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UN GROS BASTON SUR DEUX VERRES

« Devant que partions d'icy, dist Pantagruel, en mémoire de la prouesse que avez présentement f: ict. je veulx ériger

en ce lieu un beau trophée, » Adoncques un chascun d'entre aulx, en grande liesse et petites chansonnettes villaticques, dressèrent un grand boys auquel y pendirent une selle d'armes, un chanfrain de cheval, des pompes, des estrivieres, des espérons, un haubert, un hault appareil asseré, une hasche, un estoc d'armes, un gantelet, une masse, des goussetz, des grèves, un gorgery, et ainsi de tout appareil requis à un arc triumphal ou Trophée. Puis, en mémoire éternelle, escripvit Pantagruel le dicton victorial comme s'ensuyt :

Ce fut icy qu'apparut la vertus

De quatre preux et vailians champions,

Om, de bon sens, non de hamois vestuz,

Comme Fable, ou les deux Scipions,

Firent six cens soixante morpions,

Puissans ribaulx, brusler comme ime escorce.

Prenez y tous, Roys, ducs, rocz et pions,

Enseignement qu'engin mieulx vault que force :

Car la victoire, Comme est notoire, Ne gist qu'en hem:

Du consistoire Ou règne en gloire Le hault Seigneur;

Vient, non au plus fort ou greignevir, Ains à qui luy plaist, com'fault croire : Doncques a chevance et honneur Cil qui par foy en luy espoire.

Ce pendant que Pantagruel escripvoit les carmes susdictz, Panurge emmancha en un grand pal les cornes du chevreul, et la peau et le pied droit de devant d'icelluy ; puis les aureilles de trois le\T:aulx, le rable d'un lapin, les mandibules d'un lie\'re, les aisles de deux bitars, les piedz de quatre ramiers, une guedofle de \-inaigre, une corne où ilz mettoient le sel, leur broche de boys, une lardouere, un meschant chauldron tout pertuisé, une breusse où ilz saulsoient, une saUere de

terre, et un gobelet de Beauvoys. Et, en imitation des vers et Trophée de Pantagruel, escripvit ce que s'ensuyt :

Ce fut icy que mirent à bas culz

Joyeusement quatre gaillars pions.

Pour baiicquetcr à l'honneur de Bacchus»

Beuvans à gré comme beaulx carpions.

Lors y perdit rablcs et cropions

Maistre levrault, quand chascun s'y efforce :

'Sel et vinaigre, ainsi que scorpions,

Le poursuivoient, dont en eurent l'estorce.

Car rinventoire

D'un défensoire,

En la chaleur.

Ce n'est qu'à boire

Droit et net, voire

Et du meilleur,

« Mais manger levrault, c'est malheur»

Sans de vinaigre avoir mémoire :

Vinaigre est son ame et valeur.

Retenez le en poinct peremptoire.

Lors, dist Pantagruel : « Allons, enfans, c'est trop musé icy à la viande : car à grand peine voit on advenir que grands bancqueteurs facent beaulx faicts d'armes. Il n'est umbre que d'estendartz, il n'est fumée que de chevaulx, et clicquetys que de harnoys. » A ce commença Epistemon soubrire, et dist : « Il n'est umbre que de cuisine, fumée que de pastez, et clicquetys que de tasses. » A quoy respondit Panurge : « Il n'est umbre que de courtines, fumée que de tetins, et clicquetys que de couillons. » Puis, se levant fit un pet, un sault, et un sublet, et crya à haulte voix joyeusement : « Vive tousjours Pantagruel ! » Ce voyant, Pantagruel en voulut autant faire, mais, du pet qu'il fit, la terre trembla neuf lieues à la ronde, duquel, avec l'air corrumpu, engendra plus de cinquante et troys mille petits hommes nains et contrefaicts : et d'une vesne qu'il fist, engendra autant de petites femmes, acropies comme vous en voyez en plusieurs lieux, qui jamais ne crois- T. I. 17

