PENSÉES »E JEAN-PAUL
VitelliuSy comme on sait, fut le plus gourmand des empereurs : quelquefois on rassemblait pour sa table, de tous les points de l'empire, force gibier de toute espèce, et de chaque animal on prenait seulement la cervelle, ou quelque autre partie délicate, pour offrir dans un seul plat à cet empereur gastronome un extrait de tout ce que la voracité humaine peut désirer. Ainsi font les éditeurs et collecteurs de Pensées Pensées rhoisies. Esprit d'un auteur ou d'un ouvrage, qui vous massacrent bravement vingt, cinquante ou cent volumes pour en extraire un. Mais celui-là, il faut bien l'avouer, est toute cervelle, et voilà justement pourquoi il déplaît. Toutes ces pensées, si nettes, si polies, si joliment enfilées les unes au bout des autres, sans liaison et sans rapport, comme les grains d'un chapelet, ne font presque jamais une lecture délectable.
Aussi ces sortes de recueils sont-ils frappés de réprobation. Mais s'il 7 avait une exception à ftdre, ce serait en faveur de Jean-PauL D'à-
* Le GUAe, 99 mars et 8 avril 18»».
bord, s'il faut en croire les critiques, Jean-Paul est intraduisible; ils ont décidé qu'il était aussi impossible de traduire ses œuvres que de qualifier son génie. Son style est, dit-on, si fantastique, si subtil, si extraordinaire, que même en Allemagne on a senti le besoin d'un guide pour Fintelligence de ses ouvrages, et qu'un dictionnaire particulier à l'usage de ses lecteurs se publie en ce moment. Force est donc que nous nous contentions de fragments, de petites parties détachées; heureux encore qu'il se rencontre çà et là quelque chose à notre usage dans ce favori des Allemands, et que^ ne pouvant le suivre comme eux avec une fidèle admiration dans le labyrinthe de ses pensées, nous puissions du moins l'aborder quelquefois hors de ces routes mystérieuses dont l'accès nous est interdit. Ajoutons que Jean-Paul parait se prêter plus que tout autre écrivain à cette espèce de dissection puisque en Allemagne même celui de ses livres qui a eu le plus grand nombre d'éditions, et qui a obtenu le succès le plus populaire, est un extrait et une sorte de quintessence de tous lés autres. Les ouvrages, de genres si diflérents, qu'il produisit avec une verve intarissable pendant l'espace de quarante-trois ans, forment à peu près soixante volumes : on les a réduits à six sous le titre de Chreitomaihie de Jean-- PaMy et ce livre est regardé comme le nxtde meeum de tous les penseurs de la Germanie. Enfin, pour dernière raison, qui pourrait au besoin servir à justifier l'éditeur du recueil que nous annonçons (1), si on venait à lui reprocher qu'il a tiré à peine quelques paillettes d'or d'une mine si riche, nous rappellerons le jugement de madame de Staël dans son livre de \ Allemagne : a La poésie du style de Jean-Paul ressemble aux B sons de l'harmonica, qui ravissent d'abord, et nous font mal au bout » de quelques instants. »
A tout prendre, ce petit livre est donc un présent dont nous devons remerder l'éditeur. On le lit d'un bout à l'autre avec un grand charme; et cette lecture fait vivement sentir quelques-unes des qualités qui rendent Richter si cher aux Allemands. Jean-Paul est surtout pour eux l'idéal de la simplicité unie à la grandeur; ils admirent en lui une vigueur* une élévation de génie peu communes, jointes à une pureté, à une bonté de cœur singulières. Ce contraste ou plutôt cette heureuse harmonie se fait sentir dans les Pensées, On y retrouve pour ainsi dire l'homme aux goûts simples qui, dans sa jeunesse, étudiait et écrivait au milieu des forêts et des prairies, qu'on ne voyait jamais dans les rues de Bayreuth sans une fleur sur sa poitrine, et que ses biographes nous peignent travaillant et méditant dans un coin de la même chambre où sa mère, sa pauvre et humble mère, se livrait activement aux travaux du ménage, soignant le feu de son poêle et taisant sa cuisine,
(1) Pensées de Jean-Paulextraites de Ums ses ewrages, t toI. in-lS.
sans que le bruit des occupations domestiques parût troubler son fils, pas plus que le roucoulement des pigeons qui toltigeaient dans cette chambre. Les Allemands disent de Jean^^Paul qu'il réunit les qualités les plus diverses, a la fois poète, philosophe, naturaliste, peintre de mœurs. Cette variété se révèle aussi dans les Pemées. Hais on y sent surtout le philosophe moral, le poète moral, qui semble n'être artiste que pour relever et purifier le cœur de l'homme, qui est toujours oc«cupé du problème de la destinée de Thonmie, et amoureui de son perfectionnement. C'est là, ditr^n, un caractère commun à tous les écrits de Jean-Paul. Quelque déguisement qu'il prenne, cette pensée est toujours sa pensée favorite et inspiratrice : c'est elle qui met en œuvre son imagination, qui donne un but à ses fictions les plus folles, qui re* lève et ennoblit ses peintures de la vie la plus triviale, qui a dicté ses recherches purement scientifiques, ses ouvrages de critique et d'esthétique, comme ses plus bizarres rêveries et ses plus obscures conceptions.
