier la France contre le Nord, et réaliser la complète fusion de l'Europe Sud-Occidentale, voilà son but.

(a) Il 7 a une question que je me faisais, en 1819, en écrivant ces lignes, et que je ne puis pas plus résoudre péremptoirement aujourd'hui qu'alors. Cest de savoir jusqu'à quel point Napoléon eut besoin d'être initié à la politique de la France par ceux qui dirigeaient dans les ministères notre diplomatie. Ce qui est certain, c'est que, jusqu'au (kmsulat, ses idées politiques n'avaient pas un rapport direct avec la situation de notre pays en Europe. Il pensait en guerrier, et ses projets étaient des rêves de gloire personnelle. On peut en juger par ce qu'il dit lui-même de son expédition d'Égypte: « Je ne m'étais élevé que par l'épéc; la remettre dans le fourreau, c'était » m'enlever les moyens de m'élever davantage. J'avais enfourché un trop brillant » coursier, pour souffrir qu'il dépérit inutilement à l'écurie. J'appréhendai les dan- » géra d'une plus longue inaction, et je mis tout en œuvre pour la taire cesser. L'Eu- » rope ne m'offrait rien ; j'imaginai l'expédition d'Égypte. Ce ne fut d'abord pour moi » qu'un pis-aller. «renfonçant toutefois en idée dans les suites que pourrait avoir cette » entreprise menée à bonne fin , je fus agréablement surpris de voir que la France y » trouverait des avantages incalculables. L'Anglais en était persuadé, et la postérité » sera île l'avis de l'Angleterre. » [Fragments de Napoléon. ) îTcsl-ll pas évident, par ces aveux, qu'à l'époque où il entreprit l'expédition d'Egypte, Napoléon n'avait aucune conception solide sur ce qui constituait la politique de la France? Cette expédition lui était toute personnelle, et c'était pour lui un pis-aller. 11 ne voulait pas, dit-il, laisser dépérir son coursier à l'écurie; l'Europe ne lui offrait rien, il (enta l'affaire d'Égypte. Il fut agréablement surpris, ajoute-t-il, de voir que la France y trouverait des a van lapes. Les Anglais ont accusé Napoléon d'avoir eu connaissance du projet de conquête d'Egypte présenté à Louis XIV par Leibnltx. Il est certaiu que le projet de Leibniu, très bien accueilli par Louis XIV, fut conservé dans les Archives de Versailles, comme un secret d'État que l'on ne perdait jamais de vue. «Je me sou- » viens, dit de Pons ( ancien agent du gouvernement français à Caracas ), d'avoir eu » occasion, il y a nne vingtaine d'années, de voir dans les bureaux de la marine, sous » le ministère du maréchal de Castries ( ministre de 1780 à 1787 ), un mémoire sur le » grand intérêt que la France aurait d'occuper l'Egypte. On me dit même que le gou- » vernement avait adopté dans le temps ce projet, et qu'il était sur le point de prenv dre des mesures pour le mettre a exécution, lorsque des événements imprévus vin- » rent absorber toute son attention. » (Voyez l'écrit publié par M. de Hoffmanus, Mémoire de Uibnitx à Louis XIV, etc. ) Mais que Napoléon ail eu, ou non, connaissance de ce secret d'État de la monarchie, cela ne fait rien à sa gloire, puisqu'il avoue lui-même que le projet d'Égypte n'avait aucune racine profonde dans sa pensée, et qu'il lui était tout personnel à l'origine. Au début môme du Consulat, il semble que Napoléon n'avait pas encore conçu un plan de politique qui eût un rapport direct avec la France. Des projets grandioses, il est vrai, mais d'une hardiesse aventureuse, occupaient encore toutes ses pensées, puisque c'est i cette époque qu'il concerta, dit-on, avec Paul I" le célèbre plan d'une expédition par terre dans l'Inde. Ce qui est certain, d'un autre côté, c'est que la politique qu'il suivit plus tard, et dont je montre le développement successif, la politique du grand Empire Français, comprenant toute l'Europe Sud-Occidentale, se trouve clairement formulée dans l'écrit semi-officiel sorti des bureaux des affaires étrangères sous le ministère de M. de Talteyrand au début du Consulat, et intitulé : État de la France à la fin de l'an VU/; écrit qui fut, je crois, rédigé par M. d'Haulerive- Faut-il donc dire que ce furent TaUejrand et ses secrétaires qui formulèrent à Napoléon sa politique? Napoléon se débarrassa bientôt de Talleyrand, comme il s'était débarrassé de Sieyés. Il util pris

Il avait deux fois conquis l'Italie ; il en avait la couronne sur la tête. Il est prouvé qu'il songeait à l'Espagne dès 4806 (1).

