‹ Œuvres de RabelaisChapitre 178 sur 231 · COMMENT PANTAGRUEL DETESTE LES DEBTEURS ET EMPRUNTEURS · texte numérisé non relu

COMMENT PANTAGRUEL DETESTE LES DEBTEURS ET EMPRUNTEURS

« J'entends, respondit Pantagruel, et me semblez bon topicqueur et affecté à vostre cause. ]Mais preschez et patrocinez d'icy à la Pentecoste, en fin vous serez esbahy comment rien ne me aurez persuadé, et, par vostre beau parler, ja ne me ferez entrer en debtes. Rien (dit le sainct Envoyé) à personne ne doibvez, fors amour et dilection mutuelle. Vous me usez icy de belles graphides et diatyposes, et me plaisent trèsbien; mais je vous diz que, si figurez un affronteur effronté et importun emprunteur, entrant de nouveau en une ville ja advertie de ses mœurs, vous trouverez que à son entrée plus seront les citoyens en efiroy et trépidation que si la Peste y entroit en habillement tel que la trouva le philosophe Tyanien dedans Ephese. Et suys d'opinion que ne erroient les Perses, estimans le second vice estre mentir, le premier estre debvoir. Car debtes et mensonges sont ordinairement ensemble ralliez.

3l8 LIVRE III, CHAPITRE V

c Je ne veux pourtant inférer que jamais ne faille debvoir, jamais ne faille prester. Il n'est si riche qui ^^uelques foy ne doibvc. Il n'est si pouvre de qui quelques foys on ne puisse emprunter. L'occasion sera telle que l'a dict Platon en ses icix, quand il ordonne qu'on ne laisse chés soy les voysins puiser eau si premièrement ilz n'avoient en leiirs propres pastifz foussoyé et bcché, jusques à trouver celle espèce de tsrre qu'on nomme Ceramite (c'est terre à potier), et là n'eussent rencontré source, ou degout d'eaux. Car icelle terre, par s-à substance, qui est grasse, forte, lize et dense, retient l'hulaidité, et n'en est facilement faict escours ne exhalation. Ainsi est ce grande vergouigne, tousjours, en tous lieux, d'un chascun emprunter, plus toust que travailler et guaingner. Lors seulement debvroit on (scelon mon jugement), prester quand la personne travaillant n'a peu par son labeur faire guain, ou quand elle est soubdainement tombée en perte inopinée de ses biens. Pourtant, laissons ce propos, et dorénavant ne vous attachez à créditeurs : du passé je vous délivre.

— Le moins de mon plus, dist Panurge, en cestuy article sera vous remercier; et, si les remerciemens doibvent estre mesurez par l'affection des biensfaicteurs; cesera infiniment, sempiternellement : car l'amour que de vostre grâce me portez est hors le dez d'estimation; il transcende tout poix, tout nombre, toute mesure : il est infiny, sempiternel. jNIais, le mesurant au qualibre des biensfaicts et contentement des ;:eoepvans ce sera assez laschement. Vous me faictez des biens beaucoup, et trop plus que ne m'appartient, plus que n'ay envers vous deser\y, plus que ne requeroient mes mérites, force est que le confesse, mais non mie tant que pensez en c-,stuy article. Ce n'est là que me deult, ce n'est là que me .^ai'^t et démange . car, dorénavant, estant quitte, quelle contenence auray je? Croyez que je auray maulvaise grâce pour les premiers moys, veu que je n'y suis ne nourri" ne accoustumé. J'en ay grand paour.

« D'adventaige, désormais ne naistra pet en tout Salmiguondinoys qui n'ait son rcnvoy vers mon nez. Tous les pcteurs du monde, petans, disent : Voylà pour les quittes. Va vie finira bien toust, je le prcvoy. Je vous recommande mon Epitaphe. Et mourray tout confict en pedz. Si quelque jour, pour restaurant à faire peter les bonnes femmes, en extrême passion de colicque venteuse, les medicamens ordinaires ne satisfont aux medicins, la momie de mon paillard et empeté corps leur sera remède présent. En prenent tant peu que direz, elles péteront plus qu'ilz n'entendent. C'est pourquoy je vous pricrois voluntiers que de debtes me laissez quelque centurie : comme le roy Louys unziesme, jettant hors de procès Miles d'Illiers, evesque de Chartres, fut importuné luy en laisser quelque un pour se exercer. J'ayme mieulx leur donner toute ma Cacqueroliere, ensemble ma Hannetonniere : rien pourtant ne déduisant du sort principal.

— Laissons, dist Pantagruel, ce propos, je vous l'ay ja dict une foys. »

Page 1