‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 3)Chapitre 50 sur 88 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les Nattons MmtU sodété de disque Nttfa».

Après aToir parlé du GouYemement de la France, il me reste à parter de sa PoHtJqne cxtêrienw.

J'ai déjà dit que la France a un rôle providentiel dans les éestniées de f Etirope et dans ki constitution de l'Aimanité, et que ce rôle est nécessaire à sa propre existence (i). La France doit périr, si son action chillBatrtce sur FEurepe hii est enlerée.

(1) Yoyes la SecUon IV de U Troisième Pirtfe.

II y a une loi admirable à tirer de Tétat même de lutte et d'antagonisme où les hommes et les nations ont vécu jusqu'ici. Les nations jusqu'à ce jour se sont faif mutuellement la guerre : pourquoi? parce que leur sort est d'influer les unes sur les autres, et que la vie, pour chacune d'elles, est dans leur solidarité.

Une théorie régnait, au Seizième et au Dix-Septième Siècle, sur ce qui constitue la Tie des nations. Machiarel, Bodin, Puffendorf, Grotius, Bacon, Hobbes, tous les grands politiques, étaient persuadés que ta guerre était indispensable pour le bon régime et la vie des peuples. ' Ils comparaient la guerre au mouvement, qui est nécessaire au corps humain.

Cette théorie est fausse; mais c'est dans sa forme seulement qu'elle est fausse. Dites que chaque peuple, pour son propre bien et sa propre existence^ a besoin d'agir sur les autres peuples; et vous direz la plus certaine des vérités.

L'avenir transformera l'idée des politiques du Seizième et du Dix- Septième Siècle. Ce n'est pas la guerre, c'est l'influence civilisatrice qui est nécessaire aux peuples. Au fond, les grands conquérants ont été de grands civilisateurs. La guerre, la conquête peut cesser et doit cesser; c'est une forme du passé : mais l'activité extérieure et ol)îectivcinedoit pas cesser avec les guerres et les conquêtes. Toute nation qui 06 donne rien à ses voisines, qui n'agit pas extérieurement et objectiveaient, est destinée au marasme, à la maladie, à la mort. La FnmordoitHdle mourir, et veut«elle mourir)

L'ûnUspieiisadble nécessité de la guerre extérieure pour la santé in* térieoredes Étata, tUMià, dis«je, la doctrine unanime des {dus grands esprits politiques jusqu'au Dix-Hnitième Siècle, et Montesquieu lui* mâmernel'a pas complètement rejetée (4). Est-ce poison, est-ce nour'riture que cette doctrine? Ce sera comme vous saurez l'entaidre. Ce

(1) rai démontré ce point important de Thistoire de la philosophie dans un article de Tancien Globe (1897), intitolé DePUnion aunpéèrme. Il y avait alors, sous la Eesttaration, un professeur de philosophie qui faisait Tapologie de la guerre, et la déclarait & Jamais louahte et néeessaûre. 8«itaiit lui, les vaÉieus avulent tooiKNns tort; la Tictoire et le droit marchaient toujours ensemble : le droit était le Ikit, le fait était le droit. Belle pHUosofltel II semble que la couséquenoe eût été de ueua engager à reprendre notre revAQcbe de Waterloo : mais, par une conséquence plus grande, le même pnn fesseur, sMncBnant devant la décision du fait, enseignait à la Jeunesse à bénir ht Charte dis Louis XVBt et Waterloo. Où conduisaient de pareilles doctrines? à la des* tmeUtode tout itfâal', è «ne complète démoralisation. Ceux qui nous gouvernent an<-> JouidiiiA (et: et p rofeMeue est du nemlire ) on» suMaamment montré oA mène la sanctification du fait sans idéal. Nous protestAmes en prouvant, qqq 4n» tedtmiUE» siècles la gverre était la oonséqjuence nécessainvde^rergaJûsaaQn iftérienae i» A^ls, et ejk montrant forfgjjae et le développement du principe pacifiq,u«. (1842.) -w Yo^w. le morcenu IMMê r De i*Vnhn Burope^ne, dans rAppendice i b suite de ces Dis-

sera poison, si tous r^ardez que Tactidn mufaielle des natioDs doit consister dans renvahissement, la conquête; que les nations ne peuvent agir les unes sur les autres que par la domination et la tyrannie que leur voie, rafin, est Ylnégaliié. Hais si, dépouillant la pensée des politiques du Seizième et du Dix-Septième Siècle de sa forme, vous recueillez seulement cette idée : que la vie des nations n'est pas concentrée et ne peut pas se concentrer à Tintérieur ; qu'une nation, pour exister, a besoin d'exister hors d'elle, de vivre avec et dans les autres nattons ses sœurs; que le but de sa vie, c'est le salut de toutes les nations, le développement de toutes les nations, le perfectionnement de toutes les nations; et qu'ainsi sa voie est V Égalité : alors, de même que la nature a souvent caché un aliment salubre dans des substances vénéneuses, de même dans le poison que vous offrent Machiavel et Bodin, Hobbes et Bacon, Grotius et Puffendorf , et qu'ils ont préparé en voyant agir depuis tant de siècles les rois, les conquérants, tous ceux qui ont dirigé les nations, vous trouverez la vérité, la lumière, la nourriture, la vie.