Et c'était aussi reprendre en sous-œuvre ces projets d'Orient qui, plus jeune» avaient tant enflammé son imagination. On regarde communément l'expédition d'Égypte comme un épisode dans sa vie, sans aucune liaison avec le reste. On a tort. Cette idée d'ouvrir aux nations méditerranéennes les routes de l'Orient n'était pas seulement belle de poésie : c'était une idée juste, et dont la réalisation approche tous les jours. Aussi ne l'abandonna-t-il jamais, et elle l'inspira souvent. Mais l'expérience lui avait montré que, dans l'état actuel de la France, l'Angleterre était trop puissante pour que de tels projets pussent se réaliser, et ces projets mêmes lui avaient rendu l'Angleterre implacable : il en poursuivait donc l'exécution sur les champs de bataille de l'Europe. Car, une fois que la France serait devenue invulnérable sur le continent et maîtresse absolue de la Méditerranée, qui pourrait l' empêcher de tourner librement son activité vers l'Orient?

Cette idée d'une monarchie qui comprendrait toute l'Europe Sud- Occidentale devint donc son étoile. Plus il approcherait de ce but, plus grand serait l'honneur; c'était là le service que l'Humanité attendait

dans la Constitution de Sleyès ce qui lut convenait; il s'inspira aussi à sa façon du Système fédératif, et des traditions diplomatiques de M. de Talleyrand. Il avait sans doute le droit de dire, comme Molière : Je prends mon bien partout où je le trouve. Mats il est toujours bon de savoir combien il faut d'hommes pour faire un grand homme. Quant à M. de Talleyrand, qui, par la corruption de son esprit, se trouva servir de lien traditionnel à tant de régimes et de gouvernements depuis l'ancienne jusqu'à la présente monarchie, c'est encore un problème que de savoir quelle était sa véritable valeur. Je dis, dans le texte, qu'il songea alors à appliquer la politique aux résultats de la Révolution, qu'il chercha un système au milieu des bouleversements de l'Europe, et qu'il Ut pour ainsi dire école. Mais ces conceptions sont-elles de lui ou de ses secrétaires? Un homme dans les lumières duquel j'ai toute confiance (et, si je le nommais, le lecteur aurait la même confiance que moi ), m'a affirmé souvent que le grand mérite de M. de Talleyrand avait été de bien choisir ses secrétaires. Aije donc exagéré l'Influence du Machiavel pratique qui s'appela Talleyrand, et lui ai-je attribué trop d'attachement pour les conquêtes de la Révolution? Eut-il sur la politique de Napoléon l'influence plastique, pour ainsi dire, que je lui suppose? Je l'ignore. Quand celle appréciation de l'œuvre de Napoléon parut, M. de Talleyrand prit, contre ceux de mes collaborateurs du Globe qui fréquentaient son salon, la défense de ce que ceux-ci nommaient mes erreurs et mon système. Sans la part indirecte qoe je lui ai faite, ce serait assurément un témoignage en faveur de la vérité de ma peinture , que le témoignage de ce grand obsei-vateur. Il avait trahi Napoléon, mais il pouvait le juger froidement et impartialement, parce qu'il l'avait trahi sans passion, ou avec ces passions froides qui n'obscurcissent pas l'intelligence.

(1) Tout le monde sait que la révolution de 1808, qui décida l'invasion de l'Espagne, fut eu partie amenée par les projets mêmes que l'on supposait à Napoléon, et qui agitaient l'Espagne dès 1806. Voyez, l'entretien de Napoléon et du comte de Pardo, ambassadeur en Prusse, en octobre 1806. L'envahissement du Portugal en 1807 annonçait assez les projets sur toute la Péninsule.

de lui; pour remplir cette tâche, tous les moyens étaient bons, car tout lui serait pardonné. Aussi n'y eut-il jamais de plus grand trompeur de rois. Aucune affection ne tenait devant cette nécessité de machiavélisme. Les monarques mêmes qu'il faisait ne devaient être que des instruments, des mannequins, que ferait jouer et disparaître sa main puissante. Tous ces rois lieutenants devaient lui servir à dépayser l'esprit allemand, à discipliner l'aristocratie des bourgmestres et des échevins de la Hollande, à familiariser avec la raison le bigotisme de l'Espagne et de l'Italie. Quand il pouvait incorporer un peuple à la grande nation, il l'incorporait; et si le fruit n'était pas mûr, il créait un empire vassal, qui, dans ses desseins, viendrait bientôt se fondre dans le grand Empire, ou serait un noyau autour duquel se grouperaient plus tard de nouvelles conquêtes. Voilà pour sa marche extérieure : mais voici les résultats. Partout où il régnait ou faisait régner, l'inquisition, les droits féodaux, les redevances personnelles, tous les privilèges exclusifs étaient abolis, le nombre des couvents réduit, les barrières de province à province supprimées, et les douanes transportées aux frontières (I). En ce sens, il fit de la révolution à lui tout seul. Féodalité, domination sacerdotale, barrières qui isolent les nations, préjugés sociaux qui séparent les hommes en castes, inégalités de tout genre, Use mit à tailler avec son épée tous ces nœuds gordiens de l'Humanité. Quand il avait fait un pas, son code nivelait tout derrière lui : c'était comme l'Évangile du conquérant; ses victoires étendaient la domination de son code, et son code lui donnait des armées.

