‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 3)Chapitre 41 sur 88 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La ConsUtiitton Anglaise ne convient pas ii la Franoe.

De même que la Monarchie de Louis Xiy est l'idéal de la Secte Royaliête, de même la Monarchie Anglaise est l'idéal de la Secte értrondine, ou Doctrinaire. Les uns remontent dans lé passé de la France;

les autres Yont chercher chez nos voisins leur type de gouyemement.

Certes, il ne m'a pas été difficile de prouver (1) que la Monarchie de Louis XIY, produit des croyances du Moyen-Age, ne pourrait se rétablir que par le rétablissement de ces mêmes croyances. Il faudrait faire repasser exactement l'esprit humain par les mêmes voies, pour retrouver cette Constitution. Mais s'il est absurde de songer à Restaurer, au Di^Neuvième Siècle, la Monarchie de Louis XIY, il est tout aussi absurde de songer à établir en France la Monarchie Anglaise.

La Monarchie de Louis XIV est un souvenu: de l'histoire. La Constitution Anglaise ne sera un jour pour l'Angleterre elle-même qu'un souvenir; et ce jour est peut-être plus près qu'on ne croit. Pourquoi voudrait-on que la France s'emprisonnât dans une forme où l'Angleterre déjà se sent étouffer?

Encore une fois Je ne suis pas sans admiration pour l'ancienne Constitution Française, et j'admire aussi la Constitution Anglaise. J'ai déjà dit et je répète que Montesquieu a eu raison de voir dans ces deux Constitutions un rayon de la Divinité. Je ne partage pas l'erreur générale de l'école sortie de Rousseau. Cette école refuse de comprendre le mécanisme, j'aimen^ mieux dire Varganisme de ces Constitutions. J'ai, au contraire, la prétention de démontrer un jour, par des raisons nouvelles, et, à mon sens, supérieures aux preuves qu'on en donne ordinairement, combien ces Constitutions sont remarquables. Je le prouverai) dis-je, en montrant qu'elles se rapprochent de l'idée absolue d'un gouvernement; je prouverai que la vie, oui, la vie^ la Divinité, est gravée en traits certains dans ces Constitutions (2). Et voilà pourquoi la France a été une si grande nation sous Louis XIY; et voilà pourquoi l'Angleterre est encore aujourd'hui si puissante. Mais la Vie, après s'être incarnée dans des formes, aspire à en prendre d'autres; elle ne serait pas la Vie, si elle s'immobilisait dans ses créations; elle détruit donc pour créer de nouveau; elle est vraiment ce Dieu des antiques religions qui dévore ses enfants pour procréer sans cesse. La Monarchie Française, la Monarchie Anglaise, sont des ébauches du Dieu créateur que l'Humanité porte en elle. L'une a vécu, l'autre achève de vivre; mais l'Humanité a déjà dépassé l'une, et va délaisser l'autre.

J'espère donc qu'on ne m'accusera pas de contradiction, parce que, tout en admirant la Constitution Anglaise, je la déclare inapplicable à la France, aussi inapplicable pour le moins que l'ancienne Constitution

(1) Voyez la Section précédente.

{%) rai tenu ma promesse. Voyez récrit intitulé : Le vrai Conir^m, ou la Madep dans un des Tolomes suivants de cette édition. (1850.)

Française. Les Romains et les Grecs eurent aussi de très belles Constitutions, tout-à-fait inapplicables aujourd'hui.

GHAPiTRB m.

Doimer à U France h GonsUtotioii d'Angleterre, c'esl ôter k U France son înitialiTe en Eorope.

Ceux qui veulent que la France adopte la Constitution de l'Angleterre, et s'y tienne, ne connaissent pas la grandeur de leur folie. Us ignorent qu'il s'agit du gouvernement non pas seulement de la France, mais de THumanité, et qu'ils font à leur patrie et se font à eux-mêmes la plus mortelle injure, celle de se déclarer déchus de FinitiaUve religieuse et civilisatrice, impuissants à succéder au royaume qui porta pendant douze siècles le noble titre de fils aine de rÉgliie.lïs ignorent qu'ils rayent la France du livre de vie, ou du moins qu'ils lui ôtent la place qu'elle occupait dans ce livre, et qu'ils remettent à l'Angleterre la destinée du monde. Or ce rôle convient-il à l'Angleterre, et peutelle le remplir?

Je sais bien que sur les Jsords de la Tamise, quand les matelots anglais pavoisent leurs navires, ils entonnent un chant qui pronostique à Albion le gouvernement du monde : Bule, Britannial Mais pourtant la question est encore pendante entre le continent et cette île; entre les races qui ont succédé à Tempire romain et les races venues plus tard du Nord; entre les descendants des Gaulois et des Francs, et les descendants des Saxons et des Normands.

Sans doute, de plus en plus toutes les nations sont sœurs. Ce n'est dont pas parce que la Constitution dont il s'agit vient de l'Angleterre qu'il faut la repousser. Avons-nous repoussé les découvertes de Newton? Un échange mutuel est désormais la loi des nations. Nous appartenons à l'Humanité, avant d'être patriotes. L'Humanité était virtuellement avant les nations, et elle sera après elles; car les nations ont pour but de la constituer. Mais c'est précisément pour que l'Humanité puisse se constituer, que la France ne saurait abandonner sans danger et sans ignominie le rôle que la Providence lui a si clairement désigné.

Pourquoi est^Ue au centre de l'Europe? pourquoi a-t-elle autour d*elle, comme une ftsimille, toutes les parties de la grande famille qui s'appela d'abord le monde romain, et qui ensuite s'appela le Christianisme et l'Église?

Encore une fois, selon nous, les nations aujourd'hui sont sœurs, c'est-à-dire égales. L'empire est aboli comme là papauté. L'égalité est fa toi du monde)* cette loi est pour les nations comme pour les individus. Ce n'est donc pas la suprématie comme l'entendaient les rois,

comme l'entendent les diplomates, comme Tentradent encore (il faut bien le dire) les nations elles-mêmes, que nous réclamons pour la France. Non, toutes ces idées de suprématie sont des restes de la tyrannie du passé, qui malheureusement fascinent encore les esprits.

Ce que nous réclamons pour la France, c'est sa fonction particulière au centre de l'Europe. L'Humanité \a se former : peut-elle se former si la France, enchaînée par une Constitution qui lui est étrangère, ne remplit pas sa fonction? Il ne s'agit donc pas d'elle seulement, il s'agit de l'Europe, il s'agit de l'Humanité.

Le passé tout entier surgit pour dire que, dans toutes les périodes antérieures d'inégalité et de lutte entre les hommes, entre les peuples, la France a eu un rôle spécial, une primauté, une suprématie. Sans doute ce rôle doit être aujourd'hui transformé par elle, mais il ne doit pas cesser; sans quoi la vie cesserait en Europe, sans quoi le progrès humain serait entravé non pas seulement en France, mais dans l'Europe entière.

Oi;ii, je dis que la France a un rôle nécessaire, providentiel, qui intéresse toutes les nations, tous les hommes. Ce rôle ! qui peut le nier? Il n'est pas seulement écrit dans l'histoire, il est écrit dans la géographie. Il est marqué dans l'espace comme dans le temps. Comment l'avenir ne le renfermerait-il pas, ainsi que l'a renfermé le passé?

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