COMMENT GRANDGOUSIER, POUR ACHAPTER LA PAIX, FIT RENDRE LES FOUACES
A tant s 3 teut le bon homme Gallet; mais Picrochole à tous ses propos ne respond aultre chose, sinon : « Venez les quérir, venez les quérir. Hz ont belle couiUe, et molle. Ils vous brayeront de la fouace. »
Adoncques retourne vers Garndgousier, lequel trouva à genous, teste nue, enchné en un petit coing de son cabinet, priant Dieu qu'il voulsist amolHr la cholere de Picrochole, et le mettre au poinct de raison, sans y procéder par force. Quand veit le bon homme de retour, il luy demanda : « Ha, mon amy, mon amy, quelles nouvelles m'apportez-vous? — Il n'y a, dist Gallet, ordre : cest homme est du tout hors du sens et délaissé de Dieu. — Voyre mais, dist Grandgousier, mon amy, quelle cause prétend il de cest excès? — Il ne m'a, dist Gallet,
cause queconques exposé, finon qu'il m'a dict en cholere quelques motz de fouaces. Je ne sçay si l'on auroit poinct faict oultraige à ses fouaciers. — Je le veulx, dist Grandgousier, bien entendre devant qu'aultre chose délibérer sur ce que seroit de faire.
Alors manda sçavoir de cest affaire, et trouva pour vray qu'on avoit prins par force quelques fouaces de ses gens et que Marquet avoit repceu un coup de tribard sus la teste; toutesfoys, que le tout avoit esté bien payé, et que le dit Marquet avoit premier blessé Forgier de son fouet par les jambes. Et sembla à tout son conseil qu'en toute force il se debvoit défendre.
Ce non obstant, dist Grandgousier : « Puisqu'il n'est question que de quelques fouaces, j'essayeray le contenter : car il me desplaist par trop de lever guerre. »
Adonc s'enquesta combien on avoit prins de fouaces, et, entendant quatre ou cinq douzaines, commenda qu'on en feist cinq charretées en icelle nuict, et que Tune feust de fouaces faictes à beau beurre, beaux moyeux d'eufz, beau saffran, et belles espices, pour estre distribuées à Marquet, et que, pour ses interestz, il luy donnoyt sept cens mille et troys philippus pour payer les barbiers qui l'auroient pensé, et d'abondant luy donnoit la mestairie de la Pomardiere, à perpétuité franche pour luy et les siens. Pour le tout conduire et passer fut envoyé Gallet. Lequel, par le chemin, feist cueilhr près de la Sauloye force grands rameaux de cannes et rouzeaux, et en feist armer autour leurs charrettes, et chascun des chartiers ; luy mesmes en tint un en sa main, par ce voulant donner à congnoistre qu'ilz ne demandoient que paix, et qu'ilz venoient pour l'achapter.
Eulx venuz à la porte, requirent parler à Picrochole de par Grandgousier. Picrochole ne voulut onques les laisser entrer, ny aller à eulx parler, et leur manda qu'il estoit empesché, mais qu'ilz dissent ce qu'ilz vouldroient au capitaine Toucque-
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dillon, lequel afiustoit quelque pièce sus les murailles. Adonc luy dict le bonhomme : « Seigneur, pour vous rescinder toute ance de débat, et ouster toute excuse que ne retournez en nostre première alliance, nous vous rendons présentement les fouaces dont est la controverse. Cinq douzaines en prindrent nos gens; elles furent très bien payées : nous aimons tant la paix que nous en rendons cinq charretées desquelles ceste ici sera pour Marquet, qui plus se plainct. Dadvantaige, pour le contenter entièrement, voylà sept cens mille et trois philippus que je luy livre, et, pour l'interest qu'il pourroit prétendre, je luy cède la niestayrie de la Pomardiere à perpétuité, pour luy et les siens, possedable en franc alloy; voyez ci le contract de la transaction. Et, pour Dieu, vivons dorénavant en paix, et vous : étirez en vos te res joyeusement, cedans ceste place icy, en laquelle n'avez droict quelconques, comme bien le confessez, et amis comme par avant. »
Touquedillon raconta le tout à Picrochole, et de plus en plus envenima son couraige, lui disant : « Ces rustres ont belle peur. Par Dieu, Grandgousier se conchie, le pau\Te beuveur ! Ce n'est pas son art d'aller en guerre, mais ouy bien vuider les flascons. Je suis d'opinion que retenons ces fouaces et l'argent, et au reste nous hastons de remparer icy et poursuivre nostre fortune. Mais pensent ilz bien avoir affaire à une duppe, de vous paistre de ces fouaces? Voilà que c'est : le bon traictement et la grande familiarité que leurs avez par cy davant tenue vou ont rendu envers eux comtemptible. Oignez villain, il vous poindra; poignez villain, il vous oindra.
— Ça, ça, ça, dist Picrochole, sainct Jacques ! ilz en auront ! Faictes ainsi qu'avez dict. — D'une chose, dist Touquedillon, vous veux je advertir. Nous sommes icy assez mal avituaillez, et pourveuz maigrement des harnois de gueule. Si Grandgousier nous mettoit siège, des à présent m'en irois faire arracher les den s toutes, seulement que troys me restassent, autant, à vos gens comme à moy; avec icelles nous n'avan-
cerons que trop à manger noz munitions. — Nous, dist Picru choie, n'aurons que trop mangeailles. Sommes nous icy pour manger 9u pour batailler? — Pour batailler, vraycraent, dist Touquedillon; mais de la pance vient la dance, et où faim règne force exule. — Tant jazer ! dist Picrochole. Saisissez ce qu'ilz ont amené. »
A doncques prindrent argent, et fouaces, et beufz, et charrettes, et les renvoyèrent sans mot dire, sinon que plus n'aprochassent de si près, pour la cause qu'on leur diroit demain. Ainsi sans rien faire retournèrent devers Grandgousier, et luy contèrent le tout, adjoustans qu'il n'estoit aulcun espoir de les tirer à paix, sinon à vive et forte guerre.