Cependant il lui fallait un prétexte pour couvrir ses desseins, quelque chose de plausible, un grand mensonge qui eût un fond de vérité, qui pût frapper les imaginations, les remplir d'une sorte de terreur, et les rallier tremblantes autour de son sceptre. L'Angleterre lui fournit ce prétexte. Comme elle était acharnée après lui, il s'acharna après elle : il lui ût son procès; il l'accusa, non sans raison, de monopoliser la mer, et d'accumuler dans une île les richesses du monde. 11 demanda contre elle à l'Europe une coalition générale. Il ne voulait qu'une dernière lutte, après laquelle la paix, le bonheur du monde étaient assurés; mais une lutte terrible, universelle, et dans laquelle on verrait pour ainsi dire d'un côté le continent, et de l'autre la mer. Ainsi il allait de toute manière à son but: car, même avant de vaincre, il essayait pacifiquement sa domination, en enfermant pour ainsi dire l'Europe dans le système continental.

Il est digne aussi de remarque qu'il réalisait en même temps sur une plus grande échelle le système des économistes sur la liberté du com-

(1) Abolition de la féodalité dans le grand duché de Varsovie, hases constitutionnelles proclamées en Espagne en 1808, etc., etc.

merce. En effet, on l'avait vu jusque-là agrandir le cercle de la France, «t y comprendre successivement la Belgique, la rive gauche du Rhin, le Piémont, l'étendre jusqu'à l'Elbe, et placer ses barrières à d'énormes distances, sans que nos manufactures eussent souffert par la concurrence de l'active industrie des peuples incorporés : mais alors il était de sa politique, et on peut môme dire qu'il entrait dans ses desseins, d'étendre le même système à l'Europe entière; et l'on ne saurait disconvenir que, sans les revers qui marquèrent ses derniers pas, il eût été possible que le continent de l'Europe, soumis momentanément à une seule influence, vît s'étendre à l'infini ses échanges, tandis que les douanes n'auraient eu leur surveillance à exercer que contre l'Angleterre, mesure qui reçut même un commencement d'exécution par les décrets de Berlin et de Milan. Les suites du système continental ont été assez déplorables, pour qu'on remarque au moins ce qu'il pouvait y avoir de grand dans cette idée.

Mais ce n'est pas seulement par le ciment des intérêts matériels que Napoléon entendait former cette agrégation de peuples. On sait qu'il avait conçu un vaste plan pour rattacher par la religion la France, l'Europe, et tous les pays chrétiens, à son gouvernement. Ses desseins sur la Papauté, qu'il voulait réunir à l'Empire Français, sont assez con nus. Il eut le sens de cette unité pontificale qui couva si longtemps l'Europe dans son sein. Il prétendait l'employer, en faire un instrument utile, un rouage secondaire de gouvernement et de civilisation. L'association catholique, apostolique, et romaine, était encore alors, comme elle est encore aujourd'hui, la plus nombreuse, la plus compacte, et en même temps la mieux disciplinée de toutes les associations chrétiennes. Elle était encore incontestablement très puissante, filais, par suite de la démolition du système tbéologique et féodal aux Quinzième et Seizième Siècles, par suite des combats que les rois n'avaient cessé de livrer au papisme par amour du pouvoir, et les philosophes par amour de la liberté, cette association était restée privée de direction, ou plutôt livrée à toutes sortes de directions contraires. Le corps avait été disjoint de sa tête , et ses tronçons pour ainsi dire s'agitaient tumultueusement en France, en Espagne, en Italie, dans le monde entier. Pas un souffle de vie morale commune n'animait l'association : ici elle languissait inerle, là elle se vautrait dans la superstition; à chaque instant des parties mortes s'en détachaient pour tomber dans une incrédulité sans formules. Rome, la ville éternelle, qui avait servi de pourpre à la papauté quand la papauté commandait au monde, lui restait encore, comme pour lui servir de linceul. La papauté gisait là, délaissée, décrépite, mourante. Bonaparte eut l'idée cruelle de la chasser encore de ce coin de terre : mais c'était pour lui offrir un asile chez lui, pour lui donner, malgré elle, une hospitalité magnifique. Paris, le siège de l'Empire,

allait devenir aussi le siège de l'Eglise catholique; et d'autres Tilles, en quelque sorte pontificales, auraient été désignées, où le grand-prêtre du Catholicisme irait, de temps en temps, montrer de plus près aux peuples de l'intérieur et aux fidèles de l'étranger l'éclat de sa tiare (1). Ainsi serait enchaîné à l'Empire Français l'Empire Catholique, et ces deux mondes superposés, unis, et confondus, se maintiendraient l'un par l'autre :

Fccisti patriam diversis gentibns unam ; Urbem fecisti quod prius orbis erat (2).