sent, sinon comme les quehues des vaches, contre bas, ou bien comme les rabbes de Lyraousin, en rond. « Et quoy, dist Panurge, vos petz sont ilz tant fructueux? par Dieu, voicy de belles savates d'hommes, et de belles vesses de femmes; il les fault marier ensemble, ilz engendreront des mouches bovines. » Ce que fit Pantagruel, et les nomma P3'gmées. Et les envoya vivre en une isle là auprès, où ilz se sont fort multipliez depuis. Mais les grues feur font continuellement la guerre : desquelles ilz se défendent courageusement, car ces petits boutz d'hommes (lesquelz en Ecosse l'on appelle manches d'estrilles) sont voluntiers cholericques. La raison physicale est parce qu'ilz ont le cueur prés de la merde.

En ceste mesme heure, Panurge print deux verres qui là estoient, teus deux d'une gi'andeur, et les empUt d'eau tant qu'ilz en peurent tenir, et en mist l'un sur une escabelle, et i'aultre sur une aultre, les esloingnant à part la distance de cinq piedz; puis après print le fust d'une javeline de la grandeur de cinq piedz et demy, et le mist dessus les deux verres, en sorte que les deux boutz du fustz touchoient justement les bors des verres. Cela faict, print un gros pau, et dist à Pantagruel et es aultres : « Messieurs, considérez comment nous aurons victoire facillement de nos ennemys. Car ainsi comme j€ rompray ce fust icy dessus les verres, sans que les verres soient en rien rompus ne brisés, encores, que plus est, sans que une seule goutte d'eau en sorte dehors, tout ainsi nous romprons la teste à noz Dipsodes, sans ce que nul de nous soit blessé, et sans perte aulcune de noz besoignes. Mais, affin que ne pensez qu'il y ait enchantement, tenez, dist il à Eusthenes, frappez de ce pau tant que pourrez au miilieu. » Ce que fist Eusthenes, et le fust rompit en deux pièces tout net, sans qu'une goutte d'eau tombast des verres. Puis dist : « J'en sça}' bien d'aultres; allons seulement en asseurance. »

PAXTAGRUEl

COMMENT PANTAGRUEL EUT VICTOIRE BIEN ESTRANGEMENt DES DIPSODES ET DES GÉANS

Après tous ces propos Pantagruel appella leur prisonnier et le renvoya, disant : « Va t'en à ton Roy en son camp, et luy dis nouvelles de ce que tu as veu, et qu'il se délibère de me festoyer demain sus le midy : car, incontinent que mes galleres seront venues, qui sera de matin au plus tard, je luy prouveray par dixhuyt cens mille combatans et sept mille géans tous plus grans que tu ne me veois, qu'il a faict follement et contre raison de assaillir ainsi mon pays. » En quoy faignoit Pantagruel avoir armée sur mer.

Mais le prisonnier respondit qu'il se rendoit son esclave, et qu'il estoit content de jamais ne retourner à ses gens, ains plustost combatre avec Pantagruel contre eulx, et pour Dieu qu'ainsi le permist.

A quoy Pantagruel ne voulut consentir; ains luy commanda qu'il partist de là briefvement, et aUast ainsi qu'il avoit dict, et luy bailla une boette pleine de Euphorbe et de grains de Coccognide, confictz en eau ardente, en forme de compouste, luy commandant la porter à son Roy, et luy dire que, s'il en pouvoit manger une once sans boire, qu'il pourroit à lui résister sans peur.

