‹ Œuvres de RabelaisChapitre 189 sur 231 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

COMMENT PANTAGRUEL CONSEILLE A PANURGE DE CONFERER AVECQUB UNE SIBYLLE DE PANZGUST

Peu de temps après, Pantagruel manda quérir Panurgc, et luy dist : « L'amour que je vous porte, invétéré par succession de long temps, me sollicite de penser à vostre bien et profict. Entendez ma conception : On m'a dict que à Panzoust, prés le Croulay, est une Sibylle tresinsigne, laquelle predict toutes choses futures : prenez Epistemon de compaignie, et vous transportez devers elle, et oyez ce que vous dira. — C'est, dist Epistemon, par adventure, une Canidie, une Sagane, une Pithonisse et sorcière. Ce que me le faict penser, est que celluy lieu est en ce nom difîamé qu'il abonde en sorcières plus que ne feist oncques Thessalie. Je ne iray pas voluntiers. La chose est illicite et défendue en la loy de Moses. — Nous, dist Pantagruel, ne sommez mie Juifz,et n'est chose confessée ne avérée qu'elle soit sorcière. Remettons à vostre retour le grabeau et belutement de ces matières. Que sçavons nous si c'est une unzicme Sibylle, uneseconde Cassandre? Et, ores que Sibylle ne feust, et de Sibylle ne meritast le nom, quel interest encourrez vous, avec elle conférant de vostre perplexité, entendu mesmement qu'elle est en existimation de plus sçavoir, plus entendre que ne porte l'usancc ne du pays, ne du sexe? Que nuist sçavoir tousjours et tousjours apprendre, feust ce d'un sot, d'un pot, d'une guedouflc, d'une moufle, d'une pantoufle ? Vous souvieignc que Alexandre le Grand, ayant obtenu victoire du roy Darie en Arbelles, presens ses Satrapes, quelque loys refusa audience à un compaignon, puys en vain mille et mille foys s'en repentit. II

estoit en Perse x-ictoricux, mais tant esloigné de Maccdonie, son royaulme héréditaire, que grandement se contristoit, par non povoir moyen aulcun inventer d'en sçavoir nouvelles, tant à cause de l'cnormc distance des lieux que de l'interposition des grands fleuves, empcschement des dccers, et objection des montaignes. En cestuy estrif et soigneux pensement, qui n'estoit petit (car on eust peu son pays et royaulme occuper, et là installer Roy nouveau et nouvelle colonie, long temps davant qu'il en eust advertisscraent pour y obvier), davant luy se présenta un homme de Sidoine, marchand périt et de bon sens, mais au reste assez pauvre et de peu d'apparence, luy dénonçant et affermant avoir chemin et moyen inventé, par lequel son pays pourroit de ses victoires Indianes, luy de Testât de Macedonie et ^Eg^-pte, estre en moins de cinq jours asçavanté.

« Il estima la promesse tant abhorrente et impossible qu'oncques l'aureille prester ne luy voulut, ne donner audience. Que luy eust cousté ouyr et entendre ce que l'homme a voit inventé? Quelle nuisance, quel dommaige eust il encouru pour sçavoir quel estoit le moyen, quel estoit le chemin que l'homme luy vouloit demonstrcr? Nature me semble, non sans cause, nous avoir formé aureilles ouvertes, n'y appousant porte ne clousture aulcune, comme a faict es œilz, langue et aultres issues du corps. La cause je cuide estre, affîn que tousjours nuyctz, continuellement puissions ouyr, et, par ouye, perpétuellement aprendre : car c'est le sens sus tous aultres plus apte es disciplines. Et peut estre que celluy homme estoit ange, c'est à dire massagier de Dieu envoyé comme feut Raphaël à ïobie. Trop soubdain le contcnma, trop long temps après s'en repentit.

— Vous dictes bien, respondit EpisLemon; mais ja ne me ferez entendre que chose beaucoup adventaigeusc soit prendre d'une femme, et d'une telle femme, en tel pays, conseil et •advis. — Je, dist Panurge, me trouve fort bien du conseil des

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femmes, et mesmement des vieilles. A leur conseil, je £03-5 tonsjours une selle ou deux extraordinaires. Mon amy, ce sont vrays chiens de monstres, \'raycs rubricques.de droict. Et bien proprement parlent ceux qui les appellent Sages femmes. Ma coustume et mon style est les nommer Présages femmes. Sages sont elles, car dextrement elles congnoissent. Mais je les nomme Présages, car divinement elles prevoyent et prédisent certainement toutes choses advenir. Aucunesfois je les appelle non Maunettes, mais Mouettes, comme la Juno des Romains. Car de elles tousjours nous viennent admonitions salutaires et profitables. Demandez en à Pythagoras, Socrates, Empedocles, et nostre maistre Ortuinus. Ensemble je loue jusques es haults cieulx l'antique institution des Germains, lesquelz prisoient au poix du Sanctuaire et cordialement reveroient le conseil des vieilles : par leurs advis et responses tant heureusement prosperoient comme les avoient prudentement receues. Tesmoings la vieille Aurinie, et la bonne mère Vellede, on temps de Vespasian.

« Croyez que vieillesse féminine est tousjours foisonnante en qualité soubeline, je voulois dire SibyUine. Allons par l'ayde, allons par la vertu Dieu, allons. Adieu, frère Jan, je te recommande ma braguete. — Bien, dist Epistemon, je vous suivray, protestant que, si j'ay advertissement qu'elle use de sort ou enchantement en ses responses, je vous laisseray à la porte, et plus de moy accompaigné ne serez. »

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