Mais si les projets de Napoléon étaient vastes, ils étaient aussi délimités qu'ils étaient vastes. Il avait fixé à l'Empire son étendue et ses bornes. L'expédition de Russie fut, suivant son expression, toute politique. Elle avait pour but d'en finir, d'achever ce qu'il appelait son immense édifice. Voici comme il définissait l'Europe à celte époque : L'Empire Français à l'ouest, les Étais de F Allemagne au centre, l'Empire Russe à l'est (3). « L'Empire Français, ajoutait-il, jouit actuellement a de toute l'énergie de son existence : s'il ne termine en cet instant la » constitution politique de l'Europe, demain il peut perdre les avanta- » ges de sa position, et succomber dans ses entreprises... Le centre de » l'Europe doit se composer d'États inégaux en puissance, et intéressés » au maintien de la paix, parce qu'ils seront toujours les victimes de » la guerre. Dans ces vues, après avoir élevé de nouveaux États, après » en avoir agrandi des anciens, afin de fortifier pour l'avenir notre sys- » tème d'alliance, il est d'un intérêt majeur pour l'Empereur et en » même temps pour l'Europe de rétablir la Pologne. Sans la réedificaa tion de ce royaume, l'Europe reste sans frontières de ce coté; l'Aile* » magne, l'Autriche, se trouve face à face avec le plus puissant Em- » pire de l'univers (la Russie). Il s'agit aujourd'hui d'une organisation » de l'Europe qui doit mettre fin à des guerres désastreuses. » Son but, en 1812, était donc le même qu'en 1806, et ses projets de 1806, qu'il se reprochait tant en 1812 d'avoir différés, et que, par un inconcevable vertige, il eut le tort de différer encore relativement à la Pologne, étaient ceux-là mêmes qu'il avait émis ou qu'on avait émis sous son patronage au début du consulat, sous le nom de Système fédératif continental (4); car tout est déjà là en germe, tout jusqu'à l'expédition de Russie. Mais le Système fédératif républicain était devenu l'Empire.

Non, Napoléon ne dévia pas, comme on le croit communément,

(I) Voyei le sénat ns-coosulle organiqoo portant réunion de Rome à l'Kmpire, du 17 février tait : « .... Il sera préparé pour le pape des palaiadans différents Ilea* » de l'Empire. Il en aura nécesia Ire ment un à Paris, etc. »

(S) Rulil. Nnmanl. Itinerarium.

(3) Instructions diplomatiques, tStt.

(4) Voyez l'ouvrage déjà cilé , Étttt de Ut France à fa fin cfeftm Vllt.

lorsqu'il s'engagea dans la désastreuse expédition de Russie. Non, ce ne fut pas la passion de la guerre, l'ivresse de la victoire, l'orgueil exalté au-delà du possible, qui le poussèrent fatalement vers ces champs de Moscou où il trouva sa défaite. Achever l'organisation de l'Europe comme il la concevait était toujours son but. Il alla à Moscou pour qu'on lui permît de mettre la dernière main à ce qu'il désignait par ces mots: l'Empire Français à f ouest; c'est-à-dire toute l'Europe Sud- Occidentale réunie en un seul corps, ayaut pour limite au sud la Méditerranée qu'il nommait le lac français, et pour limite au nord les états moyens de l'Allemagne équilibrés entre eux, et servant d'intermédiaire entre la France et la Russie.

Seulement il est évident qu'il cachait une arrière-pensée. Ce centre de l'Europe qu'il voulait remanier en affaiblissant la Prusse et l'Autriche, et en se donnant une avant-garde dans la Pologne, serait, au moins dans les commencements, entièrement soumis à son influence. La Russie, ainsi pressée par l'Empire français et l'Allemagne, ne pourrait non plus de long-temps s'affranchir de cette influence. Le continent lui était donc soumis; et, l'Europe tout entière marchant de concert, l'Angleterre était vaincue; et il réalisait à plaisir ces projets sur la Méditerranée, ou peut-être même ces projets encore plus gigantesques sur l'Inde, avec lesquels, dit-on, il avait frappé d'admiration l'empereur Alexandre à Tilsitt (1).

(I) On a colporté en Europe un prétendu traité secret de Tilsitt; mai* il est au moins certain qu'en 1808 l'Empereur Alexandre donna à Erfurtb des encouragements a l'affaire d'Espagne. Cette séduction du mouarque russe nous semble ne pouvoir s'expliquer que par une sorte d'initiation à des desseins analogues à ceux du traité secret. Comment aussi expliquer autrement l'idée de ce projet sur la Méditerranée et l'Empire Ottoman que Kutusofl produisit dans les négociations de Bucbarest, et qui fut si fatal a Napoléon? Celte pièce, dil-on, était fausse; mais récriture du secrétaire et la signature de Napoléon étaient si bien imitées que les négociateurs tores y furent trompés.

Un autre plan de Napoléon, qu'il voulait faire partager à l'Allemagne et à la Russie contre l'Angleterre, l'attaque de la puissance anglaise dans l'Iudc, est mieux conuu. Trois divisions de 35,000 hommes chacune, fournies par la Russie, la France, et l'Autriche, formaient l'armée d'expédition. La division russe, partant d'Astrakan, devait se rendre à Astrabad, point général de réunion, siège de tous les grands magasins. Les divisions autrichienne et française devaient descendre le Danube, traverser- la mer Noire et celle d'Azof, gaguer Taganroc pour aller traverser le Don à Piaii-Izbianka, s'embarquer sur le Volga pour Astrakan, et d'Astrakan se rendre par la Caspienne a Astrabad. C'est de là que l'armée réunie, dont la force pouvait être encore de 80,000 hommes, aurait marché sur la rive droite de l'Indus par Hé rat, Ferab, et Candahar. La divulgation de ce plan produisit en 1817 en Angleterre une impression profonde*. — [ * Ce plan d'attaque des Anglais dans l'Inde est précisément celui qui avait été concerté entre le premier consul et l'empereur Paul I" en 1800. M. de Hoffmanns a publié tout récemment, à la suite du Mémoire de LeibniU sur la conquête d'Egypte, une Note diplomatique qu'il affirme avoir servi à-cette négociation secrète, dont une femme et ensuite Caulaincourt furent, dit-on, chargés. Cette Note est précédée, dans