Adonc le prisonnier le supplia à joinctes mains que, à l'heure de sa bataille, il eust de luy pitié, donc luy dist Pantagruel : a Apres que tu auras le tout annoncé à ton Roy, metz tout ton espoir en Dieu, et il ne te délaissera poinct : car de moy, encores que soye puissant, comme tu peuz veoir, et aye gens infinis ep armes, toutesfoys je n'espère en ma force

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ny en mon industrie ; mais toute ma fiance est en Dieu mon

protecteur, lequel jamais ne délaisse ceulx qui en luy ont mis leur espoir et pensée. »

Ce faict, le prisonnier luy requist que, touchant sa rançon, il luy voulust faire party raisonnalbe. A quoy respondit Pantagruel que sa fin n'est oit de piller ny arançonner les humains, mais de les enrichir et reformer en liberté totalle : « Va t'en, dist il, en la paix du Dieu vivant, et ne suiz Jamais maulvaise compaignie, que malheur ne te advienne. »

Le prisonnier party, Pantagruel dist à ses gens : « Enfans, j'ay donné à entendre à ce prisonnier que nous avons armée sur mer, ensemble que nous ne leur donnerons l'assault que jusques à demain sus le midy; à celle fin que eulx, doubtant la grande venue de gens, ceste nuyct se occupent à mettre en ordre, et soy r emparer : mais ce pendent mon intention est que nous chargeons sur eulx en\'iron l'heure du premier somme. »

Mais laissons icy Pantagruel avecques ses apostoles, et parlons du roy Anarche et de son armée. Quand donc le prisonnier feut arrivé, il se transporta vers le Roy, et luy conta comment estoit venu un grand Géant, nommé Pantagruel, qui avoit desconfit et faict roustir cruellement tous les six cens cinquante et neuf chevahers, et luy seul estoit saulvé pour en porter les nouvelles. D'advantaige avoit charge dudict géant de luy dire qu'il luy apprestast au lendemain sur le midy à disncr, car il deliberoit de le envahir à ladicte heure.

Puis luy bailla ceste boste où estoient les confitures. Mais, tout soubdain qu'il en eut avallé une cuillerée, luy vint tel eschauffement de gorge avecques ulcération de la luette que la langue luy pela. Et, pour remède qu'on luy feist, ne trouva allégement quelconques, sinon de boire sans remission : car, incontinent qu'il ostoit le guobclet de la bouche, la langue luy brusloit. Par ainsi,- l'on ne faisoit que luy entonner vin en

gorge avec un embut. Ce que voyans ses capitaines, Easchatz et gens de garde, gousterent desdictes drogues pour esprouver si elles estoient tant alteratives ; mais il leur en print comme à leur roy. Et tous flacconnerent si bien que le bruyt vint par tout le camp comment le prisonnier estoit de retour, et qu'ilz debvoient avoir au lendemain l'assault, et que à ce ja se prcparoit le Roy, et les capitaines, ensemble les gens de garde, et ce par boire à tyre larigot. Parquoy un chascun de l'armée commencza Martiner, choplner, et trinquer de mcsmes. Somm3, ilz beurent tant et tant qu'ilz s'endormirent comme porcs sans ordre parmy le camp.

Maintenant retournons au bon Pantagruel, et racontons comment il se porta en cest affaire. Partant du lieu du Trophée, print le msat de leur navire en sa main comme un bourdon, et mist dedans la hune deux cens trente et sept poinsons de vin blanc d'Anjou, du reste de Rouen, et attacha à sa ceincture la barque toute pleine de sel, aussi aisément comme les Lansquenettes portent leurs petit z panerotz. Et ainsi se mist en chemin avec ses compaignons. Quand il fut près du camp des ennemys, Panurge luy dist : « Seigneur, voulez vous bien faire? Dévaliez ce vin blanc d'Anjou de la hune, et beuvons icy à la bretesque. »

A quoy condescendit voluntiers Pantagruel, et beurent si net qu'il n'y demeura une seulle goutte des deux cens trente et sept poinsons, excepté une ferriere de cuir bouilly de Tours, que Panurge emplit pour soy : car il l'appelloit son vade meciim, et quelques meschantes baissieres pour le vinaigre.

Après qu'ilz eurent bien tiré au chevrotin, Panurge donna à manger à Pantagruel quelque diable de drogues, composées de lithontripon, nephrocatarticon, coudignac cantharidisé, et aultres espèces diureticques.

