SUR CETTE ÉDITION
A GUSTAVE SANDRE, LIBRAIRE.
Vous persistez, mon cher ami, à vouloir présenter, en ce moment même, au public une Edition de mes ouvrages.
Vous me dites que ces écrits, s'éclairant les uns par les autres, gagneraient à être rapprochés et réunis ensemble. Vous ajoutez que l'ancien Globe (1), la Revue Encyclopédiqvs (2), la Revtie Indépendante (3), ayant cessé de paraître, r£'/2cyclopédie Nouvelle (4) étant restée inachevée, une grande partie de mon travail de vingt-cinq ans est, pour ainsi dire, ensevelie avec ces recueils, et que les esprits sérieux s'en plaignent, témoin les demandes de librairie qui vous sont adressées. Enfin vous avez la certitude que le succès n'a pas manqué à nos éditions de Boussac, puisqu'elles sont épuisées; et vous n'hésitez pas à croire que, irmlgré le malheur des temps ( ce sont vos expressions), il se trouvera assez de lecteurs pour subvenir aux frais de la publication complète dont ces éditions n'étaient que des fragments. Comment n'aurais-je pas le
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même espoir que vous, moi qui mets toutes mes espérances dans le triomphe des idées?
Au nom des idées, nous avons souvent, depuis bien des années, averti nos contemporains de ce qui arrive aujourd'hui : est-ce quand nous voyons l'exacte réalisation de nos prophéties que nous pouvons douter de la puissance des idées? Et, si nous n'en doutons pas, comment supposer que le besoin d'idéal va s'éteindre dans les âmes précisément au moment où l'idéal est le plus nécessaire? Ce serait dire que la terre, qui doit recevoir la semence, n'ouvrira pas son sein.
L'esprit de l'homme est éternellement fait pour la vérité, comme l'œil pour la lumière. Mais, dans les époques de révolution et de renouvellement, ce besoin de vérité redouble, à mesure que les maux de l'Humanité augmentent. Il est bien certain (cela est douloureux à dire) que l'on voit alors des classes entières de la société , éblouies par la lumière nouvelle, fuir volontairement cette lumière; mais d'autres classes s'élèvent, qui comprennent ce que les morts et les mourants ne sauraient comprendre.
L'Évangile, dans son langage figuré, a admirablement exprimé cette loi des époques de palingénésie, quand il a dit : « Si les en&nts d'Abraham ne veulent pas faire la » volonté de Dieu, Dieu saura, du sein des cailloux, susciter » des enfatits à Abraham (1). » On ne pouvait mieux marquer et la puissance de l'Esprit saint, qui, comme le dit ailleurs l'Évangile, c< souffle où il veut, » et cette translation soudaine de la supériorité intellectuelle et morale d'une portion de l'Humanité à une autre, quand les temps sont venus, quand « la cognée est à la racine de l'arbre, et que tout arbre » qui ne fait point de bon fruit va être coupé et jeté au feu (2). » Un prophète avait dit avant Jésus : a La pierre qui avait été » délaissée est devenue la pierre angulaire du temple; » mais
(1) s. Matlhiou, diap. III; S. Luc, cbap. m. —(2) Ibid.
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l'Évangile anime ces pierres délaissées, et en fait des hommes^ ce qui est une plus belle image.
Pour mon compte, j'aime d'autant plus cette image, qu'elle me fait comprendre une pairole*dont on a bien abusé. C'est quand Jésus dit à Simon Pierre : c< Tu es pierre, et sur cette » pierre je bâtirai mon Église. » Les théocrates ont bâti làdessus je ne sais quelle Église despotique où l'Humanité tout entière est abaissée aux pieds d'un seul homme ; les philosophes ont ri du jeu de mots, sans en pénétrer le vrai sens. Ce sens est pourtant manifeste, quand on rapproche les deux passages, (c Race de vipères, disait Jésus aux Pharisiens et aux Sadu- » céens, ne présumez point de dire en vous-mêmes : Nous » avons Abraham pour père; car je vous dis que Dieu peut » faire naître de ces pierres mêmes des enfeints à Abraham. » Or c'est ce qu'il répète au sujet de celui^ de ses apôtres qu'il avait lui-même surnommé Pierre. Rien de plus, rien de moins. Les pauvres, en effet, les déshérités, les prolétaires, furent, chez les Juifs comme chez les Gentils, ces cailloux fertiles, ces pierres devenues des hommes, des fils d'Abraham^ des enfants de Dieu, ces cailloux, dis^je, semblables à ceux que Deucalion jetait du haut des montagnes sur la teiTe sortie du dékge pour régénérer la race humaine. Certes les pauvres pêcheurs qui servirent d'apôtres à Jésus se montrèrent plus inteUigents ([ue la Synagogue, et S. Paul trouva des esclaves qui le com* prirent mieux que l'Aréopage.