APPENDICE AUX TROIS DISCOURS. 3i7

Lorsque Napoléon vaincu traversait la France pour aller à l'île d'Elbe, voyant les populations se déchaîner contre lui, il dit : « J'ai voulu faire » la France plus puissante que l'Angleterre, et voilà tout. a Ce mot en effet résume tout son système et tous ses combats. Et voilà aussi pourquoi il a été glorieux pour lui de survivre à sa défaite : s'il n'eût aimé que la puissance, il faudrait le couvrir d'ignominie pour n'être pas mort en la perdant.

Il n'a pas replâtré , comme on dit, sa vie à Saint-Hélène. Sa politique et le sens de sa politique se révèlent dans tout ce qu'il a écrit pendant son règne, dans ses lettres à son frère le roi de Hollande comme dans une foule d'instructions diplomatiques.

C'est donc une absurdité de ne voir dans les travaux de Bonaparte que leur écorce, et de s'arrêter, comme il disait, à sa peau de tigre. Nous n'étudions pas ici l'homme lui-même; mais il nous semble que c'est encore en le considérant sous ce point de vue qu'on peut le mieux pénétrer dans le secret de cette nature si pleine d'apparents contrastes,

la publication de M. de Hoffmanns, de cette préface concise et énergique : « Mémento: » L'attentat contre la vie do premier consul, le Si décembre 1800, et la mort tragique » de l'empereur Paul I", le S* ma rs 1801 , forent les funestes effets du projet d'expédi- » Uon dans l'Inde. On sait d'où partaient les coups! » Dans la note en question, l'Autriche ne devait intervenir que pour faciliter aux troupes françaises le passage. Voici lo débat de cette Note : «Chasser, sans retour, les Anglais de l'Iudostan ; délivrer ces belles

• et riches centrées du joug britannique; ouvrir de nouvelles routes a l'industrie et au » commerce des nations civilisées de l'Europe, et a la France en particulier : tel est le » but d'une expédition digne d'immortaliser la première année du Dix-Neuvième Siècle » et les chefs des gouvernements qui ont conçu celte utile et glorieuse entreprise 'Les puis- » sauces qui doivent y concourir sont : la République française et l'Empereur de Russie, » pour envoyer sur les bords de l' Indus une armée combinée de 70,000 nommes ; l'Em- » pereur d'Allemagne, pour donner passade aux troupes françaises et leur faciliter les

• moyens de descendre le Danube jusqu'à son embouchure dans la mer Noire. Du mo- » ment où le projet de l'expédition aura été définitivement arrêté, Paul 1" donnera » des ordres pour qu'il soll rassemblé à Astrakan une armée de 35,000 hommes, dont » 25,000 de troupes réglées de toutes armes et 0,000 Cosaques. Ce corps d'armée s'em- » lurquera sur la mer Caspienne, et sera conduit à Aatrabad, pour y attendre que

• l'armée française arrive. Astrabad sera le quartier-général des armées combinées. » On y établira tous les magasins de guerre et de vivres; il deviendra le centre des 9 communications entre l'Indostan, la France, et la Russie. Il sera détaché de l'armée » du Rhin un corps de 35,000 hommes de toutes armes. Ces troupes seront embarquées » dans des bateaux sur le Danube, et descendront ce fleuve jusqu'à son embouchure » dans la mer Noire; etc., etc. » Le reste de la Note rouie sur la durée du voyage de l'année française, qui est calculée devoir être de cinq mois au plus, «en sorte que si » l'armée part au commencement de mal 1801, elle doit être rendue à sa destination

• vers la fin de septembre ; » sur les moyens d'exécution en munitions, en chevaux, etc. ; etenlin sur la proclamation à faire aux kbans et à tous les petits princes des pays que l'armée combinée devra traverser. Elle est suivie d'objections et de réponses. Je répète que la divulgation de ce plan, après la chute de Napoléon, produisit en Angleterre une impression profonde. Il me parait presque indubitable, en effet, que si Napoléon avait réussi dans sou expédition de Russie, le projet concerté autrefois avec

de cette nature que l'on a peinte de couleurs si diverses, et qui inspire encore aux uns tant d'horreur, aux autres tant de sympathie. Ainsi seulement on peut comprendre comment le tyran de la France fut cependant fanatique du nom français et de l'honneur de la France, et comment le guerrier qui parcourut les yeux secs tant de champs de bataille et fit une si grande dévastation d'hommes, eut cependant une âme ouverte à l'amitié, à l'amour, à tous les sentiments humains. Et, d'un autre côté, tout ce qui atteste les généreux mouvements et l'imagination ardente de Bonaparte prouve qu'il y avait de la conscience au fond de ses projets. L'accusation d'hypocrisie, qu'on a tant prodiguée à sa vie politique, n'explique rien. Où a-t-on vu que l'égoïsme pur et l'amour du pouvoir pour le pouvoir même aient fait faire de si grandes choses?