Il nous a semblé aussi que ce recueil avait un genre d'intérêt que l'on na trouve pas d'ordinaire dans des pensées détachées. Celles<i ne sont pas froides et inanimées ; elles sont générales sans être abstraites; leur expression est souvent véhémente et passionnée; on y sent pour ainsi dire le romancier : elles ont conservé quelque chose du sol où elles sont nées. Comme elles sont échappées à l'auteur à l'occasion de ce qui arrivait à ses héros et à ses héroïnes, elles ont souvent la vertu de rappeler quelque joie ou quelque douleur de la vie; et il y en a qui résument si bien une situation dramatique, que malgré soi on se laisse aller à rêver sur la scène de roman qui a dû les inspirer : l'imagination ne s'arrête pas longtemps à ce jeu qui serait bientôt un travail, mais cette excitation n'en a pas moins du charme.
Nous voudrions citer quelques-unes de ces pensées. U y a çà et là dans le recueil quelques pages extraites en entier des ouvrages de Jean-Paul, et c'est là que sont les plus belles; mais elles tiendraient trop de place. En voici que nous prenons parmi les plus brèves :
"J" La guerre est la mue de rHumanité : elle y perd ses yieilles plumes, soit qu'elles tombent, soit qu'on les arrache.
V Un homme qui nourrit en lui une grande idée qu'il veut produire et rendre vivante, est par cela même i Tabn des poisons et des peines de la vie; de mtaie que les femmes grosses, que Içur boit préserve 4es maladies contagieuses.
V Les fautes et les hérissons naissent sans dards; mais nous ne ressentons ensuite que trop vivement leurs blessures.
V L'homme doit tendre à de nobles buts pu se proposer de grands modèles.
autremfint il perdra sa vertu; de même que Faiguille aimantée , longtemps détournée des pôles du monde.
V Nous devrions nommer Téclipse de soleil une éclipse de terre. C'est ainsi que rhonmie s'éclipse, et jamais Finfini. Mais nous ressemblons au peuple qui regarde une éclipse de lune dans Teau : si Feau est agitée, il s'écris : Voyes comme le soleil se bat avec la lune !
V Beaucoup d'hommes ressemblent au verre, si uni, si poli et si doux au toucher tant qu'on ne le froisse ni ne le brise, mais qui devient alors singulièrement tranchant, et dont tous les éclats blessent.
Notre vie est semblabie à une chambre obscure : les images d'un autre monde s'y retracent d'autant plus vivement qu'elle est plus sombre.
""/ Ceux qui redoutent les lumières comme un danger pour les peuples ressemblent aux personnes qui craignent que la foudre ne tombe sur une maison par les fenêtres, tandis qu'elle ne pénètre jamais à travers les carreaux, mais par leur encadrement de plomb ou par le trou des cheminées qui fument.
*^* Notre activité sans but, nos mouvements dans l'espace, doivent paraître à des êtres supérieurs comme ces étreintes des mourants qui saisissent leur couverture.
V Herder et Schiller voulurent se faire chirurgiens dans leur jeunesse, mais le Destin le leur défendit : « Il existe, leur dit-il, des blesisures plus profondes que celles du corps; guérissez-les! » Et tous deux écrivirent.
On voit que toutes ces pensées sont en même temps des comparaisons, et on en trouve à peine quelques-unes d'ime autre forme dans tout le recueil. Cest toujours ou une idée morale, ou une vue sur Fbistoire de rHumanité, ou une observation délicate des mouvements de l'âme, rendus par 'une comparaison prise dans la nature physique ; c'est toujours l'abstrait sous des formes matérielles, souvent ravissantes. Et il y a un grand charme dans cette sorte de comparaison, qui nous fait passer en un seul instant de Fun des deux mondes dans l'autre. L'oreille, Fœil, trouvent leur plaisir dans le rapport harmonique de deux sons ou de deux couleurs ; mais ici c'est pour ainsi dire le plus haut degré de consonnance que l'âme puisse percevoir, car en môme temps toutes ses puissances sont en jeu : l'imagination, les sens sont séduits, satisfaits par un des termes de la comparaison ; la raison spéculative ou le sens du beau moral, par Fautre; et ce double plaisir est encore surpassé par celui qui nait simultanément du rapport entre les deux termes, c'est-à-dire de la similitude même.
Ceci pourrait nous conduire à réfléchir sur l'emploi et l'effet de ce s(yle $ynUK)lique que Jean-Paul parait affectionner, et qui est aigourd'bui aussi commun en France qu'en Allemagne. Nous arriverions peut^tre ainsi à saîsâr le secret de cette manière qui coosiate à ne dé-
velopper jamais l'idée morale, mais à lui substituer un emblème ou un symbole.
Mais ces considérations nous entraîneraient aujourd'hui trop loin. Pour revenir à Jean-Paul, il faut convenir qu'il serait difficile de trouver un plus grand allégoriste. Sur six cents pensées que renferme peut-être ce recueil, on en compterait à peine cinquante qui ne soient pas de véritables emblèmes. Il faut croire que ses ouvrages en fourmillent, et voilà ce qui explique et justifle le mot de madame de Staël que nous avons déjà cité : « La poésie du style de Jean-Paul ressemble » aux sons de l'harmonica, qui ravissent d'abord et nous font mal au D bout de quelques instants, t