Vous avez donc raison, ami, les lecteors ne manqueront pas {^us à l'idée nouvelle que l'idée elle-même ne manquera aux lecteurs; et quanta nous, n'abandonnons pas l'art de Guttemberg. C'est un art sauveur, et qui doit nous inspirer une sorte de culte, comme au tempsde sa naissance. Les grands réformateurs du seizième siècle avaient foi dans l'Imprimerie, et s'en servaient obstinément au milieu de toutes les entraves, de toutes les persécutions, sous la menace même des bûchërr. Leur confiance a-t-elle^été trompée?
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Dans un livre que vous venez de publier, je lis ces lignes remarquables : « L'esprit d'aveuglement étend de nouveau » sur la France ses sombres ailes. Il appesantit les cœurs , » il abat les volontés. Tout est confus, vacillant, inerte et » morne. Les meilleurs perdent courage^ et les pires perdent » honte. Cependant les signes prophétiques ne s'effacent point » à l'horizon; ils reparaissent, ils se multiplient, ils tiennent » en éveil l'âme du Peuple. Une défaillance passagère du » pays lassé n'étonne ni sa foi ni sa constance. Refoulée » dans les profondeurs, l'idée s'y étend et s'y enracine. La » société qui se décompose fertilise à son insu la société qui » germe. Pour aller moins vite que le désir, la sagesse des » nations n'en fait pas moins sa tâche. La métamorphose » s'accompUt; la Liberté et la Raison en ont le secret. » Ouvrières immortelles d'une œuvre divine, elles opèrent » silencieusement, avec sùristé, sans jamais suspendre leur » travail, la transformation du monde I »
Qui a écrit cela? Une femme : est in feminis aliquid (Uvinioris mewft"^. Suivons donc l'inspiration de cette femme, en nous montrant meilleurs que ces meilleurs qui, selon elle, perdent courage. Imitons plutôt ces ouvrières immortelles dont elle parle, la Liberté et la Raison, qui ne suspendent jamais leur travail. L'Evangile, que je citais tout à l'heure ^ ne dit-il pas, à propos d'un temps semblable au nôtre : «Vous » entendrez parler de combats et de bruits de combats : n'en » soyez pas troublés (1). »
Véritablement je trouve que nous avons attendu trop longtemps, et c'est un tort qui nous est reprochable. N'est-il pas évident, en effet, que la dissolution de toutes les vieilles croyances s'active avec une rapidité effrayante, taudis que, faute d'une DOCTRINE GÉNÉRALE, les croyances nouvelles flottent dans le vague et l'incertitude? Si donc cette Doe-
(1) s. Matthieu , chap. XXIV, v. 6.
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trine existe (el j'affirme qu'elle existe, et qu elle se trouvedans ces écrits que vous voulez voir réimprimés ), il faut se presser de la mettre à la portée de tous, de tous ceux au moins qui cherchent le salut là oir il faut le chercher, dans la connaissance, dans la science, dans la vérité. C'est le moyen de hâter, autant qu'il nous est donné de le faire, la fin do cette crise morale d'où doit sortir l'Humanité nouvelle.
Néanmoins, avant de commencer notre entreprise, il faut que nous sachions bien ce que nous devons en attendre, afin que nous ne soyons pas rebutés par la peine, et que nous ne nous chagrinions pas comme des enfants, si les résultats ne répondent pas à nos efibrts. Vous ne devez pas vous dissimuler que l'œuvre qu'il s'agît de présenter au public n'a aucun des attraits qui font courir la foule chez quelques-uns de vos confrères. Notre époque a vu maintes fois les pages des poètes, des romanciers, des historiens devenir pour eux et leurs libraires une source de richesse. Où ces heureux écrivains moissonnent, il est rare que les philosophes puissent glaner. Je ne le dis pas pour m'en plaindre, mais pour vous avertir.
Chaque œuvre, et par conséquent chaque ouvrier a son caractère et sa récompense. Anacréon , dans une de ses odes, dit que. la Nature a départi à chaque espèce des moyens de défense différents, au taureau des cornes, au cerf des pieds légers, la ruade au cheval, au lion sa dent meurtrière. Que donna-t-elle à l'homme? se demande le poète; et il répond : La Pensée. Mais la femme! ajoute-l-il, que resta-t-il pour elle? et il répond : La Beauté. On pourrait continuer l'idée d' Anacréon, en disant que Dieu donne aux esprits divers d'une mèoie époque ce qui est nécessaire pour l'œuvre à laquelle sa providence les destine, à ceux-ci l'éloquence, à ceux-là la poésie, les trésors de l'imagination, l'abondance el la grandeur du style; à d'autres, avec les facilités de l'étude, la science des détails et l'art des minuties. Mais à ceux, qu'il