Mais, dit-on, quelle distance de Bonaparte auteur du Souper de Beaucaire, vainqueur du royalisme à Toulon, soutien de la Convention au 43 vendémiaire, instigateur de la révolution de fructidor, et fondateur des républiques italiennes, à Bonaparte premier consul en 1800, consul à vie en 1802, et surtout à Napoléon empereur des Français en 1804, roi d'Italie en 1805! Probablement cet amour des gouvernements représentatifs qu'il affectait en 1798 n'était pour lui qu'un moyen de soumettre plus facilement les peuples. Voilà l'explication triviale pour lier les deux périodes de sa vie. Supposition que rien n'autorise, que beaucoup de faits démentent, et dont on n'a pas besoin. Sans doute, à cette époque môme, Bonaparte ne considérait pas les gouvernements représentatifs comme nous les considérons. Ce qu'il y voyait avant tout, ce n'étaient pas des institutions, des formes de liberté, des garanties individuelles; mais c'était le renversement des anciennes idées, un nouvel ordre européen, la Révolution Française continuée, une garantie donnée par l'Europe à la France. La face qu'il contemplait n'était pas celle que nous regardons; est-ce une raison pour prétendre qu'il n'était pas de bonne foi dans son enthousiasme?

Mais, dit-on encore, tout ce qu'il a fait de bien ou de mal, c'est pour la postérité qu'il l'a fait ; elle était son idole ; c'est le désir impérieux de mériter son estime qui l'a si puissamment animé dans cette courte vie; c'était pour lui, comme il le disait, l'immortalité de son âme. Oui, mais apparemment il trouvait que ce qu'il a voulu faire mériterait l'estime de cette postérité. Ainsi il faut toujours revenir à admettre une idée qui donnait un but à sa passion.

Laissons les poètes le considérer comme une force aveugle, le dépouiller d'intelligence, et en faire une espèce de dieu Mars imbécile, tin démon ou un ange (1). Napoléon fut, avant tout, un glorieux, mais

(1) Ceci s'applique surtout a la célèbre Méditatioo de Bonaparte. UmarUue a été le

un glorieux qui mit sa gloire à civiliser, un fanatique qui voulut aller plus -vite que l'Humanité ne pouvait le souffrir, qui voulut faire par la force et en une vie d'homme ce qui semblait demander des siècles. Il marcha au but de sa nature par des routes très diverses; sa puissante imagination subit des crises, et eut ses périodes; les aventureuses conceptions qu'il réalisa supposent mille autres conceptions plus ou moins bizarres qu'il rêva et ne réalisa pas. Mais soit qu'à peine sorti de l'enfance, ému de la conversation et des écrits de Raynal, il se perde dans des rêveries philosophiques empreintes d'une sorte de démence (4); soit qu'en Italie, réduit au repos par ses victoires, il songe déjà à l'Égypte, qu'il s'échauffe avec Monge à l'idée de ramener la civilisation sur les rives du Nil, ou qu'au Caire il contemple avec envie les grands champs de bataille de l' Allemagne et pense déjà à la Pologne ; soit qu'au comble de la puissance, et se voyant fortifié au nord, il révèle tous ses projets sur le midi de l'Europe, reprenne les plans des Bourbons, l'idée du Pacte de famille, et s'empare de l'Espagne par trahison et par intrigues, comme Louis XIV; soit enfin qu'à Sainte-Hélène, quand son rêve fut achevé, il contemple avec effroi la Russie, et écrive qu'avant un siècle l'Europe sera Russe ou République, l'idée de civiliser est toujours pour lui la source et le fondement de la gloire à laquelle il aspire; l'idée

