‹ Œuvres de RabelaisChapitre 132 sur 231 · PROLOGUE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PROLOGUE DE L'AUTEUR

Très illustres et très chevaleureux champions, gentilz hommes et aultres, qui voluntiers vous adonnez à toutes gentillesses et honnestetez, vous avezn'agueresveu, leu, etsceu les grandes et inestimables Chroniques de l'énorme géant Gargantua : et comme vrays fidèles, les avez creues tout ainsi que texte de Bible ou de sainct Evangile ; et y avez maintes f oys passé vostre temps avec les honorables Dames et Damoyselles, leur en faisans beaulx et longs narrés, alors que estiez hors de propos : dont estes bien dignes de grande louange et mémoire sempiternelle. Et à la mienne volunté que un chascun laissast sa propre besoigne, ne se souciast de son mestier, et mist ses affaires propres en oubly, pur y vacquer entièrement, sans que son esperit feust de ailleurs distraict ny empesché, jusques à ce que l'on les tint par cueur ; aÉ6n que, si d'adventure l'art de l'Imprimerie cessoit, ou en cas que tous h\Tes périssent, on temps advenir un chascun les peust bien au net enseigner à ses enfans, et à ses successeurs et survivens bailler, comme de main en main, ainsi qu'une religieuse Caballe. Car il y a plus de fruict que par adventure ne pensent un tas de gras talvassiers tous croustelevez, qui entendent beaucoup moins en ces petites joyeusetés que ne faict Raclet en l'Institute. J'en ay congneu de haults et puissans seigneurs en bon

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nombre, qui, allans à la chasse de grosses bestes, ou voiler pour canes : s'il advenoit que la beste ne feust rencontrée par les brisées, ou que le faucon se mist à planer, voyansla proye gaigner à tire d'aisle, ilz estoient bien marrys comme entendez assez; mais leur refuge de reconfort, et afin deene soy morfondre, estoit à recoler les inestimables faictz dudict Gargantua. Aultres sont par le monde ( ce ne sont fariboles), qui, estans grandement affligez du mal des dentz, après avoir tous leurs biens despenduz en medicins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède plus expédient que de mettre lesdictes chroniques entre deux beaux linges bien chaulx, et les apphquer au Heu de la douleur, les sinapizand avec un peu de pouldre d'oribus.

Mais que diray je des pauvre verolez et goutteux? O quantesfoys nous les avons veu, à l'heure que ilz estoient bien oingtz, et engraissez à poinct, et le visaige leur reluisoyt comme la claveure d'un charnier, et les dentz leur tressailloyent comme font les marchettes d'un clavier d'orgues ou d'espinette, quand on joue dessus, et que le gosier leur escumoit comme à un verrat que les vaultres ont aculé entre les toilles : Que faisoyent ilz alors? Toute leur consolation n'estoit que de ouyr hre quelque page dudict livre. Et en avons veu qui se donnoient à cent pipes de vieulx diables, en cas qu'ilz n'eussent senty allégement manifeste à la lecture dudict li\Te, lors qu'on les tenoit es lymbes; ny plus ny moins que les femmes estans en mal d'enfant, quand on leur leist la vie de saincte Marguerite. Est ce rien cela? Trouvez moy livre, en quelque langue, en quelque faculté et science que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je poieray chopine de trippes. Non, messieurs, non, il n'y en a poinct. Il est sans pair, incomparable, et sans parragon. Je le maintiens jusques au feu exclusive. Et ceux qui vouldroient maintenir que si, reputez les abuseurs, predestinateurs, etnposteurs, et séducteurs. Bien v:^ay est il que l'on trouve en

aulcuns livres de haulte fustaye certaines propriétés occultes, au nombre desquelz l'on tient Fessepinte, Orlando furioso, Robert le diable. Fierabras, Guillaume sans paour, Huon de bourdeaulx, Montevielle et Matabrune. Mais ilz ne sont pas à comparer à celluy duquel nous parlons. Et le monde a bien congneu par expérience infallible le grand émolument et utilité qui venoit de ladicte chronique Gargantuine : car il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans. Voulant doncques (je vostre humble esclave) accroistre vos passetemps d'advantaige, vous ofire de présent un aultre UxTe de mesme billon, sinon qu'il est un peu plus équitable et digne de foy que n'estoit l'aultre. Car ne croyez (si ne voulez errer à vostre escient) que j'en parlecomnieles juifzdelaloy. Je ne suis nay en telle planette, et ne m'advint onques de mentir, ou asseurer chose qui ne feust véritable : agenies et consentientes, c'est-à-dire qui na conscience na rien. J'en parle comme sainct Jehan de l'Apocalypse, quod vidimus testarnur. C'est des horribles faictz et prouesses de Pantagruel, lequel j'ay servy à gaiges des ce que je fuz hors de page jusques à présent que, par son congié, je m'en suis venu visiter mon pais de vache, et sçavoir si estoyt en vie parent mien aulcun. Pourtant, affin que je face fin à ce prologue, tout ainsi comme je me donne à cent mille panerées de beaulx diables, corps et ame, trippes et boyaulx, en cas que j'en mente en toute l'histoire d'un seul mot : pareillement, le feu sainct Antoine vous arde, mau de terre bous bire, ie iancy, le maulubec vous trousque, la caquesangue vous viengne, le mau fin feu de ricqueracque, aussi menu que poil de vache, tout renforcé de vif argent, vous puisse entrer au fondement ; et comme Sodome et Gomorre puissiez tomber en soulfre, en feu et en abysme, en cas que vous ne croyez fermement tout ce que je vous racompteray en ceste présente chroniquei

lOO LIVRE II, CHAPITRE ï

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