Ce faict, Pantagruel dist à Carpalim : « Allez en la ville, gravant comme un rat contre la muraille, comme bien sçavez faire, et leur dictes que à l'heure présente ilz sortent et don-

nent sur les ennemys, tant roiddement qu'ilz pourront; et, ce dict, descendez, prenant une torche allumée avecques laquelle vous mettrez le feu dedans toutes les tentes et pavillons du camp ; puys vous crierez tant que pourrez de vostre grosse voix, qui est plus espovantable que n'estoit celle de Stentor, qui fut ouy par sur tout le bru\^ de la bataille des Troyans, et partez du dict camp. — Voire mais, dist Carpalim, seroit ce pas bon que je encloasse toute leur artillerie? — Non, non, dist Pantagruel, mais bien mettez le feu en leurs pouldres. »

A quoy obtempérant, CarpaUm partit soubdain, et fist comme avoit esté décrété par Pantagruel, et sortirent de la ville tous les combattans qui y estoyent. Et, alors que il eut mis le feu par les tentes et pavillons, passoit legierement par sur eulx sans qu'ilz en sentissent rien, tant ilz ronfloyent e* dormoyent parfondement. Il vint au lieu où est oit l'artillerie : et mit le feu en leurs munitions; mais ce feust le dangier : le feu feut si soubdain que il cuida embrazer le pauvre Carpalim. Et n'enst esté sa merveilleuse hastivcté, il estoit fricassé comme un cochon, mais il départit si roidement qu'un quarreau d'arbaleste ne vole pas plustost.

Quand il fut hors des tranchées, il s'escria si espovantabiement qu'il sembloit que tous les diables feussent deschainez. Auquel son s'esveillerent les ennemys, mais sçavez vous comment? Aussi estourdis que le premier son de matines, qu'on appelle en Lussonnoys frotte couille.

Ce pendent Pantagruel commença à semer le sel qu'il avoit en sa barque, et, parce qu'ilz dormoyent la gueulle baye et ouverte, il leur en remplit tout le gouzier, tant que ces pauvres haires toussissoient \Comme regnards, crians : « Ha Pantagruel, Pantagruel, tant tu nous chauffes le tizon ! » Soubdain print envie à Pantagruel de pisser, à cause des drogues que luy avoit baillé Panurge, et pissa parmy leur camp, si bien et copieusement qu'il les noya tous; et y eut déluge particulier

dix lieues à la ronde. Et dist l'histoire que, si la grand jument do son père y eust esté et pissé pareillement, qu'il y eust eu déluge plus énorme que celluy de Deucalion : car elle ne pissoit fois qu'elle ne fist une rivière plus grande que n'est le Rosne et le Danouble.

Ce que voyans ceulx qui estoient yssuz de la ville, disoient : i( Hz sont tous mors cruellement, voyez le sang courir. » Mais ilz y estoient trompés, pensans, de l'urine de Pantagruel, que fcust le sang des ennemys : car ilz ne le veoyent sinon au lustre du feu des pavillons, et quelque peu de clarté de la Lune.

Les ennemys, après soy estre reveillez, voyans d'un cousté le feu en leur camp, et l'inondation et déluge urinai, ne sçavoyent que dire ny que penser. Aulcuns disoient que c'estoit la fin du monde et le jugement final, qui doibt estre consommé par feu : les aultres, que les dieux marins Neptune, Protheus, Tritons, aultres, les persecutoient, et que, de faict, c'estoit eaue marine et salée.

O qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre les troys cens géans? O ma muse ! ma Calliope, ma Thalie, inspire moy à ceste heure ! restaure moy mes esperitz, car voicy le pont aux asnes de Logicque, voicy le trebuchet, voicy la difficulté de pouvoir exprimer l'horrible bataille qui fut faicte. A la mienne volunté que je eusse maintenant un boucal du meilleur vin que beurent oncques ceux qui liront ceste histoire tant veridicque !

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