poêle de la réaction. Il n'a vu dans Napoléon que le bien ou le ma) qu'il avaU mit aux Bourbons : voilà la régie avec laquelle jl le juge. A ses yeux, le grand traii de la destinée de Bonaparte, c'est d'avoir terrassé la Révolution, et il l'exalte pour cela. Mais, voyant aussi ce, qu'il a lait pour la Révolution, Bonaparte lai parait inexplicable : ce n'est plus qu'une force aveugle dans la main de Dieu, et sa destinée est un mystère. De là cette théologie qui fait le sublime de la pièce. Tout le pittoresque est d'accord avec la conception : partout le poète donne à Napoléon une nature bonde l'humanité; il le fait monstre. Victor Hugo, parti d'abord de la même inspiration politique que Lamartine, sympathise bien mieux avec la grandeur de Napoléon : mais jusqu'ici il n'a chanté que sa gloire, c'es*a-dirt le bruit de non nom, le fracas de sa fortune et de sa chute; ou, s'il est entré dans l'homme même, il s'est borné à peindre l'enivrement d'un rive insensé et la tristesse du réveil. Quant à Béranger, dévoué au peuple et au malheur, c'est moins Napoléon qu'il a chanté que les sentiments du peuple pour Napoléon \ — [ * Les jugements que renferme cette note se trouvent encore exacts, malgré les changements que quinxe ans de développement ont do produire dans les trois grands poètes dont il est question. M. de Lamartine est celui en qui se sont opérées les plus grandes révolutions; malheureusement sa pensée poétique ne t'est puai arrêtée sur Napoléon : il semble que, l'ayant pris tellement de travers au début, M. de Lamartine n'a plus trouvé de transition pour en parler lorsque son jugement est devenu plus mûr. L'oeuvre de M. Hugo s'est accrue, fl est vrai, de nouveaux chants napoléoniens; mais malheureusement il n'a (tas rencontré nne inspiration nouvelle Quant à Berauger (il faut bien que uous trahissions son secret). Il s'est attaché, dans la retraite où il se tient depuis tant d'années, à peindre la nature intime de Napoléon, comme il avait rendu précédemment le sentiment populaire pour l'Empereur; mais malheureusement ces poésies admirables sont inédites.] (t) VoyeKson Discours à l'Académie de Dijan.

que la France doit servir de modèle à tous les peuples et provigner chez eux sa science et ses institutions, pour sa propre sécurité, est toujours son idée dominante. Ce vœu d'ouvrir l'ère des gouvernements représentatifs qu'il exprimait à tous moments en 1798, et cette ambition de conquérir une monarchie qui embrasserait toute l'Europe Sud- Occidentale qui l'anima plus tard, c'est toujours la même idée sous une formule différente. Cet homme d'une prodigieuse imagination eut pour ainsi dire plusieurs manières, comme tous les grands artistes; mais dans ces mutations apparentes d'une haute pensée, il n'y a que développement ; et c'est ainsi qu'en y réfléchissant on trouve souvent suite et continuité là où d'abord on ne voyait qu'opposition et contraste.

Peu importe, au reste, pour l'Humanité, qu'il ait eu ou non l'intelligence complète de son œuvre, et quelles pensées faisaient battre son cœur. Ce qui importe, c'est qu'il aspira à fonder en Europe, et principalement dans la partie sud-occidentale de l'Europe , une sorte de monarchie universelle; que dans ce travail il répandit au loin tous les progrès que l'esprit humain avait faits en France au Dix-Huitième Siècle; qu'il introduisit avec plus ou moins de succès dans une foule de contrées de nouveaux principes d'administration, et que, pour lui résister, ses ennemis mêmes furent obligés d'adopter d'innombrables perfectionnements. D'où il suit que, quoiqu'il ait manqué son but, il a cependant atteint le résultat le plus important pour l'Humanité. Sa monarchie universelle, qu'était-ce au fond que l'Union Européenne sous une certaine forme? La forme que Napoléon voulut imposer était brutale, et elle a été brisée ; mais l'effet est produit. Qu'une Europe nouvelle sorte donc de cette forme brisée, au nom de ce même esprit civilisateur de la France qui fut la cause première de la conquête !

Mais pour cela il faut que la France elle-même donne l'exemple à l'Europe. La France, qui a eu pour serviteur Napoléon, est plus grande que Napoléon. La Révolution Française, dont Napoléon occupe une phase, est plus vaste que son Empire. Que devons-nous donc faire, relativement à Napoléon, nous tous qui sommes comme lui les serviteurs de la France et de la Révolution Française ? car devant la Patrie et l'Humanité les plus grands des hommes perdent leur grandeur relative, et sont au rang de tous. Nous devons, rejetant toute idolâtrie pour un homme et pour un système éphémère, n'accepter Napoléon que dans la tradition vivante de la France, ne l'accepter que pour le transformer, prendre ce qui fit véritablement sa force et ce qui donnera de la solidité à sa gloire, l'esprit civilisateur, mais repousser et rejeter loin de nous ce qui a fatalement obscurci cette gloire, l'esprit de conquête et de domination.

Si véritablement le Napoléon divin et providentiel est I'union euro-

péennb, c'est à cette union que nous devons nous attacher pour la servir à notre tour.

Si véritablement le Napoléon divin et providentiel est I'bsprit civilisateur de la France, c'est à cet esprit que nous devons invariablement obéir.

Autre est le passé, autre est l'avenir. La forme de ce qui fut ne convient pas à ce qui sera. L'imitation de Napoléon serait notre mort;

Continuer Napoléon, c'est précisément rejeter la forme de Napoléon. Au contraire, conserver la forme de Napoléon, c'est vouloir que la vie germe dans la tombe.

Des tombeaux du passé, des tombeaux où gisent les grands hommes de la Révolution, et de celui où gît le conquérant qui leur succéda sans vouloir les reconnaître, faisons sortir une France nouvelle ; c'est-àdire continuons la France, toujours identique à elle-même sous des formes diverses.