Cette lumière, encore une fois, c'est qu'une nation comme la France doit cesser de vivre, si elle ne continue pas à exercer son rôle de dvilisatrtce en Europe. Car une nation ne vit pas seulement par eUenoiéme, en elle-même, et pour elle-même : les autres nations sont nécessaires à sa vie. Et ainsi qu'un homme devient stupide et fou dans la solitude absolue et l'isolement complet, de même une nation s'avilit et se dégrade quand elle n'a pas le rôle qui lui convient dans la société des nations. Pourquoi quelques vaisseaux anglais font-ils aiqourd'hui trembler les Chinois? pourquoi les Chinois nous paraissent-ils de vieux eafans arrivés à la décrépitude sans être sortis de l'enfance? C'est que la Chine s'est séparée, et s'est, comme on dit, entourée d'une muraille*

CHAPITftK II.

TnnflàmiMtion dM théories 4a Sdsiènfi atdo OfX'^lièM flièele rar UGiMt«.

« n y en a, dit Bodin, qui s'imaginent qu'une paix continuelle est a l'état auquel doit aspirer un empire ; mais ceci est une grande era reur; » et il le prouve par une foule de raisons solides tirées de l'organisation des sociétés de son temps. Ailleurs il consacre tout un long chapitre à montrer comment la guerre extérieure est un remède souverain aux guerres civiles.

Transformez l'idée de Bodin : à la guerre étrangère^ substituez une influence civilisatrice, le perfectiomiement de l'Humaxiité par les sciences, les arts, la morale, la politique ; et l'idée de Bodin, d^[>ouillée

de sa forme, sera solide et Traie. Toute nation a besoin de rivaliser avec les autres nations dans cette voie, et d'agrandir ainsi ses frontières.

. Arrivé presqu'à la fin de son grand ouvrage du Perfectionnement des Sciences, Bacon s'étonne d'avoir traversé tout Tocéan des connaissances humaines, d'avoir touché à tant de découvertes faites ou à faire, et de n'avoir rien dit d'une science qui domine toutes les autres, de la science du gouvernement. Mais le chancelier d'Angleterre craindrait de se compromettre en écrivant sur la politique; ses pensées sur ce siqet délicat ne paraîtront, dit-il, qu'après sa mort. Tout ce qu'il peut faire pour le présent, c'est d'indiquer quelques principes généraux d'une incontestable évidence. Or, un de ces principes, c'est que l'art de régner ne consiste pas seulement à rendre un État heureux et florissant : il faut l'agrandir, il faut de toute nécessité étendre ses frontières. D'ailleurs la guerre, en elle-même, est une bonne chose; c'est un exercice salutaire. Bacon compare le corps politique au corps humain : la guerre civile, c'est la chaleur de la fièvre; la guerre étrangère, c'est la chaleur qui résulte du mouvement, et on sait combien celle-ci est utile à la santé : a Bellum civile profecto ins- » tar calaris febrilis est; ai bellum extemum instar C€doris ex motu, qui 0 valetudini imprimis candudt. Ex pace enim deside atque tarpente et B emoliuntur animi et corrumpuntur mores. » Bacon fait plus ; il enseigne franchement un art de nourrir la guerre, de la rendre presque permanente, tout en ayant toujours de son côté, non pas la justice, mais l'apparence de la justice, a Entretenez, dit-il, avec soin l'esprit militaire de votre noblesse; inspirez au peuple un vif orgueil national, rendez-le chatouilleux sur le point d'honneur; et ensuite ne laissez jamais échapper la moindre occasion de mettre à profit cette ardeur guerrière. Il est impossible qu'il ne s'en présente pas. Si quelque dégât a été commis sur la frontière, si vos ambassadeurs ou vos marchands ont été insultés, dites que la nation tout entière l'a été; n'attendez pas qu'on vous fasse réparation, courez aux anriiBS. De plus, en toute occasion, affectez pour vos alliés une vive tendresse; que leurs injures soient les vôtres; prenez "parti dans toutes leurs querelles : ce fut l'art des Romains ! »

Ces préceptes de Bacon rappellent ceux de Machiavel. Mais il reste vrai qu'une nation qui n'aurait pas avec les autres la relation essentielle que Bacon appelle des guerres (parce que dans le passé la guerre était presque la seule relation possible des nations entre elles, leur grand moyen d'échange de civilisation), qu'un tel peuple, dis-je, perdant le sentiment de sa grandeur et de sa destinée, se corromprait et tomberait dans l'imbécillité. Les nations sont la société de chaque nation. Chaque nation a pour milieu les autres nations. Chaque nation

6«UVR. TOB. I. F* 18.

m» TROIS DISCOURS.

a hetoio d'un monde extérieur pour vivre et se développer ; et ee nsioiido extérieur, c'est l'Humanité tout entière. Bacon appelle, comme son siècle, celle objectivité des nations la guerre ; c'était la guerre alors. hiom l'appelons influence, civilisation, agrandissement et perfection- Dwient dfê la nature humaine par la religion, la science, l'art, la politiquer Le passé est pour Bacon ; l'avenir sera pour nous.

