‹ Œuvres de RabelaisChapitre 136 sur 231 · DU DUEIL QUE MENA GARGANTUA DE LA MORT DE SA FEMME BADEBEC · texte numérisé non relu

DU DUEIL QUE MENA GARGANTUA DE LA MORT DE SA FEMME BADEBEC

Quand Pantagruel fut né, qui fut bien esbahy et perplex, ce fut Gargantua son père, car, voyant d'un cousté sa femme Badebec morte, et de l'autre son filz Pantagruel né, tant beau et grand, il ne sçavoit que dire ny que faire. Et le doubte qui troubloit son entendement estoit, assavoir mon s'il devoit plorer pour le dueil de sa femme, ou rire pour la joye de son filz. D'un costé et d'aultre, il avoit argumens sophisticques qui le suffoquoyent, car il les faisoit très bien ùi modo et figura, mais il ne les pouvoit souldre. Et, par ce moyen, demeuroit empestré comme la souris empeigée, ou un Milan prins au lasset.

« Pleureray je? disoit il. Ouy, car, pourquoy? Matant bonne femme est morte, qui estoit la plus cecy, la plus cela qui feust au monde. Jamais je ne la verray, jamais je n'en recouvreray une telle : ce m'est une perte inestimable ! O mon Dieu, que te avoys je faict pour ainsi me punir? Que ne envoyas tu la mort à moy premier qu'à elle? car vivre sans elle ne m'est que languir. Ha, Badebec, ma mignonne, mamye, mon petit con (toutesfois elle en avoit bien trois arpens et deux sexterées) ma tendrette, ma braguette, ma savate, ma pantofie, jamais je ne te verray. Ha, pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta doulce nourrice, ta dame très aymée. Ha, faulce

mort, tant tu me es malivole, tant tu me es oultrageuse, de me tollir celle à laquelle immortalité appartenoit de droict. »

Et, ce disant, pleuroit comme une vache, mais tout soubdain rioit comme un veau, quand Pantagruel luy venoit en mémoire. « Ho, mon petit filz, disoit il, mon coillon, mon peton, que tu es joly ! et tant je suis tenu à Dieu de ce qu'il m'a donné un si beau filz, tant joyeux, tant riant, tant joly. Ho, ho, ho, ho ! que je suis aise ! beuvons. ho ! laissons toute melancholie; apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume ceste chandelle, ferme ceste porte, taille ces souppes, envoyé ces pauvres, baille leur ce qu'ilz demandent; tiens ma robe, que je me mette en pourpoint pour mieulx festoyer les commères. »

Ce disant, ouyt la letanie et les mémentos des prcbstres qui portoyent sa femme en terre, dont laissa son propos, et tout soubdain fut ravy ailleurs, disant : « Seigneur Dieu, fault il que je me contriste encores? Cela me fasche, je ne suis plus jeune, je deviens vieulx, le temps est dangereux, je pourray prendre quelque fièvre, me voy là affolé. Foy de gentilhomme, il vault mieulx pleurer moins, et boire d'advantaige. Ma femme est morte : et bien, par Dieu [da jurandi), je ne la resusciteray pas par mes pleurs : elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx ne est : elle prie Dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos misères et calamités. Autant nous en pend à l'œil. Dieu gard le demeurant ! Il me fault penser d'en trouver une aultre.

'< Mais voicy que vous ferez, dist il aux sages femmes (où sont elles? Bonnes gens, je ne vous peulx veo^nr) : allez à l'enterrement d'elle, et ce pendent je berceray icy mon filz, car je me sens bien fort altéré, et serois en danger de tomber malade, mais beuvez quelque bon traict devant : car vous vous en trouverez bien, et m'en croyez sus mon honneur. » A quoy obtemperantz, allèrent à l'enterrement et iunerailles,

et le pauvre Gargantua demoura à l'hostel. Et ce pendent fit l'epitaphe pour estre engravé en la manière que s'ensuyt :

Elle en mourut, la noble Badebec,

Du mal d'enfant, qui tant me sembloit nice :

Car elle avoit \dsaige de rebec.

Corps d'Espagnole, et ventre de Souyce.

Priez à Dieu qu'à elle soit propice,

Luy perdonnant, s'en rien oultrepassa.

Cy gist son corps, lequel vesquit sans vice,

Et mourut l'an et jour que trespassa.

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