Toutes les nations prédestinées ont porté le sentiment de leur rôle et de leur personnalité jusque dans le mystère de leur nom. Rome voulait dire force, puissance ; Athènes signifiait les arts, l'intelligence. Nous, notre nom a pour radical, dans les idiomes du Nord, le mot même de liberté. Nous sommes le peuple aflranchisseur et civilisateur.

Mais, répondant par la loi du talion à la guerre que nous avait faite l'Europe, ou plutôt que nous avaient faite les rois de l'Europe, nous avons voulu gouverner l'Europe par la violence, par le despotisme; nous nous sommes faits conquérants, comme les Grecs et les Romains. Cela aussi s'appelait l'Empire, et nous aimions à comparer notre idole, Napoléon, à Alexandre et à César. Nous avons été vaincus. Noos avions violé la Liberté, l'Égalité, la Fraternité.

Comment transformerons-nous notre défaite?

Au moyen de ce qui a été vainqueur contre nous, après avoir été vainqueur en nous et par nous, la Liberté, l'Égalité, la Fraternité.

Que font donc tous ces esprits qui, de Napoléon et de l'Empire, ne conçoivent et ne prennent que la forme, c'est-à-dire une dépouille du passé, et en même temps, quant à la vie véritable, un obstacle, je dirai même une tache, une souillure? Ils croient servir la France, et ils la desservent. Ils nuisent à ses progrès; ils arrêtent son développement intérieur, et son développement au dehors. Ils entretiennent, comme à plaisir, la jalousie des autres nations; ils favorisent les secrets desseins de nos plus grands ennemis.

Helas ï le droit international est encore dans l'enfance. Tout le monde se moque du système de V équilibre, qui constitua toute la science politique pendant plusieurs siècles; on déclare ce système suranné, absurde. Et tout le monde en est encore à ce système !

8* un. T0». i. r».

Napoléon nous a frappés de deux grandes craintes; il nous a laissés pour ainsi dire en proie à deux terreurs paniques. 11 exploita pendant tout son règne la peur de l'Angleterre, que les gouvernements révolutionnaires lui avaient léguée comme une arme et comme une ressource; et, plus tard, à l'exemple de J.-J. Rousseau, il nous effraya de l'idée d'une invasion des Barbares du Nord. La plupart de nos publiâtes vivent encore de l'une ou de l'autre de ces deux idées de Napoléon, ou les partagent toutes deux à la fois ; et là se borne toute leur doctrine. C'est sans examen, et seulement par routine, qu'échos du Seizième Siècle, ils font consister encore la politique des nations à se nnire mutuellement. Ils ne se doutent pas que cette science a pour but de faire vivre les nations d'une vie commune, de même que les législations et les polices particulières à chaque État ont pour but et pour résultat de faire vivre d'une vie commune les provinces d'un môme pays. Au lieu donc de faire des recherches dans cette direction, et de méditer sur les moyens, sur les institutions par lesquelles on pourrait fonder l'intimité des nations, ils ne s'occupent que des éventualités de guerre et de l'honneur des couronnes, à la manière des diplomates. Ils étalent sans cesse de beaux sentiments de philanthropie, et tous leurs conseils vont au pillage. Faute de théorie, ils sont livrés à d'éternelles fluctuations : ils blâmeront et approuveront tour à tour le principe de l'intervention, au lieu d'en blâmer ou d'en approuver seulement l'usage. Ils ne songent pas à étudier ces transformations remarquables qui s'opèrent au sein des nations, et qui, changeant des populations agricoles en populations manufacturières, lient invinciblement les destinées des peuples les unes aux autres. De tous les rapports qui existent entre les corps qu'ils étudient, ils n'observent que la proportion des canons ei des soldats, et les lignes des frontières. Ces limites de fleuves et de montagnes, cette politique toute simple et toute puérile, est encore leur idéal.

Tout cela est bon pour éterniser le provisoire. Mais ce n'est pas ainsi qu'on jette des jalons sur la route de l'avenir. La Révolution Française n'a pas combattu en vain, et il serait temps de se demander s'il ne s'agit pas maintenant d'organiser les résultats de ses victoires, audehors comme au-dedans. Or, pour cela, que faut-il faire? Faut-il reprendre encore les armes pour conquérir? S'il le fallait, tout serait perdu : car notre organisation sociale n'est plus propre à ce travail ; elle n'est plus dans te sens de la conquête. Mais autre est le travail qui ouvre la terre, autre le travail de la moisson. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est comprendre la pensée qui présidait à la conquête, et suivre cette pensée par d'autres voies.

Contiuer les plans de la Révolutiou et de Napoléon, c'est faire de l'homogénéité autour de la France, c'est placer la France an centre

d'un vaste cercle vivant de la même vie qu'elle, c'est assimiler à la France ce qui l'entoure, c'est fonder par les idées l'Europe Sud- Occidentale. Ainsi s'évanouira la crainte du Nord j ainsi s'évanouira la peur de l'Angleterre.

Continuer les plans de la Révolution et de Napoléon , c'est donc rendre de plus en plus resplendissant pour le monde entier l'esprit civilisateur de la France, en organisant la France sur les principes de Liberté, d'Éc alité, et de Fraternité; ce que Napoléon n'a pu faire.

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