‹ Œuvres de RabelaisChapitre 159 sur 231 · BIEN SUBTILEMENT · texte numérisé non relu

BIEN SUBTILEMENT

Ainsi qu'il disoit cela, ilz adviserent six cens soixante chevaliers, montez à l'advantage sus chevaulx legiers, qui accouroyent là veoir quelle navire c'estoit qui estoit de nouveau abordée au port, et couroient à bride avallée pour les prendre s'ilz eussent peu. Lors dist Pantagruel : « Enfans, retirezvous en la navire, voyez cy de noz ennemis qui accourent, mais je vous les tueray icy comme bestes, et fussent ilz dix fois autant • ce pendent retirez vous, et en prenez vostre passe temps. » Adoncques respondit Panurge : « Non, seigneur, il n'est de raison que ainsi faciez; mais, au contraire, retirez vous en la navire, et vous, et les aultres : car moy tout seul les desconfiray icy mais il ne fault pas tarder; avancezvous. » A quoy dirent les aultres : « C'est bien dict, seigneur; retirez vous, et nous aiderons icy à Panurge, et vous congnoistrez que nous sçavons faire. » Adonc Pantagruel dist : « Or je le veulx bien, mais, au cas que fussiez les plus foybles je ne vous tauldray. »

Alors Panurge tira deux grandes cordes de la nef, et les attacha au tour qui cstoit sur le tillac, et les mist en terre, et en fist un long circuyt, l'un plus loing, l'aultre dedans cestuy là. Et dist à Epistemon : « Entrez dedans la navire, et quand je vous sonneray, tournez le tour sus le tillac diligentement. en ramenant à vous ces deux chordes. )> Puis dist à Eusthenes et à Carpalim : « Enfans, attendez icy et vous offrez es ennemys franchement, et obtempérez à eux. et faictes semblant de vous rendre, mais advisez que ne entrez au cerne de ces chordes : retirez vous tousjours hors. » Et incontinent entra dedans la navire, et print un fais de paille et une botte de pouldre de canon, et cspandit par le cerne des chordes, et avec une migraine de feu se tint auprès.

Tout soubdain arrivèrent à grande fores les chevaliers, et les premiers chocquerent jusques auprès de la navire, et, par ce que le rivage ghssoit, tumberent eux et leurs chevaulx, jusques au nombre de quarante et quatre. Quoy voyans les aultrîs approchèrent, pensans que on leur eust résisté à l'arrivée. Mais Panurge leur dist : « Messieurs, je croy que vous soyez faict mal, pardonnez le nous : car ce n'est de nous, mais c'est de la lubricité de l'eau de mer, qui est tousjours unctueuse. Nous nous rendons à vostre bon plaisir. » Autant en dirent ses deux compaignons, et Epistemon, qui estoit sur le tillac.

Ce pendent Panurge s'esloignoit, et, voyant que tous cstoyent dedans le cerne des chordes, et que ses deux compaignons s'en estoient esloignez, faisans place à tous ces chevaliers qui à foulle alloyent pour veoir la nef, et qui estoyent dedans, soubdain cria à Epistemon : « Tire, tire. » Lors Epistemon commença tirer au tour, et les deux chordes se empestrerent entre les chevaulx, et les ruoyent par terre bien aysement avec les chevaucheurs ; mais eulx, ce voyans, tirèrent à l'espée, et les vouloyent desfaire, dont Panurge meit le feu en la traînée, et les fist tous là brusler comme âmes damnées,

hommes et chevaulx, nul n'en eschappa, excepté un qui estoil monté sur un cheval turcq, qui le gaigna à f ouyr ; mais, quand Carpahm l'apperceut, il courut après en telle hastiveté et allaigresse qu'il le attrapa en moins de cent pas, et, saultan sur la crouppe de son cheval, l'embrassa par derrière, e1 l'amena à la navire.

Cette defiaicte parachevée, Pantagruel feut bien joyeux, et loua merveilleusement l'industrie de ses compaignous, et les fist rafraîchir et bien repaistre sur le rivage joyeusement, et boire d'autant, le ventre contre terre, et leur prisonnier avecques eux famihairement : sinon que le pau\'Te diable n'estoit point asseuré que Pantagruel ne le devorast tout entier, ce qu'il eust faict, tant avoit la gorge large, aussi facillement que feriez un grain de dragée, et ne luy eust monté en sa bou che en plus qu'un grain de millet en la gueuUe d'un asne.

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