‹ Œuvres de RabelaisChapitre 79 sur 231 · COMMENT GARGANTUA NASOUIT EN FAÇON BIEN ESTRANGB · texte numérisé non relu

COMMENT GARGANTUA NASOUIT EN FAÇON BIEN ESTRANGB

Eux tenens ces menuz propos de beuverie, Gargamelle commença se porter mal du bas dont Grandgousier se leva dessus l'herbe, et la reconfortoit honnestement, pensant que

GARGANTUA ig

ce feut mal d'enfant, et luy disant qu'elle s'estoit là herbée sous la Saulsaye et qu'en brief elle feroit pieds neufz : par < e, luy convenoit prendre couraige nouveau au nouvel adverement de son poupon, et, encores que la douleur luy feiist quelque peu en fascherie, toutesfoys que ycelle seroit briefve, et la joye, qui toust saccederoit, luy tolliroit tout cest ennuy. en sorte que seulement ne luy en resteroit la soubvenance. « Je le prouve disoit-il. Nostre Sauveur dit en l'Evangile Joannis, xvi : « La femme qui est à l'heure de son enfantement a tristesse; mais, lorsqu'elle a enfanté, elle n'a soubvenir aulcun de son angoisse. » — Ha, dist elle, vous dictes bien, et ayme beaucoup mieulx ouyr telz propos de l'Evangile, et mieulx m'en trouve que de ouyr la vie de saincte Marguarite ou quelque autre capliarderie.

— Couraige de brebis, disoit-il, despeschez vous de cestuy cy, et bien tost en faisons un aultre. — Ha, dist elle, tant vous parlez à vostre aise, vous aultres hommes ! Bien, de par Dieu, je me parforceray, puisqu'il vous plaist. Mais pleust :X Dieu que vous l'eussiez coupé ! — Quoy? dist Grandgousier. — Ha, dist elle, que vous estes bon homme ! Vous l'entendez bien. — Mon membre? dist il. Sang de les cabres ! si bon vous semble, faictes apporter un Cousteau.

— Ha, dist elle, ja Dieu ne plaise ! Dieu me le pardoint. Je ne le dis de bon cueur, et, pour ma parole, n'en faictes ne plus ne moins. Mais j'auray prou d'affaires aujourd'huy, si Dieu ne me ayde, et tout par vostre membre, que vous fussiez bien ayse !

— Couraige, couraige ! dist il; ne vous souciez au reste, et laissez faire aux quatre bœufz de devant. Je m'en voys boire encores quelque veguade. Si ce pendent vous survenoit quelque mal, je me tiendray près : huschant en paulme, je me rendray à vous. »

Peu de temps après elle commença à souspirer, lamenter et Crier. Soudain vindrent à tas saiges femmes de tous costés,

et, la tastant par le bas, trouvèrent quelques pellauderies assez de maulvais goust, et pensoient que ce feust l'enfant; mais c'estoit le fondement qui luy escappoit, à la mollification du droict intestin, — lequel vous appelez le boyau cullier — par trop avoir mangé des tripes, comme avons déclairé cy dessus.

Dont une horde \'ieille de la compaignie, laquelle avoit réputation d'estre grande medicine, et là estoit venue de Brizepaille, d'auprès Sainct Genou, devant soixante ans, luy feist un restrinctif si horrible que tous ses larrys tant feurent op pilez et reserréz que à grande poine avec les dentz vous les eussiez eslargiz, qui est chose bien horrible à penser : mesmement que le diable, à la messe de sainct Martin, escripvant le caquet de deux Gualoises, à belles dentz alongea son parchemin .

Par cest inconvénient feurent au dessus relaschez les cotylédons de la matrice, par lesquelz sursaulta l'enfant, et entra en la vene creuse, et gravant par le diaphragme jusques audessus des espaules (où ladite vene se part en deux) , print son chemin à gauche, et sortit par l'aureille sendeux),

Soubdain qu'il fut né, ne cria, comme les aultres enfans; « j\Iies ! mies ! », mais, à haulte voix, s'escrioit : « A boire ! à boire ! à boire ! » comme invitant tout le monde à boire, si bien qu'il fut ouy de tout le pays de Beusse et de Bibaro^'-s.

Je me doubte que ne croyez asseurement ceste estrange nativité. Si ne le croyez, je ne m'en soucie, mais un homme de bien, un homme de bon sens croit tousjours ce qu'on luy dict, et qu'il trouve par escript. Ne dict pas Salomon, Proverbiorum xiv : « Innocens crédit onini verbo, etc. ? » Et Sainct Paul, prime Corinthio. xiii : « Charitas omnia crédit? » Pourquoy ne le croiriez vous? Pour ce, dictes vous, qu'il n'y a nulle apparence. Je vous dicz que pour ceste seule cause vous le debvez croire en fo}^ parfaicte. Car les Sorbonistes disent que foy est argument des choses de nulle apparence. Est ce

contre nostre loy, nostre foy, contre raison, contre la Saincte Escripture? De ma part, je ne trouve rien escript es Bibles sainctes qui soit contre cela. Mais, si le vouloir de Dieu tel eust esté, diriez vous qu'il ne l'eust peu faire? Ha, pour grâce, n'emburelococquez jamais vos esprit z de ces vaines pensées, car je vous dis que à Dieu rien n'est impossible, et, s'il vouloit, les femmes auroient doresnavant ainsi leurs enfants par l'aureille.

Bacchus ne fut il engendré par la cuisse de Jupiter?

Rocquetaiilade nasquit il pas du talon de sa mère?

Crocquemouche de la pantoufle de sa nourrice?

Minerve nasquit elle pas du cerveau par l'aureille de Jupiter?

Adonis par l'escorce d'une arbre de mirrhe?

Castor etPoUux de la cocque d'un œuf, pont et esclous par Leda?

Mais vous seriez bien dadvantaige esbahys et estonnéz si je vous expousoys présentement tout le chapitre de Pline, auquel parle des enfantemens estranges et contre nature; et toutesfoys je ne suis poinct menteur tant asseuré comme il a esté. Lisez le septiesme de sa Naturelle Histoire, capi. III, et ne m'en tabustez plus l'entendement.

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