GHAPITBB 111.

ka MUfoe Exiéricnre d*«iie NMim et la PoUUque Utérieare mM foneiion Tue de Vnite.

\m géomètres caractérisent les valeurs dont ils s'occupent dans leura problèmes en disant qu'elles sont fonction int^rante les unes des autres. On |>eut dire de même que la politique extérieure et la politique intérieure d'une nation sont fonction l'une de l'autre. Ce sont deux asipects inséparables de la vie des nations, qui s'impliquent mutuelWment. Avec un peu de réflexion, il n'est personne à qui cette Yérilé écbappe.

U y a quelques mois, un écrivain fort distingué (1) publia une broçburo politique où il attribuait tous les maux intérieurs de la France à la décadence de notre influence politique en Europe, Si la France est divisée en partis, si sa vie se consume en discussions stériles, si le caractère national se corrompt, si les mœurs s'altèrent, si le gouvernement s'affaisse, si le scepticisme nous dévore, si l'art retourne à la fégenoe ou a la barbarie, il en faut accuser, suivant cet écrivain, l'abaissement de notre politique extérieure* La France a un rôle à exercer en Europe; elle no l'exerce pas : de là toutes les makdies qui l'acca* btent. Il y avait du vrai, beaucoup de vrai dans cette appréciation. Mais comme l'auteur ne définissait pas clairement l'espèce d'influence qim la France doit exercer sur l'Europe, ou plutôt comme il ne coacevait pas une autre influence que la domination guerrière, la co»quota de quelques provinces, la reprise des frontières qu'on appelle U^irelles, un certain ton de grandeur dans les relations diplomatiques, une interiiention plus énergique dans toutes les affaires générales, enfin une sorte de politique à la queue de celle de Louis XIV ou de Napoléon, i^en résulte pour nous que cet écrivain ne faisait que reproduire, à son insu peut-étr^, l'idée des politiques du Seizième Siècle, savoir <pie la guerre extérieure est un eorerctce talutairt pour les nations. U ne swtait pas, dis-je, malgré toute son éloquence, de la pensée de B^mo V^ ï^ citée tout-à4'beure. Il disait à U France : « Te wiià bi^oi nu^ lad^l i»m 1a cause de ton mal est aseei sim|)le. Tu a^ la fièwe de la

AUX POLITIQUES. im

guerrè civile, parce que tu ne te livres pas au mouvement salutaire de Ta guerre étrangère; tu ne prends pas l'exercice hygiénique qui est nécessaire aux nations. Dépêche-toi de te guérir; allons, marche, sors de chez toi, promène-toi, donne-toi du mouvement : encore une fois c'est de l'exercice qu'il te faut ; l'exercice est indispensable à la santé. » * L'écrit dont je parle vit, je crois, le jour sous le ministère guerrier de M. Thiers. Mais la difficulté de donner à la France cet exercice salutaire qu'on lui conseillait se montra bientôt, et, comme chacun sait, d'une façon assez scandaleuse. On eût dit que la France était tombée en paralysie. D'où cela vint-il t De peu de chose... De notre Constitution, n y eut le monarque, d'abord, qui, jugeant la bourgeoisie atteinte de padficamanie (le mot est historique), mit haro sur ce beau mouve^ ment; il y eut bien d'autres obstacles que je n'ai pas besoin d'énumérer. Qu'arriva-t-il i l'auteur dont je parle? Il réfléchit, et écrivit une seconde brochure, où, à l'inverse de ce qu'il avait dit dans la ptemière, il démontra que l'abaissement de notre politique extérieure tient au désordre de notre état politique intérieur.

E iempre bme.

Les deux propositions sont, en effet, toutes deux également vraies. La France a un rôle à exercer en Europe; elle ne l'exerce pas : donc elle est malade intérieurement, par ce défaut d'action externe et de vie de relation, comme disent les physiologistes. Voilà une proposition certaine, incontestable, que tout le monde sans doute ne découvrirait pas d'abord, que bien des hommes d'État, bien des députés, par exemple, n'auraient pas soupçonnée, mais qu'il est aisé, je pense, de leur faire comprendre. Mais aussi en voici une autre qui n'est pas moins certaine : la France a une mauvaise Constitution politique intérieure ; donc elle n'est pas propre à exercer en Europe le rôle qui lui convient.

Aussi sommes-nous, depuis vingt ans, à même de juger alternativement du mérite de la politique extérieure de la France par sa Constitution, et du mérite de sa Constitution par sa politique extérieure.

Page 1