CHAPITRE m
Saint-Simon a admirablement posé la qaestion des destinées de l'Europe et de la France.
En opposant précédemment Saint-Simon aux Royalistes, à ceux qui rêvent la restauration de la Monarchie de Louis XIV, et en citant sa Parabole de 1819, nous disions : a Certes nous ne prétendons pas qu'il » y ait dans cet écrit de Saint-Simon une véritable conception du » Pouvoir et du Gouvernement qui convient à la France du Dix-Neu- 0 vième Siècle. Loin de là, nous n'y trouvons pas même, à l'état de » pureté incorruptible, le germe d'une telle conception.... Saint-Si- » mon n'a réellement produit aucune conception solide de ce genre. » Et la preuve, c'est ce qui est advenu de son école. II a seulement » posé admirablement la question (1). » Nous répétons le même jugement à propos de la citation que nous venons de faire. En opposant ici Saint-Simon aux Doctrinaires, à ceux qui s'imaginent que la Constitution de l'Angleterre est le lot de la France, nous ne prétendons pas que la vraie conception du rôle de la France en Europe, ni la vraie
(1) Voyez la Troisième Partie, Section UI, ch. iv.
conception d'une organisation de la France et de l'Europe, nécessaire à ce rôle, se trouvent dans les pages que nous venons de citer. Mais nous prétendons seulement que, sur ce point encore, Saint-Simon a posé admirablement la question.
Nous répétons que Saint-Simon fut un grand politique. Toute son œuvre est dans cette idée : Le temps de détruire est passé, le temps d'organiser est venu. Les savants de l'Empire ne purent pas comprendre qu'entre une idée à priori et l'organisation du Genre Humain, il n'y a que des pas successifs à accomplir, mais aucun abîme. Napoléon, qui lui aussi voulait organiser et se posa en France et en Europe comme organisateur, mais qui n'organisa que par la violence, et non par l'idée, ne l'aurait pas compris davantage. En face de la gloire de Napoléon, qui ât du gouvernement par la force, et qui essaya de res* taurer les moules brisés du passé, la royauté, la noblesse, le catholicisme, elle restera vraie cette peinture idéale de Charlemagne : « Ghar- » iemagne a été le véritable organisateur de la société européenne. Il D a systématiquement uni les peuples qui la composent, par un lien B politique qui est resté intact et a parfaitement rempli sa destination » depuis le Huitième Siècle jusqu'au Quinzième, mais qui, depuis le » Quinzième jusqu'à présent, s'est rompu brin par brin, et que Yotre » Majesté a fini de détruire en retirant au pape la souveraineté de » Rome. »
A qnoi a abouti, en effet, toute l'organisation par la violence, et non par ridée, que tenta Bonaparte? A laisser l'Europe dans l'anarchie morale, intellectuelle, et matérielle, et à donner à la France la Constitution politique de l'Angleterre.
CHAPITAB IV.
D'où vieni ranarcbie qui dévore aojoard'hai la France et rEarope.
L'effroyable crise dans laquelle toute la société européenne se trouoaii engagée en 18i2 dure encore, quoique sous une autre forme. Ne nous aveuglons pas, et que la paix générale de l'Europe depuis 1814 ne nous fasse pas illusion. Les mêmes causes qui ont produit les guerres de la Révolution et de l'Empire, et transformé l'Europe en champ de bataille, continuent d'exister. La guerre n'est pas détruite, maïs elle se poursuit autrement.
Quand Saint-Simon, qui s'était si courageusement, d'autres diront si follement, attaqué à la source du mal, la dissolution de toute la connaissance humaine, reprochait aux savants leur anarchie intellectuelle, et leur disait : « Je vois parmi vous des maçons, mais pas d'archi* tecte; je vois dans votre atelier une multitude de pierres, plus ou
moins bien taillées, et des monceaux de sable et de gravier, que vous êtes tous occupés à porter ici et là, mais je ne découvre pas le moindre vestige d'édifice, » ces savants croyaient l'embarrasser en lui demandant : <x Expliquez-nous donc pourquoi depuis un siècle toutes les méthodes, hors celle d'observation, sont déconsidérées, rqetées, honnies; expliquez-nous pourquoi la méthode Baconienne est la seule en honneur. » Hais Saint-Simon leur répondait :
a La rellgicm chrétienne, qui avait civilisé les peuples du Nord, mis » un frein, à la débauche dans laquelle Tltalie était plongée, fait défri^ Dcher le territoire européen, dessécher les marais, assaini le climat; » qui avait fait percer des routes, construire des pcmts, établir des hô- » pitaux; qui avait répandu parmi le peuple l'importante science de la » lecture et de l'écriture; qui avait partout ouvert des registres pour x> les actes civils ; qui avait commencé àVassembler des matériaux pour » l'histoire; qui avait diminué et presque anéanti l'esclavage; enfin, » qui avait organisé la société politique la plus nombreuse qui ait ja- » mais existé; la religion chrétienne, disons-nous, après avoir rendu j» tous ces importants services, était une institution qui avait rempli » son temps, fourni toute la partie utile de sa carrière ; elle avait vieilli ; n et cette institution , sous le rapport des lois qu'elle avait données à » la société, comme sous celui des juges auxquels elle l'avait soumise, »sous le rapport de la morale qu'elle enseignait, comme sous celui » des prédicateurs qu'elle mettait en activité, était devenue à charge à » la société. Voilà pourquoi Bacon a rejeté la synthèse, et préconisé » l'analyse. Car la religion était la tMorie seietUifique générale. Or il y » avait déjà, à l'époque de Bacon, quinze cents ans que cette théorie » était organisée. 11 n'était pas étonnant qu'elle se trouvât insufDsante » pour disposer dans le meilleur ordre les connaissances que l'esprit » humain possédait quinze cents ans après ; et il était impossible qu'elle » pût lier les faits qui n'avaient été découverts que postérieurement à » son établissement. Ainsi Bacon a fait ce qu'il y avait de mieux à faire, » a dit ce qu'il y avait de mieux à dire, a écrit ce qu'il y avait de mieux » à écrire pour l'époque à laquelle il a paru, en déconsidérant, autant » qu'il l'a pu, la philosophie à priori, et en favorisant de tout son pou- » voir celle à posteriori. »
QeUe réponse s'applique à tout, à la politique comme à la philosophie. Si vous me demandez d'oii vient l'anarchie qui dévore aujourd'hui et la Fropce et l'Europe, je vous répondrai, comme Saint-Simon : La religion du passé a vieilli !
S68 TROIS DISœURS.